Et après la mort de Théo Van Gogh ?
   
- Christian W. -   



INTRODUCTION

Le 11 septembre 2001 nous fûmes tous pétrifiés par l’effondrement des tours du World Trade Center. Pour autant, aussi effroyable qu’en furent les conséquences, 3000 morts, et le motif, un attentat terroriste,  l’incompréhension fit place en Europe au sentiment que la chose ne concernait que l’Amérique, voire pire pour certains que les Américains l’auraient bien cherché et ne seraient au fond que les victimes de leurs propres turpitudes en ayant notamment soutenu Ben Laden en Afghanistan. La compassion passée on oublia presque l’évènement.
Le 11 mars 2004 l’attentat terroriste en gare de Madrid Atocha et ses 200 morts nous rappelèrent à la réalité. L’islamo terrorisme menace le monde entier et l’Europe n’est plus épargnée. Cependant la manipulation à laquelle José Maria Aznar s’est prêté a quelque peu occultée le danger et l’on a bientôt plus vu dans cet attentat que le fait qu’il permit la victoire des socialistes.

Le 2 novembre dernier, au matin, le réalisateur et écrivain Théo Van Gogh, arrière petit neveu du peintre, a été assassiné alors qu’il était à  vélo dans le centre ville d’Amsterdam. Blessé de plusieurs balles, avant d’être rattrapé par son agresseur, celui-ci l'a égorgé et lardé de coups de couteau, avant de tirer à nouveau sur le cadavre et le cogner à coups de pied.

S’il y a un avant et un après 11 septembre, toutes proportions gardées, l’assassinat de cet homme, quasi inconnu en France, revêt une importance considérable. Pourtant dans notre pays ce meurtre est loin d’avoir fait la une des médias. Certes, la concurrence est rude dans l'actualité internationale. Les élections américaines, la mort d'Arafat, la crise en Côte-d'Ivoire, à l’époque, nous sollicitaient à bon droit. Mais tout de même, pour reprendre les mots de Daniel Scneidermann dans sa chronique de Libération du 19 novembre. Nous nous enflammons pour ou contre Dieudonné, pour ou contre le voile islamique, demain pour ou contre les coups de canif à la loi de 1905. Mais sur le meurtre de Van Gogh, qui nous parle exactement de la même chose, pas d'émotion, pas d'indignation, pas d'effroi. Comme si cela n'avait rien à voir, et que l'on pouvait conserver ce meurtre en sourdine, comme un fait divers qui ne nous concernerait en rien.
Il est vrai que cela se passe dans un pays lointain et méconnu, les Pays-Bas. C'est loin, les Pays-Bas. Pas autant que Paris de Clermont-Ferrand, certes, mais si peu médiatique, aussi ! Les rues d'Amsterdam ou de La Haye sont tellement moins télégéniques que celles de Ramallah ou de Bagdad. N'empêche. Il faut être attentif à ce qui s'y passe.
Ne laissons pas les Pays-Bas sortir de notre champ de vision.

PERSONNALITÉ FORTE

Théo Van Gogh arrière-petit-neveu du peintre, âgé de 47 ans, avait réalisé une vingtaine de films, écrit trois livres et collaboré à une dizaine de journaux ou magazines. Il venait de terminer un film sur l'assassinat du leader populiste néerlandais Pim Fortuyn. Né le 23 juillet 1957 à La Haye, Theo van Gogh a grandi dans la banlieue huppée de la ville. Il a entamé et abandonné aussitôt des études de droit pour se consacrer à la mise en scène, fasciné par le film "Orange mécanique" de Stanley Kubrick. Theo Van Gogh était réputé pour ses prises de position souvent tranchées qu'il publiait sous formes de colonnes libres dans la presse ou sur son site Internet. Régulièrement invité aux débats d'émissions télévisées, il avait entre autres traité les musulmans de "baiseurs de chèvres" et dénoncé le "sentimentalisme exagéré" d'un membre de la communauté juive des Pays-Bas à propos de l'Holocauste, ce qui lui valait une réputation d'antisémite. Lui se voulait «l'idiot du village» batave. «C'était un mélange de Jean-Marie Bigard et de Le Pen, raciste, misogyne, moche, gros et qui en jouait», résume le chercheur en sciences politiques français Laurent Chambon. «Un type adorable, un coeur d'or», «un réalisateur de talent», «remarquable intervieweur», «une grande gueule anar qui n'aurait pas fait de mal à une mouche», rétorquent ses amis. On aimait ou on détestait. Mais Van Gogh incarnait, par ses outrances, cette passion pour la libre expression qui constitue, pour beaucoup de Néerlandais, le contrat social de leur nation, née au XVIe siècle des guerres de religion et fondée, en réaction, sur la tolérance et le pluralisme. Tuer ce provocateur poupin et jovial alors qu'il circulait à bicyclette, c'était détruire un symbole. Pour autant pas le meilleur martyre de la liberté d'expression, comme l'a salué, un peu vite, le Premier ministre néerlandais dans les heures suivant son assassinat. L’émotion sans doute.
Ni les juifs, ni les «chiens de chrétiens», ni le gouvernement, ni l'opposition, ni la sacro-sainte figure de la reine n'échappaient au vitriol de ce provocateur né. Lors d’une émission télévisée il avait exhibé un couteau ensanglanté en disant : «Je viens d'exciser ma femme puisqu'on va tous devenir musulmans.» Une autre fois pour dénoncer les limites de la tolérance des pratiques barbares au nom du respect des cultures, il proposait le remboursement de l’excision par la sécurité sociale.
Le quotidien gratuit Métro était le dernier journal à accepter ses textes après qu'il s'est fait virer de tous les titres de la presse respectable. Jamais à cours dans l’outrance dans sa dernière chronique, Van Gogh traitait de collabo le maire juif d'Amsterdam, Job Cohen et de SS, Fatima Elatik, maire adjointe sociale-démocrate d'un arrondissement qui avait osé dire qu'on abusait parfois de la liberté d'expression». ».
Il est donc sans doute inutile d'épiloguer sur la personnalité de ce polémiste multicarte, surtout que Van Gogh a sans doute seulement servi de boîte aux lettres à son assassin. Il avait été menacé de mort et placé sous protection policière après la diffusion à la télévision néerlandaise de son film Soumission, fondé sur le scénario d'une parlementaire libérale d'origine somalienne, Ayaan Hirsi Ali, qui a fait de la lutte contre les dérives de l'islamisme envers les femmes son cheval de bataille. Il ne se souciait cependant pas de cette protection qu'il ne souhaitait pas, et ne s’était pas privé de semer ses gardes. Il était donc facile de l’abattre.  La véritable cible, c'est la scénariste du film Ayaan Hirsi Ali. Pour preuve dans la lettre qu'il a fiché sur un couteau planté dans le ventre de sa victime, l’assassin, Mohammed Bouyeri prévient cette députée du parti libéral VVD qu'elle «va se briser contre l'islam» et que son «sort est scellé».

L’EMOTION

Si donc ce meurtre n’a pas donné lieu à grande réaction en France, ses funérailles ont été quasi nationales aux Pays Bas. L’irruption du terrorisme islamisme dans ce pays jusque là épargné par les attentats a suscité une vague d’émotion sans précédent. Des centaines de personnes rassemblées devant des écrans géants ont pu y assister et la cérémonie a été retransmise en direct à la télévision ainsi qu’à la radio publique.
Dans la salle de cérémonie du crématorium d'Amsterdam, à quelques pas du quartier où habitait Theo van Gogh, la famille et les amis proches du réalisateur. Parmi eux, le vice-premier ministre Gerrit Zalm et de nombreuses personnalités du cinéma néerlandais, mais aussi des enfants et des amis «d'avant la célébrité», comme le dira sa soeur. Le prince des Pays-Bas, Willem Alexander, s'était fait excuser. La reine Béatrix s’étant quant à elle dite « choquée et stupéfaite » dans un communiquer diffusé par le service de presse du royaume. Ultime témoignage de l’émotion à quelques centaines de mètres du crématorium, une marée de fleurs a envahi le trottoir.
Le soir même de la mort de Theo van Gogh près de 20.000 personnes étaient rassemblées sur la place du Dam, à Amsterdam, pour défendre la liberté d'expression et rendre hommage au réalisateur. «Ce que ce meurtre vise au plus profond, c'est la liberté de notre société, l'essence de notre pays. Jamais je n'avais ressenti un choc aussi fort, raconte Irène dans la foule ce soir là, et d’ajouter « Le soir de la mort de Van Gogh, c'est avec un drapeau bleu, blanc, rouge que je me suis rendue à manifestation. Ça ne m'était jamais arrivé. J'ai accroché le drapeau au-dessus de mon lit et je n'arrive plus à le retirer.»
Plutôt que de marcher en silence, les manifestants avaient préféré faire le plus de bruit possible avec des sifflets, des casseroles, poêles de cuisine et autres tambours afin de défendre la liberté d'expression.
« La liberté d'expression est un des fondements de notre société mais il a été ébranlé aujourd'hui. Theo van Gogh s'est disputé avec beaucoup de monde, y compris avec moi mais s'est un droit dans ce pays, a déclaré le maire.
La nationalité marocaine du meurtrier présumé fait craindre des tensions entre les communautés aux Pays-Bas, notamment envers les 300.000 personnes d'origine marocaines. « Nous sommes à la croisée de chemins: où nous suivons la spirale d'aliénation et de polarisation, la peur et la haine, la vengeance...ou nous prenons position et nous disons plus jamais cela » a déclaré la ministre néerlandaise à l'Immigration Rita Verdonk sous les applaudissements.
Ikram, une mère d'origine marocaine de 31 ans, est venu manifester avec une pancarte les musulmans contre la violence. Affirmant « J'ai hésité et puis je me suis dit qu'en tant que musulmane et marocaine je devais prendre mes responsabilités et montrer que nous ne soutenons pas cet acte. La majorité des Musulmans ne font rien mais nous devons prendre position pour montrer que nous ne sommes pas d'accord avec ce qui se passe ». De leur côté, plusieurs dizaines de jeunes musulmans néerlandais vêtus de T-shirts orange - la couleur des Pays-Bas - ont sillonné la ville en bicyclette, pour dénoncer l'extrémisme et exprimer leur opposition à la violence sectaire. Pour ensuite rejoindre un meeting de plusieurs centaines de Néerlandais d'origine marocaine proche des lieux de l'assassinat.
A 20 heures, deux minutes de silence ont été observées.

L’ASSASSIN

Issu de l'immigration marocaine, Mohammed Bouyeri, 26 ans, l'assassin présumé de Van Gogh, né aux Pays Bas à la double nationalité marocaine et hollandaise. Il a fait de bonnes études. C’est dans un excellent néerlandais qu’est rédigé le texte de cinq pages, « au nom d’Allah le Miséricordieux », où il désigne ses prochaines cibles. Il semble avoir basculé petit à petit dans un islamisme radical. Une association de quartier où il officiait comme bénévole, Eigenwijks, a raconté à l’agence de presse néerlandaise ANP comment il refusait ces derniers mois de servir de l’alcool ou de participer aux activités où se mêlaient hommes et femmes, ce qui avait mis fin à leur collaboration. Nous savons maintenant qu'il était «associé» à une demi-douzaine d'hommes suspectés d'être liés aux auteurs des attentats de Casablanca, en mai 2003. La police a également découvert dans sa poche une lettre où il se réjouissait de mourir en martyr, «baptisé dans le sang ».

LA CIBLE

Comme je l’ai dit la véritable cible, désignée par le tueur dans un galimatias antisémite est, outre des élus politique au nombre desquels le maire d’Amsterdam, accusé de monter les juifs contre les non juifs, la députée libérale Ayan Hirsi Ali. Bête noire des musulmans orthodoxes, cette séduisante réfugiée somalienne de 34 ans est entrée au Parlement aux dernières élections de janvier 2003. Elle a bâti sa fulgurante carrière politique sur ses tirades contre l'islam : une «religion arriérée» qui opprime les femmes, «une culture incompatible avec les valeurs des démocraties occidentales», dit-elle. Maintes fois menacée, l'apostate la plus célèbre du pays vit déjà depuis deux ans sous protection policière. Elle a écrit le scénario du dernier court métrage de Van Gogh, Soumission, diffusé fin août à la télévision. A l’écran on voit le corps à peine voilé d’une femme maltraitée, portant tatoués  sur sa peau, des versets du Coran. En 2001 le parti libéral VVD en a fait la figure de proue de sa campagne pour les législatives, après son fracassant départ du parti travailliste. Les plus grands chroniqueurs du pays débattent avec passion de ses thèses sur « l’échec de l’intégration des immigrés ». En quelques mois, Ayaan Hirsi Ali installée aux Pays-Bas depuis douze ans, est devenue une star de la politique néerlandaise. Les télévisions justement se l’arrachent. Une voix qu’ Hollandais de souche et populations immigrées écoutent avec la même stupeur, mêlée de satisfaction et de colère. Parce que cette transfuge du parti travailliste, au physique  de mannequin et aux analyses de politologue, les renvoie tous à leurs contradictions. « Les Pays-Bas se sont vus comme un modèle de tolérance et d'intégration, mais cantonner les immigrés dans leurs communautés, laisser les femmes musulmanes prisonnières du carcan de l’islam fondamentaliste, est-ce de la tolérance ou de l’aveuglement? Tempête la jeune femme avec obstination. « Les Européens semblent avoir oublié qu’ils sont les héritiers de Voltaire et qu’ils doivent défendre les valeurs de liberté individuelle des Lumières », dit-elle encore. « Il n’y aura jamais d’intégration sans émancipation des femmes musulmanes », martèle Ayaan Hirsi Ali, sous les vivats d’une bourgeoisie libérale hollandaise éberluée. Il y a quelques années, ce discours aurait été ostracisé pour son caractère « politiquement incorrect ». Mais entre temps, il y a eu Pim Fortuyn. Surgi sans crier gare sur la scène politique néerlandaise, parce qu’il avait osé lier le succès de l’intégration à un strict contrôle de l’immigration, cet homosexuel libertaire favorable à la  laïcité à la française, s’attaquait violemment au modèle communautaire de cloisonnement des communautés ethniques et aux « dangers » d’un « islam arriéré ». Dans une société persuadée d’avoir inventé un modèle de cohabitation exemplaire, ce fut un coup de tonnerre. L’incroyable succès remporté par son jeune mouvement populiste LPF au lendemain de son assassinat, montra qu’il avait touché au point sensible. En France en amalgamant Pim Fortuyn à Le Pen et à l’extrême droite raciste et xénophobe, nous nous sommes dispensés de réfléchir plus en profondeur sur le phénomène qu’il représentait. Depuis, malgré l’effondrement du LPF, les partis traditionnels ont fait de l’intégration un thème central de leur discours électoral. La société néerlandaise ne parle plus que de la nécessité d’instaurer une distinction très claire entre tolérance et laisser- faire.
Élément nouveau, toute une génération d’intellectuels immigrés, dont Ayaan Hirsi Ali est le nouveau porte-parole, prône la fin du « cloisonnement entre communautés » au nom de l’intégration. « Fortuyn a ouvert la brèche, et Ayaan s' y engouffre », note un jeune membre du parti libéral. « Sa force, c’est qu’elle est noire et musulmane. Qui pourrait, mieux qu’elle, parler de problèmes d’intégration » dit-il encore.  Née dans une famille somalienne traditionnelle de Mogadiscio, elle a subi l’excision à l’âge de 5 ans, une mutilation sexuelle dont elle dit ne s’être jamais totalement remise.
Dans son livre "La Fabrique des fils à maman", elle raconte son désespoir en découvrant que sa mère considérait n’avoir qu’un enfant, parce qu’elle avait un fils et... neuf filles. Elle évoque aussi sa jeunesse en Arabie saoudite, où son père avait été exilé et où elle était forcée de porter le voile et de rester cloîtrée chez elle. La suite de ce roman biographique concerne sa fuite en Europe, pour échapper à 22 ans à un mariage forcé, et son installation aux Pays-Bas où elle a reçu l’asile politique.
"En terre d’islam, la femme n'est rien, elle n'est qu'une usine à produire des hommes" écrit-elle. Farouchement attachée à s'intégrer dans la société néerlandaise, Ayaan Hirsi Ali estime qu'il est suicidaire d'abandonner aux imams le monopole de l’éducation des jeunes immigrés musulmans, « Autant leur abandonner le futur des Pays-Bas », confie-t-elle en haussant les épaules. A ce titre la multiplication des écoles islamiques sur le modèle des écoles protestantes et catholiques, lui paraît dangereuse. « Je ne dis pas qu’il faille les interdire, mais qu'il faut contrôler ce qui s’y passe », dit elle. Son espoir, « c’est que les milliers de musulmans apprennent les valeurs européennes et qu’ils influencent la situation des pays musulmans. Pour l’instant, on exporte le fondamentalisme en Europe ». « Je veux contribuer à inverser la tendance », afirme-t-elle.
Ayaan Hirsi Ali n’a pas de mots assez durs pour dénoncer les musulmans qui veulent introduire la religion dans la vie publique hollandaise. Elle dénonce une femme greffier qui a intenté un procès à l’État parce qu’on lui interdisait de porter le tchador. Beaucoup d’analystes restent toutefois sceptiques sur la capacité des Libéraux, très conservateurs, à se mobiliser derrière elle pour faire progresser la cause de l’intégration. En effet si la question de la laïcité fait aussi débat aux Pays Bas et qu’un récent rapport parlementaire propose de repenser à « la française » la politique d’intégration en mettant fin aux école noires où se concentrent les élèves d’origine étrangère, et implicitement, celle des écoles musulmanes, impopulaires parmi les Hollandais de souche mais accepté comme une facilité. Les chrétiens-démocrates ne veulent pour autant pas entendre parler d’une remise en compte des écoles confessionnelles. Chez les immigrés, plusieurs personnalités respectées ont dénoncé ses thèses « qui tendent à faire de millions de musulmans un problème ». « Si on généralise les problèmes de quelques musulmans à toute une communauté, on les poussera dans les bras des extrémistes, qui comme à Anvers en Belgique, diront qu'ils n’ont aucun désir de s’intégrer », note un intellectuel marocain. La jeune femme a dû passer plusieurs mois aux États-Unis, avant de revenir faire campagne aux Pays Bas, où elle est protégée 24 heures sur 24 par plusieurs gardes du corps. « Il y a un an, nous nous vantions d’avoir un premier ministre Wim Kok, qui allait à bicyclette à son bureau, nous nous pensions invulnérables », note avec inquiétude Hugo, un membre du parti libéral. « Et aujourd’hui, Ayaan ne circule plus qu’à bord d’une Mercedes blindée. Pour les Hollandais, c’est un choc. Une révolution politique. » Cette dernière réflexion date de trois ans !!!

LES PAYS BAS ET LE MULTUCULTURALISME

Que savons-nous des Pays Bas ? A part quelques clichés – moulins, fromages, tulipes, sabots et prostituées en vitrine – nous en avons l’image d’un pays de tolérance avec un très bon régime social. On peut fumer un joint à la terrasse d’un café, se promener main dans la main avec un ami gay, la police est amicale et il y a des aides sociales avec lesquelles les gens peuvent vivre, certes pas dans le luxe mais sans culpabilité visible non plus. La façade est belle, mais elle se fissure.
Premier acte de terreur islamiste sur le sol néerlandais, l'assassinat de Van Gogh a d'abord abasourdi le pays. Avant de renflammer le débat identitaire qui agite la Hollande depuis le tournant du XXIe siècle : avons-nous été trop tolérants, trop naïfs ? Peut-on encore croire à notre modèle de société multiculturelle, basé sur le dialogue et le consensus ? S’interroge-t-on là bas. Avec Pim Fortuyn, la question de l'intégration de la communauté musulmane était devenue un thème politique central. Mais, depuis la mort du cinéaste, ce débat se déroule dans un climat nouveau de panique et de haine. Sur fond de menaces de mort et de violences xénophobes désormais quotidiennes. «Nous avons longtemps pensé, aux Pays-Bas, que notre tolérance nous épargnerait des incendies comme à Brixton ou des émeutes de banlieue. Ce sentiment appartient au passé», lisait-on dès le lendemain du meurtre dans le principal quotidien national, Volkskrant : «C'est la pire crise que nous ayons jamais vécue dans les relations entre communautés», constate sombrement Mohammed Sini, président de l'association Islam et Citoyenneté, témoin impuissant d'un engrenage de représailles et contre représailles entre musulmans et chrétiens. Ahmed Larouz, président d'une association de cadres marocains s'inquiète. «Depuis le 11 septembre 2001, on ne parle plus qu'en mal de nous. Les Marocains avaient déjà une image très négative à cause de la délinquance juvénile. Mais, après cet assassinat, il serait très dangereux de généraliser à toute une communauté l'acte d'un individu. C'est insulter tous ceux qui ont fait l'effort de s'intégrer». Paradis de la tolérance, avant-garde mondiale de la libération des moeurs, le petit royaume qui a légalisé les drogues douces, l'euthanasie, la prostitution et le mariage homosexuel, bute aujourd'hui sur le défi d'intégrer le million de musulmans ­ essentiellement turcs et marocains ­établis sur son sol. Selon un sondage publié le 9 novembre, 40 % des Néerlandais estiment qu’il ne faut pas permettre aux musulmans de se sentir chez eux aux Pays-Bas. Bien entendu, les résultats de tels sondages réalisés dans un contexte aussi émotionnel méritent la plus grande prudence. Pour autant, la nature des questions posées soulève une évidence : la question de l’intégration est devenue centrale pour la société néerlandaise.  Cela n’a pas toujours été le cas.
Les Pays-Bas contemporains se sont construits sur le « compartimentage ». Dans ce modèle, inscrit dans la constitution en 1917, des droits sont accordés à plusieurs groupes ou piliers, religieux (catholiques et protestants), mais aussi politiques (socialistes et libéraux). Chaque pilier, reconnu par l’État, se crée son propre réseau d’écoles, de journaux, d’associations, de syndicats. Ses membres « naturels » y vivent entre eux. À la tête de l’État, les représentants de ces différents piliers gèrent ensemble les affaires du pays et s’efforcent de dépolitiser au maximum les débats.
Le contrôle social est assuré par les piliers et, l’État, se veut une instance parfaitement respectueuse des libertés.
Ce concept est chargé d’idéologie et d’ambiguïté et s’apprécie différemment selon qu’on est de culture française ou anglo-saxonne.   D'aucuns, y voient une garantie du respect des identités culturelles, de l'égalité des droits et des chances, un garde-fou contre le prurit nationaliste et la consolidation des fondations de la démocratie. Pour d’autres, qui dit multiculturalisme dit « tribalisme », fragmentation de la société en micro communautés repliées sur elles-mêmes, et menace chaque fois que la pluralité sécrète des expressions identitaires particularistes, remettant en cause l'intégrité du lien social.
Je partage évidemment ce 2° point de vue.
Le compartimentage a été mis à mal dans les années 1960, mais son esprit demeure dans le multiculturalisme officiel des Pays-Bas. Les « allochtones », comme on appelle les habitants d’origine étrangère, disposent dans une certaine mesure de droits particuliers en tant que groupes. Par exemple, écoles et collèges musulmans sont financés par l’État, comme le sont les établissements catholiques ou protestants, au nom de la non-discrimination et de la reconnaissance des minorités, l'Etat finance une quarantaine d'écoles islamiques, où le port du foulard est accepté dans la plupart des établissements scolaires. Hélas cette volonté de permettre à tout individu d’origine étrangère désirant vivre aux PB, de s’y intégrer et de le faire tout en maintenant le lien avec sa culture d’origine débouche en fait aujourd’hui sur le développement séparé et la non intégration. La grande tolérance dont à toujours fait preuve les nationaux d’origine laisse place aujourd’hui dans le meilleurs des cas à l’indifférence et au repli sur soi. Les possibilités, données par l’état, pour maintenir le lien avec la culture d’origine, débouche en faite, sur des écoles à 100% composées d’élève d’une même communauté. Cela provoque le retour en force des mariages forcés, avec notamment le voyage des garçons au pays d’origine pour y ramener une femme. In fine cela développe la frustration et la montée de l’islamisme.

ANALYSE DE PAUL SCHEFFER.

Mes connaissances des PB sont limitées voyons plutôt ce que nous dit Paul Scheffer. Chroniqueur, professeur de sociologie urbaine, Paul Scheffer, l'un des intellectuels les plus écouté des Pays-Bas, a publié, en 2000, une étude retentissante intitulée "Le drame multiculturel". Il y reprochait aux élites de ne pas se soucier des relations avec l'islam.   Son message a été en partie récupéré, et dévoyé, par les populistes néerlandais et l'extrême droite belge, retenant le constat mais pas les solutions proposées. Aujourd'hui, après l'assassinat du leader populiste Pim Fortuyn et du cinéaste Theo Van Gogh, Paul Scheffer exprime d'autres inquiétudes. Pour lui le phénomène Pim Fortuyn n'a pas été un incident isolé et a montré la fragilité du système. Le basculement de l'opinion a débuté vers 1990, avec la naissance d'une attitude de plus en plus critique à l'égard de l'immigration. C'est à ce moment qu'est né le clivage entre une classe politique n'osant pas aborder ces questions et une population qui, issue des quartiers populaires, mais aussi de la classe moyenne, se sentait menacée par un monde globalisé, dont l'immigration était, selon elle, le symptôme le plus visible. On pouvait s'attendre à ce qu'un homme politique plaidant pour une fermeture des frontières connaisse un triomphe. Beaucoup de gens ont cessé de se sentir représentés par des élites se voulant cosmopolites, affirmant que, dans un monde globalisé, le contrôle des frontières et de l'immigration n'était pas possible.
Mais pour Paul Scheffer, si l'on intègre les demandes, très importantes, d'une partie de la population. Le sentiment actuel d'insécurité a des causes plus profondes que le conflit mondial autour de l'islam. Il est aussi lié à la crise de l'Etat providence et s'est, en fait, superposé au sentiment que la présence massive de l'islam produisait une aliénation culturelle. C'est surtout le modèle conservateur du communautarisme anglo-saxon, celui du développement séparé qui montre ses limites.
Tout au long de l'histoire de ce pays, la tolérance a été un engagement d'élites sachant que la paix sociale n'était pas garantie, compte tenu de la présence de minorités. Elle a viré au laisser-faire au cours des trente dernières années. Imprégnées des idées du relativisme culturel, les élites n'ont plus osé intervenir, interdire quoi que ce soit. On n'a pas, non plus, voulu intervenir dans des mosquées qui montraient les signes évidents d'une radicalisation. On pensait, comme d'habitude, pouvoir pacifier, dialoguer. En fait, on n'a plus "pensé" la tolérance, on était imprégné de la notion de "société satisfaite", n'ayant rien à défendre. Ici comme ailleurs en Europe, la gauche en faisant mine de ne poser aucune question aux musulmans, est devenue l'alliée des forces les plus conservatrices de cette communauté.
La question est de savoir comment les tenants d'une religion à vocation majoritaire vont se réinventer en tant que communauté religieuse minoritaire, dans un pays sécularisé. Une partie des musulmans admet l'idée que l'islam s'adresse à la conscience individuelle, accepte la séparation entre l'Etat et la religion et le principe qu'il n'existe aucun Livre saint supplantant la démocratie. Une partie, minoritaire, de la deuxième génération refuse, en revanche, les conditions d'une société ouverte.
En fait, l'assassinat de Theo Van Gogh est un attentat contre l'intégration des musulmans en Europe, contre ceux qui s'interrogent sur leur loyauté primaire à l'égard d'un Etat qui leur garantit, aussi, le libre exercice de leur foi.
Aujourd’hui la majorité des membres de la communauté musulmane condamne le meurtre de Théo Van Gogh, prône la tolérance, mais peut-on nier que certains discours s'apparentent à des rideaux de fumée ?
La question fondamentale reste posée : comment va-t-on traiter, sur le long terme, la question de l'extrémisme ? Il est temps, aussi, de confronter les musulmans à leurs devoirs, dont celui de défendre la liberté d'expression pour d'autres croyances, ainsi que pour ceux qui ont renoncé à l'islam. Personne, en fait, ne prenait vraiment Van Gogh au sérieux, affirme Paul Scheffer mais son dernier film sur les violences infligées aux femmes adressait une critique de fond à l'islam. Si cela n'est pas admis, si cela est ressenti comme une humiliation, si le principe du débat sur l'islam est interdit, alors c'est véritablement la possibilité d'une intégration qui est en cause. D’autre part l'électorat populiste n'a pas disparu avec Pim Fortuyn, il est frustré et pourrait se radicaliser. Le gouvernement a perçu qu'il fallait le réintégrer, mais ce n'est pas simple. L'assassinat de Theo Van Gogh est survenu dans ce contexte particulier et, pour la première fois, on y a distingué le risque d'une véritable escalade de la violence.
Il faut se dire que si cela survient dans un Etat qui a une longue tradition de pacification, cela peut se reproduire n'importe où.

ET EN FRANCE ?

Le laisser faire de certains maires qui ont délégué l’action sociale dans les quartiers au profit d’associations islamiques, voir des imams, pose question. A Strasbourg, région concordataire, les élus attendaient beaucoup des religieux pour lutter contre la délinquance.  Aujourd’hui ils déchantent et refusent de financer la mosquée au motif de leur échec. Quelle conception ces élus ont-il de leur rôle, de la citoyenneté et de la République, pour abandonner les quartiers populaires à des prêcheurs censés ramener les jeunes dans le droit chemin grâce à la religion ?
Les politiques, peut-on le leur reprocher, ont l’obsession de leur réélection. Hélas cela les porte souvent à la démagogie. Hélas encore, cela paye souvent, du moins dans un premier temps. J’en veux pour preuve qu’indépendamment des besoins réels, la construction de salles de prières musulmanes est un argument électoral. Le renvoi d’ascenseur fonctionne et récemment l’imam de la mosquée de Mantes à dans son prêche du vendredi veille de scrutin, appelé à voter pour le maire, Pierre Bédier, candidat à la députation.
Certes ce n’est pas illégal, mais aujourd’hui, sauf peut-être à Saint Nicolas du Chardonnet, aucun curé de France ne se permet d’agir ainsi.
Quant à Sarkozy, quel message envoie-t-il lorsque qu’il se signe lors de la cérémonie de baptême d’un bateau où, précision utile, il assistait en qualité de ministre ? Ce n’est pas aux catholiques qui ne sont pas nombreux à se souvenir de l’avoir vu à la messe qu’il s’adresse, mais à l’ensemble de ceux pour qui la pire des choses est de ne pas croire.
Rappelons lui, rappelons leur, que la loi de 1905 stipule dans sont article 1° « La République assure la liberté de conscience. » Par cette simple phrase, révolutionnaire et pourtant banalisée,  est institué le principe d’égalité entre la liberté de croire et de ne pas croire.
Le constat est que dans une démocratie où l’abstentionnisme est majoritaire il est toujours payant, lorsque les scrupules ne vous étouffent pas, de fédérer les minorités, même les plus radicales.
Le fait d’avoir mis sur pied, dans l'urgence, un Conseil français du culte musulman, relève de la même logique. Le ministre de l'intérieur a voulu à l’époque réussir là où ces prédécesseurs avaient échoué. Par empressement ou par orgueil, il a organisé un scrutin factice (5000 électeurs sélectionnés en fonction des mètres carrés de chaque Mosquée) qui a fait la part belle aux intégristes de l'UOIF. Depuis, non seulement l'UOIF donne le sentiment de représenter un tiers des musulmans de France, alors que la plupart obéissent à un Islam de rite malékite nettement plus serein, mais cette organisation est devenue une interlocutrice légitime. On la voit sur tous les plateaux de télévision, invitée comme s'il s'agissait d'une simple association musulmane. On fait même le jeu du communautarisme en soutenant l’initiative d’un voyage à Bagdad, bien inutile à la libération des otages, mais utilisé par le ministère des affaires étrangères, pour atténuer, croit-on naïvement, l’impact négatif, dans le Moyen-Orient, de la loi sur les signes religieux.
Aujourd’hui Mr Villepin, qui a le mérite au moins de ne pas qualifier comme son prédécesseur l’ensemble des étrangers extracommunautaires, de musulmans, veut court-circuiter le CFCM, en créant une fondation pour financer dans la transparence, et sans modifier la loi de 1905, la création de lieux de cultes musulmans. On ne touche pas à la loi, voire on la sacralise, on fait simplement comme si elle n’existait pas. Question : « où est l’urgence  alors que le ministère de l’intérieur dont, Mr Villepin est le titulaire rend publique au même moment des données selon lesquelles 5% seulement des 4 à 5 millions de musulmans de France fréquenteraient la mosquée une fois par semaine.
Est-ce à l’état de favoriser la religion, alors même que la pratique religieuse est sur le déclin ? Laurent Cathala député-maire (PS) de Créteil le pense sûrement puisqu’il souhaite un assouplissement temporaire de dix ans de la loi,  et ce exclusivement pour le culte musulman. Car dit-il, si les musulmans pouvaient recevoir temporairement des aides financières pour la construction de lieux de culte, cela permettrait de rééquilibrer un peu les choses en leur faveur. Il a déposé un projet de loi et espère ainsi démontrer que la loi de 1905 n’est plus adaptée.
Je ne demande pas à l’état de favoriser l’athéisme, mais peut-on attendre de celui-ci  au minimum de montrer neutre, telle que la loi l’exige.
Heureusement le président de la République dit que la loi de 1905 permet de répondre aux besoins de la communauté musulmane et François Hollande déclare la même chose. Mais jusqu’à quand résisteront-t-ils ?

ET A GAUCHE ?

Pour analyser le comportement d’une certaine gauche il faut s’intéresser au cas de Tariq Ramadan. En 1995, il est apparu comme un martyr lorsque Jean-Louis Debré [alors ministre de l'Intérieur] l'a interdit de séjour pour «menace à l'ordre public» à cause de ses discours et de ses fréquentations.
 
Honnêtement, il y avait de quoi être inquiet en voyant un prédicateur aussi sulfureux gagner du terrain en France. Mais la droite pouvait légitimement être soupçonnée de faire du «délit de faciès». Sitôt réautorisé à entrer en France, il a été sollicité par la Ligue de l'enseignement pour figurer, en vedette, dans la commission, Islam et laïcité, dont la Ligue des droits de l'homme a ensuite repris le flambeau. Les musulmans libéraux membres de cette commission ont eu beau claquer la porte face aux prises de position de Ramadan, certains intellectuels laïques, tel Michel Tubiana, président de la Ligue des droits de l'homme, ont pris fait et cause pour lui.
Ce qui protègent le plus Tariq Ramadan de la critique lucide, c'est le différentialisme culturel. Par souci de tolérance, et surtout par peur d'être accusés de racisme antimusulman, voire d' «islamophobie» - terme chéri des islamistes - ses interlocuteurs lui pardonnent des propos qu'ils ne pardonneraient pas une seconde à un intégriste chrétien.
Supposition, si un prédicateur chrétien venait vous dire: «Je pense que l'homosexualité, l'adultère et la sexualité hors mariage sont des crimes devant Dieu», ou: «Je suis pour que les femmes se voilent, en signe de sujétion, comme saint Paul le demandait», personne ne croirait une seconde qu'il s'agit d'un chrétien libéral! Pourquoi s'obstine-t-on à présenter Ramadan comme un musulman libéral alors qu'il tient des propos similaires? Sommes nous tellement habitués à l'idée que l'islam est une religion archaïque que, lorsqu'un représentant musulman parle gentiment, ou propose un moratoire sur la lapidation, nous percevons cela comme une formidable avancée ?
L'islam,  est une religion beaucoup moins rigide qu'on ne le croit, et laisse tout à fait la place à l'ijtihad (l'interprétation) et à la choura (la délibération), donc à l'esprit critique. Certes celui qui vous parle doute fort de l’étendu de l’espace d’esprit critique au sein des religions, mais je m’interroge : pourquoi n'entend-on pas les vrais musulmans libéraux. Ceux qui souhaitent réellement moderniser l'islam?
Parce que Tariq Ramadan parle à leur place sur les plateaux de télévision.
Hélas l’audimat oblige à privilégier le discours radical et le spectaculaire. Ainsi à la télévision l’évènementiel prend le pas sur la réflexion et la pédagogie, moins facile à faire passer.
Ne comptons pas sur Ramadan pour donner la parole aux vrais réformateur, car pour lui, les musulmans qui s'avisent de vouloir réformer leur religion dans le sens du progrès et de la modernité, ou qui souhaitent tout simplement évoluer vers une foi individuelle, plus culturelle que politique, sont de faux musulmans, accusés d'avoir vendu leur âme à l'Occident.
Ramadan est un chef de guerre, qui donne ses consignes et livre ses objectifs politiques: modifier la laïcité et faire évoluer les choses vers «plus d'islam». Non pas un islam éclairé et moderne, mais, tout au contraire, un islam fondamentaliste et réactionnaire, intégriste, qu’il souhaite voir grandir au détriment de l'islam libéral grâce à la dawa (le prosélytisme).
Il faut reconnaître qu'il sait mieux que quiconque inciter les jeunes musulmans à agir et à en finir avec leur posture de victimes.
Malheureusement, c'est pour mieux les transformer en petits soldats de l'intégrisme.
Ce n'est pas tout. Il affaiblit la résistance laïque face à l'intégrisme en tissant des alliances avec des associations laïques et antiracistes. Il a réussi un tour de force: rendre l'islamisme séduisant aux yeux de certains militants de la gauche alter mondialiste! Sa tactique est simple: envoyer des jeunes acquis à sa cause s'inscrire dans des associations antiracistes et dans des partis de gauche où ils proposent des tables rondes.
Vous pouvez penser que je suis un brin obsessionnel ou paranoïaque. Analysons, pour le besoin de la démonstration, la réélection de Mouloud Aounit, secrétaire général du Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples.
Président du mouvement depuis 1989 ce dernier a sauvé sa tête à l'issue d'un congrès agité. Ce n’était pas gagné d’avance car il est de plus en plus contesté dans son choix stratégique de faire référence à l’islamophobie. Pourtant par 131 voix contre 83, le rapport moral de la direction sortante a finalement été approuvé et Mouloud Aounit a ainsi fait accepter son engagement sur le terrain de l'islamophobie.
Un précédent conseil national du Mrap avait pourtant demandé, le 8 mai dernier, l'abandon de ce terme ambigu. Mais le secrétaire général a maintenu sa position, martelant: «On reconnaît la spécificité de l'antisémitisme, on doit reconnaître celle de l'islamophobie.»
Jouant une fois de plus sur la confusion entre Arabe et musulman, les dirigeants du mouvement ont emporté l'adhésion des congressistes.
L'aile universaliste du mouvement a pourtant tenté de s'opposer à cette grille de lecture communautaire. Pierre Mairat, président délégué confirme qu’il existe un vrai clivage entre ceux qui veulent faire de l'islamophobie un enjeu du combat antiraciste et ceux qui, comme lui, estiment que ce sujet, lié au religieux, doit être défendu par les religieux. Pour cet avocat, il n'entre pas dans les missions du Mrap, par exemple, de protester lorsqu’un professeur d'histoire assure en cours que : « Mahomet était un voleur et un assassin ». Pour lui « s’il ne faut rien lâcher sur le racisme contre les musulmans, le Mrap n’a pas vocation à devenir le défenseur de l'islam en tant que tel ».
Au cours de ce congrès l'atelier laïcité devait permettre d'éclaircir la position du mouvement et beaucoup s'y étaient pressés. Mais très vite, le débat fut «monopolisé», selon une congressiste, par les militants d'une école pour tous qui défendent le droit de porter le voile à l'école.
Officiellement, le Mrap ne fait pas partie de ce collectif d’associations de gauche et musulmanes. Mais, dans les faits, de nombreux membres du collectif sont entrés dans les comités parisiens du mouvement. Nous voyons bien là la réussite d’une stratégie d'entrisme qui a porté ses fruits.
Au Mrap les cartes restent donc brouillées en interne, tandis qu'à l'extérieur l'image du mouvement s'est dégradée.

L’ISLAMOPHOBIE

Hélas ce terme ‘’d’islamophobie’’ inventer par les islamiste reste populaire dans la droite conservatrice et l’extrême gauche. D’où vient-il ?
Si on en croit Caroline Fourest, chercheuse et essayiste, il a été inventé, en Grande Bretagne, pour neutraliser toute critique de la religion en la faisant passer pour du racisme et réactivé au lendemain de l'affaire Rushdie par des islamistes Londoniens ayant constaté qu'ils seraient plus efficaces en luttant contre l'islamophobie qu'en luttant contre le blasphème. Notons qu’il s'agit d'interdire dans les deux cas la critique de l'islam en tant que religion.
Ce terme s'est maintenant diffusé dans les milieux antiracistes. Aujourd'hui, le MRAP et la Ligue des droits de l'homme l'utilisent, comme nous venons de le démontrer, mais il est également repris par Nicolas Sarkozy et Jean-Pierre Raffarin, car en réalité, ce mot arrange tous ceux qui confondent à l'heure actuelle la lutte contre le racisme avec une question confessionnelle, quitte à restreindre l'espace nécessaire à une parole critique et laïque.
Nous avons en d’autres temps vu se faire l’alliance du sabre et du goupillon, plus récemment celle de la croix et du foulard. Nous assistons, ici,  médusés, à des synergies improbables entre la droite ultra libérale et l’alter mondialisme.
Ne tombons pas dans le piège qui nous est tendu, faire preuve d’intransigeance dans l’application des lois laïques, ce n’est pas être racistes. A Sarkozy ou Mamers qui nous qualifient de laïcards rappelons sans cesse et sans complexe que la laïcité française n’est pas un modèle dépassé mais un idéal ambitieux et précieux. Elle permet le débat serein qui cherche à concentrer ce qui rassemble et non ce qui divise.
Rappelons à messieurs Tubiana, Mamers et autres donneurs de leçons qu’avant de se battre au coté des opprimés, au-delà des bons sentiments il faut entendre ce qu’ils disent.
Proclamons avec celles qui sont les plus haïes du moment, les militantes de  Ni putes ni soumises.
« Assez de justification de l’oppression au nom du droit à la différence et du respect de ceux qui imposent de baisser la tête. La lutte contre le racisme, l’exclusion et celle pour liberté et l’émancipation, sont un seul et même combat ».

CONCLUSION

Je n’ai pas la solution pour résoudre les angoisses qui naissent depuis l’assassinat de TVG. Pour autant je crois que prendre conscience des dangers qui nous guettent et les dénoncer, participe d’un début de solution.
La menace est triple.

1.    L’islamo terrorisme.
2.    L’autocensure.
3.    La Fitna.

L’islamo terrorisme

Rapidement, au risque de la simplification, disons. Le multuculturaisme mène au communautarisme qui ultimement débouche sur une société clanique. Dans une société clanique ou tribale l’individu n’existe pas. En dehors du clan, point de salut. Vous n’êtes plus rien, et d’autant plus que pour le reste de la population vous restez un étranger stigmatisé comme ne faisant pas partie de la communauté nationale. Victimisé et contrôlé l’individu placé dans cette situation devient alors la proie facile et toute désignée des djihadistes.
Pour ceux qui pensent que cela relève du fantasme, et ne peut se produire en Europe, je les invite à s’intéresser à la société corse ou basque.
En focalisant notre attention sur Ben Laden et exclusivement sur lui, on a vite oublié la réalité française. Avant l’Espagne, avant la Hollande, nous avons fait les frais de l’islamotérorisme. Souvenons nous de l’attentat du RER B en gare de St Michel le 25 juillet 1995 qui a fait 8 morts et 150 blessés. 
L’assassin de TVG faisait partie d’un plus vaste réseau, réseau lui-même relier à celui de Madrid et de Casablanca. En France beaucoup ne veulent pas voir la montée de l’islamisme radical au Maroc. Le Maroc lui-même pour des raisons évidentes (l’importance du tourisme pour son économie) n’a pas non plus intérêt à trop de publicité. Or le Maroc reste sinon une dictature pour le moins un état autoritaire et un état musulman. Avec ses disparités économiques énormes il n’est pas surprenant que le bidonville de Casablanca ait produit les terroristes d’Attocha.
Récemment plusieurs cambriolages de DAT (distributeurs automatiques de billets) ont fait apparaître la notion nouvelle d’islamo banditisme. Que l’on ne s’y trompe pas tout cet argent volé et dont seule une toute petite partie a été retrouvé au Maroc, servira un jour à financer d’autres actes terroristes.
Par avance je réponds de suite à ceux qui seraient tentés d’accuser de racisme anti-musulman toute personne accolant Islam et banditisme que quand on parle de triades chinoises on ne stigmatise pas tous les chinois. Il en va de même pour les yakusa japonais ou les mafieux italiens. Heureusement le terrorisme écoeure le plus souvent les populations au non desquelles il s’exerce. Nous savons pouvoir compter sur la communauté d’origine maghrébine, faut-il encore accélérer le processus d’intégration. Même si ce terme ne plait pas à tout le monde, je n’en vois pas d’autre à accoler à celui de laïcité pour exprimer la nécessité d’aller vers plus de cohésion sociale et culturelle. L’intégration, pour moi, c’est l’ingérence mutuelle. C’est non pas la neutralité, mais une culture de liberté qu’il faut défendre face à ceux qui ont vécu dans une société autoritaire.

L’autocensure.

La liberté d’expression est un de bien le plus précieux mais également le plus fragile de nos démocraties. Les premiers visés par l’assassin de TVG sont les intellectuels. Tous les intellectuels mais avec plus d’acharnement lorsqu’ils sont issus de culture islamique et davantage si se sont des femmes. Plus ces femmes sont intégrées dans la société, voire si elles occupent des fonctions publiques ou politiques, plus elles déclenchent les fatwa. J’ai cité Ayann Irsi Ali, nous pourrions parler de la sénatrice belge Mimount Bousakla. Mme Bousakla, dont les parents sont marocains, a plusieurs fois critiqué le repli sur soi de la communauté marocaine de Belgique et dénoncé certaines pratiques telles que les mariages forcés. Pour cela elle vit maintenant sous protection policière après les menaces de mort proférées contre elle.
Paul Scheffer, lui non plus, n'est pas prêt à se taire. Lui qui a le premier, dénoncé, voilà quelques années le multiculturalisme, continue de répondre à toutes les demandes de débat avec des musulmans. Dans les mosquées, il rappelle que le droit de pratiquer une religion s'accompagne de celui d'être athée ou hérétique. Il dénonce l'extrémisme d'imams bannis de leur pays natal, qui préconisent, par exemple, de se débarrasser des homosexuels «en jetant ces cochons du haut des gratte-ciel». Il pointe les mosquées où l'on recrute pour le djihad. Il souligne le pourcentage anormalement élevé (75%, chez les musulmans) de mariages arrangés chez les immigrés de la deuxième génération, nés aux Pays-Bas mais qui vont chercher leur conjoint(e) dans leur village d'origine.
Plus près de nous en France, nous pouvons citer le cas de Nadia Amiri, qui est venue plusieurs fois à Mantes. Bête noire des intégristes pour son engagement, elle a notamment écrit aux 36 000 maires de France pour les alerté sur les mariages forcés. Son combat pour la laïcité et contre le port du voile s’il donnent de l’espoir à certains se voit caricaturé par la ligue des droits de l’homme, le Mrap et autres tenants de l’école pour tous. Comptons sur elle pour ne pas baisser la garde, il suffit pour s’en convaincre de l’écouter leur dire : « vous défendez les droits de celles qui se soumettent librement aux pratiques archaïques et rétrogrades. Vous êtes même soutenu par les pays musulmans les plus antidémocratiques ceux qui instituent la Charia et la Sunna comme pratique Vous avez, sous prétexte de principes, antiracistes et anti-néocolonialisme, apporté un soutien aux plus obscurantistes des musulmans alors que la majorité non voilée et musulmans intimistes, athées et agnostiques pensait pouvoir compter sur vous pour une société de progrès et de droit des femmes. Vous retournez vos gants comme certains humanistes pour défendre le contraire de ce que vous défendiez dans le passé. Votre nouveau mot d’ordre est Liberté Egalité Fraternité pour les voilées ». A ceux qu’elle appelle « bobos de la gauche et de l'extrême gauche bien pensante » elle fait remarquer que si pour l’instant ils jouent le rôle d’idiots utiles des fascistes islamistes, demain lorsqu’ils ne seront plus utiles ils s’en débarrasseront.
Ces intellectuels ne se tairont pas, mais qui nous dit que demain ils trouveront toujours une tribune, un journal, une télé, voir un éditeur si les menaces se déplacent vers les médias ? Il est également à craindre que demain, les gouvernements des pays occidentaux, pour différents motifs tels, la lutte antiterroriste,  la paix civile, la crainte de favoriser la montée des partis d’extrême droite, ou tout simplement pour donner satisfaction aux représentants religieux, interdisent toutes critiques envers la religion ou les croyances spirituelles en générale.     
Ils ne trouveront pas nécessairement une forte opposition et la France est plus vulnérable qu’il n’y parait. Interrogée récemment Claude Huissman néerlandaise et maître de conférence à l’université de Strasbourg répondait à la question de savoir si la société néerlandaise n’était pas victime de son laxisme. «  Notre modèle "soft" a permis la réalisation d'excellentes choses. Mais il est vrai que pour des Français, même de gauche, c'est parfois très choquant. Je pense bien sûr à notre législation sur les drogues ou à notre liberté d'expression. Ce matin, nous avons abordé le sujet en cours. Alors qu'un étudiant néerlandais trouvait normal de pouvoir dire ce que l'on veut, une Française réagissait immédiatement en faisant remarquer que c'est parfois offensant et que cela mérite alors un procès ».
Il ne paraît là, plus nécessaire d’aller plus loin dans la démonstration.

La Fitna.

Ce terme est mal connu en France, il est apparu il y à peu et notamment au travers de l’ouvrage de l’islamologue Gilles Kepel « Fitna. Guerre au coeur de l’islam » publié aux éditions Gallimard.
En Occident, nous avons toujours tendance à croire que le terrorisme islamiste est dirigé essentiellement contre nous. Il l’est de manière ostensible et explicite, mais en même temps les premiers qui souffrent du terrorisme, ce sont les populations du monde musulman. En Algérie, on le sait mieux que personne, et aujourd’hui l’Irak et la Palestine sont dans un état de chaos dans lequel le terrorisme se développe. Pourtant les mouvements radicaux sont très minoritaires, ils n’arrivent pas à mobiliser, leur idéologie est trop extrémiste et effraie la majorité des populations musulmanes. Dans les années 1990, en Algérie, en Egypte, en Bosnie..., les tentatives de djihad ont abouti à des catastrophes et à un traumatisme extrêmement profond. L’idéologie djihadiste a trouvé une résonance dans une partie de la jeunesse qui se sent complètement aliénée par la situation dominante dans les pays musulmans, c’est-à-dire la permanence de régimes autoritaires et corrompus, même si les djihadistes ne sont pas uniquement issus, comme beaucoup l’ont dit, des milieux déshérités. Il reste que l’immense majorité des femmes et des hommes dans le monde musulman cherche une solution réformiste à leurs problèmes, toute la difficulté étant que le système politique est bloqué. C’est là qu’intervient la Fitna qu’on traduit par sédition. C’est la fragmentation de la société lorsqu’elle se livre aux démon de l’extrémisme jusqu’à en perdre le sens des proportions et qu’elle va à sa perte.
Dans ces pays où l’islam est omniprésent il n’en n’est pas moins critiqué, malheureusement ceux que l’on entend le plus sont les fondamentalistes qui veulent revenir à un islam des origines et comme les salafistes par exemple revenir à une lecture littérale des textes, sans interprétation ni adaptation à notre époque. C’est le djihad qui revient comme un boomerang à l’intérieur et qui affaiblit la communauté.
La Fitna, qui n’est ni plus ni moins que la sédition est la hantise des oulémas depuis que l’islam existe.
Les djihadistes ont une logique antisociale. Ils ont recours au terrorisme, car il leur permet d’éviter la mobilisation populaire. Ce fonctionnement n’est pas propre aux islamotéroristes. En Espagne et par exemple au Pays Basque le fonctionnement est le même. Ultra minoritaire et violent et d’autant plus violent que minoritaire et en perte d’influence dans sa société endogène. Or le terrorisme permet de passer par la télévision et internet et de trouver des sympathisants sans avoir besoin de recourir à la mobilisation populaire. Sans internet et sans télévision par satellite, il n’y aurait pas d’Al Qaîda. Ce risque de Fitna de fragmentations des populations au sein du monde musulman, risque de guerres civiles, est pris très au sérieux par la communauté internationale. La solution passe par la démocratisation de ces pays, hélas le conflit Israélo-palestinien, la guerre en Irak, donnent des arguments au fondamentalisme. La pauvreté mais également le pétrole, car une économie pétrolière favorise le contrôle de l’Etat par un petit groupe qui utilise la violence et la coercition, engendrent des frustrations terribles qui aboutissent parfois au terrorisme.
L’Europe en générale la France en particulier où vit une forte population de culture musulmane sont l’otage de ces conflits. Depuis des mois, il y a sur les télévisions arabes une campagne contre la France menée par les milieux islamistes français expliquant que la loi sur la laïcité à l’école équivaut à une persécution des musulmans de France et cherchant des soutiens dans le monde musulman. L’UOIF a, à partir du mois de juillet, incité les jeunes filles à se présenter à l’école habillées comme elles le voulaient. Les islamistes djihadistes en Irak ont cru pouvoir utiliser la loi sur la laïcité en France pour se rendre célèbres et être un peu les héros de l’ensemble des musulmans du monde en lutte contre la laïcité française, symbole de persécution des musulmans. Ces mêmes islamistes de France qui ont fait campagne contre la loi sur la laïcité en France font, provisoirement, marche arrière et agissent pour la libération des otages. Ils se sont trouvés dans une situation très inconfortable. Si jamais il était arrivé quelque chose aux otages et qu’eux-mêmes étaient perçus comme ceux qui avaient lancé l’agitation dans le monde musulman contre la loi sur la laïcité à l’école, ils auraient été mis en cause. Les Français d’origine musulmane ont montré un tel rejet de ces pratiques terroristes que, faute d’être complètement discrédités, les responsables de l’UOIF et autres islamistes ont été obligés de monter au créneau. Face au danger cette reculade aura-t-elle valeur pédagogique ?
Les Français d’origine musulmane ont réagi par rapport à l’affaire des otages de la même manière que les Français de confession juive quand Sharon a dit que la France est un pays antisémite et qu’ils devraient émigrer en Israël. Il est clair que les Français de confession musulmane ont montré qu’ils étaient des acteurs politiques à part entière dans la République. Mais une personne qui s’appelle Yasmina ou Yazid ne doit pas être d’abord pensée comme musulmane. La France est un Etat laïc et les Maghrébins d’origine musulmane, qui sont citoyens français, sont libres de se désigner d’abord par leur religion s’ils le souhaitent, mais ils sont aussi libres de se désigner comme ils veulent. On n’a pas le droit de les enfermer dans une définition d’eux-mêmes qui est d’abord religieuse.
Ceux qui, hommes politiques ou militants bien-pensants, préfèrent promouvoir, comme interlocuteurs, les responsables islamistes plutôt que les femmes et les hommes  de culture musulmane qui défendaient sans ambiguïté les valeurs de la République prennent face à l’histoire, une grave responsabilité.