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Souverainisme, ce néologisme est apparu dans le vocabulaire politique
français depuis une dizaine d’années, pour être plus précis depuis la
campagne référendaire de 1992 pour la ratification du Traité de l’Union
Européenne. Pour mémoire cette campagne électorale a transcendé
les divisions partisanes habituelles du champ politique français pour
substituer deux camps, les tenants de la souveraineté nationale sans
partage avec des institutions supra-nationales, et les partisans de
l’intégration de la France dans la future Union Européenne.
Se réclament du souverainisme, des hommes issus de la Droite
parlementaire à l’instar de Philippe de Villiers (MPF) Charles Pasqua
(le Rassemblement), des intellectuels comme Paul-Marie Couteaux, des
défenseurs d’intérêts catégoriels tels Josselin Josse, le leader du
groupe de pression Chasse, Pêche, Nature et Traditions qui s’est
transformé en parti politique. Je citerai pour l’exemple des
sensibilités qui se veulent « souverainistes » au sein de
l’Union pour un Mouvement Populaire, du Parti Socialiste. Même
Jean-Marie Lepen, chef de l’ultra-droite française déclarait à l’issue
du premier tour des présidentielles de 2002, être « le premier des
souverainistes français ». Paradoxalement, et nous verrons plus
loin pourquoi dans ce développement, Jean-Pierre Chevénement qui se
veut le chef de file de la « Gauche républicaine » ne se
définit pas comme souverainiste.
Au premier abord « le souverainisme » ressemble à un concept
hétéroclite, aussi nous allons nous attacher à lui donner dans un
premier temps une définition globale. Pour cela, nous allons rappeler
les origines historiques qui ont favorisé l’émergence progressive du
« souverainisme » dans la province canadienne majoritairement
francophone du Québec.
Brève
présentation de l’histoire du Québec.
Il convient de remonter au
Traité de Paris signé le 10 février 1763, traité par lequel Louis XV
cède à l’Angleterre la Nouvelle-France et la même année, Georges III
démembre la nouvelle colonie anglaise, désormais appelée province de
Québec.
La Common Law remplace le droit français et les catholiques sont
écartés de toute fonction administrative, sous réserve de renier leur
foi. Ce qui revenait à exclure tous les français, car les protestants
français étaient interdits de séjour sur le territoire de la
Nouvelle-France. Cet abandon de la France de sa colonie nord-américaine
pour défendre les intérêts mercantiles des planteurs esclavagistes de
Saint-Domingue et des petites Antilles, provoquera un premier
traumatisme chez les Canadiens de langue française. En 1791 l’Acte
Constitutionnel créé le Bas-Canada à majorité franco-catholique et le
Haut Canada, massivement anglo-protestant. Un second traumatisme
surviendra en 1837, l’armée anglaise réprime dans le sang le
soulèvement du parti patriote au Bas-Canada (futur Quèbec). L’échec de
l’insurection aura pour conséquence l’union du Bas-Canada francophone
et du Haut Canada anglophone, plaçant les canadiens français en
position minoritaire.
Du patriotisme de ceux qui
étaient appelés Canadiens-français jusqu’en 1960, il s’agissait d’un
ethnonationalisme à la fois linguistique et religieux.
Seul un individu étant catholique et maîtrisant le français
pouvait prétendre à l’appelation de Canadien Français et ces deux
conditions dissimulaient également un caractère ethnocentrique qui
excluait de fait les non catholiques, voir les minorités visibles.
Pour résumer, le nationalisme canadien-français est Catholique
Conservateur tant sur le plan social qu’au point de vue des mœurs, son
enracinement sociologique correspond à la fois à la structure rurale de
la société Québecoise et à l’emprise de l’Eglise catholique, sur
l’enseignement, les associations de jeunesse et les syndicats.
Des ecclésiastiques, Eugène Lapointe et Maxime Martin, s'inspirent de
l'Encyclique de Léon XIII, « Rerum Novarum » plus
connue sous le nom de charte sociale des travailleurs (1891) pour
encadrer les premières formes d’organisation ouvrières. En 1921, les
différents syndicats se fédèrent pour devenir la Confédération des
Travailleurs Catholiques du Canada. Le politiste Julien Bauer souligne
que si l'église a joué un rôle "prédominant dans le maintien du fait
français" elle a contribué à l'affaiblissement du Québec, notamment en
accréditant l'idée que l'immigration était un complot des anglais
contre les français. En conséquence et jusque dans les années 1960, les
enfants d'immigrants se virent refuser l'inscription dans les écoles
catholiques françaises, ces derniers étant acceptés par les écoles
protestantes anglaises. Pour résumer, l'église catholique et les
nationalistes canadiens français ont involontairement contribué " à
l'anglicisation des immigrants," pour reprendre l'expression de Bauer
et au renforcement du Canada.
Une telle emprise des écclésiastiques s’explique par la survivance
pendant tout le 18ème siècle du régime seigneurial hérité du système
monarchique français et par le traumatisme provoqué par le caractère
anti-clérical de la Révolution Française (surtout la période
Conventionnelle).
Pendant les deux guerres
mondiales, les nationalistes du Québec refusent la conscription
prévoyant d’envoyer des recrues sur les champs de bataille européens.
Montréal est même le théatre de manifestations à caractère antisémites.
D’ailleurs, durant l’entre-deux guerres, l’Abbé Lionel Groux était un
leader nationaliste proche des thèses maurassiennes qui exerçaient une
certaine influence à Montréal.
Non seulement le Québec gardait une neutralité apparente vis à vis du
deuxième conflit mondial qui ravageait l’Europe, mais du fait de
l’hégémonie intellectuelle du catholicisme conservateur, un certaine
sympathie se dégageait en faveur du régime de Vichy. L’église assure un
rôle d’encadrement de la société québecoise et de la paix sociale, et
ce grâce à une entente tacite avec les anglophones protestants qui
contrôlaient tous les leviers de l’économie québécoise, poussant les
analyses de Weber sur les relations entre le protestantisme et le
capitalisme jusqu’à la caricature.
L’influence conservatrice
de l’épiscopat catholique s’exerce notamment par le biais de l’Union
Nationale qui gouverne le Québec entre 1944 et 1959 sous l’égide du
Premier Ministre, Maurice Duplessis.
Cependant, l’église était loin d’être un bloc monolithique et la grève
de l’amiante de 1949 a provoqué des dissensions en son sein et l’évêque
de Montréal Mgr Charbonneau qui avait soutenu les grévistes, est
contraint d’abandonner son poste sous la pression de ses pairs.
1959 constitue un tournant dans la vie politique et sociétale du
Québec, tout d’abord le décès de Duplessis ouvre une ère de changement.
Il s’agit de la période dite de la Révolution Tranquille. La remise en
cause de la structure traditionnelle et figée de la société quebecoise
vient en partie de sa mutation de société rurale en société
industrielle, donc le déclin de l’emprise de l’église catholique sur
des individus atomisés. Sur le plan intellectuel, des clercs de l’Ecole
des Sciences Sociales de Laval formés à l’université de Chicago et en
particulier dans le département de sociologie plus connue sous le nom
de l’Ecole Chicago, (Dans la première moitié du 20ème siècle, les
sociologues américains de cette université ont inauguré les méthodes
qualitatives de travail-enquêtes de terrains, sondages, immersion et
ont impulsé les réformes sociales du New Deal) ont contribué à la
modernisation des mentalités et à l'introduction de la philosophie des
Lumières. Le Quebec passe des valeurs conservatrices d'une église
catholique à l'Etat providence qui intervient dans un nombre croissant
de domaines de la vie quotidienne. Cette modernisation de la vie
sociale est symbolisée par la déconfessionnalisation de la
Confédération des Travailleurs Catholiques du Canada, qui devient en
1960 la Confédération des Syndicats Nationaux.
Sur le plan politique, L’Union National était certes autonomiste
mais proche des Conservateurs sur le plan économique et social.
N’étant plus en adéquation avec une société québecoise en pleine
mutation, ce parti qui a gouverné la province entre 1944 et 1963 est
battu aux élections provinciales par le Parti Libéral.
Le 14 octobre 1967 René
Lévesque, qui incarnait la tendance indépendantiste et socialisante du
Parti Libéral quitte cette formation pour fonder le
Mouvement Souveraineté-Association.
Il avait publié un manifeste intitulé "Option Québec" en septembre
1967, dans lequel il se déclarait partisan de la souveraineté du Québec
accompagnée d'une association économique avec le reste du Canada.
Julien Bauer constate que « la juxtaposition de ces deux mots
suppose que le Québec accède à la souveraineté tout en étant associé
économiquement et politiquement avec le Canada ».
C’est à cette époque que le terme « souverainiste » apparaît
au Québec. Quelques mois plus tard, en 1968 le MSA fusionne avec une
autre formation indépendantiste le Ralliement National et récupère les
militants d’un autre parti de la mouvance séparatiste, le Rassemblement
pour l’Indépendance Nationale, qui s’est dissout. Le
Rassemblement Pour l'Indépendance Nationale qui militait pour le
contrôle de l'économie par les québecois soutient la politique de
nationalisation de l'électricité engagée par le Parti Libéral en 1964,
il était également partisan de la planification de l'industrie
sidérurgique, du contrôle sur le commerce extérieur et les douanes, le
crédit, la monnaie et l'immigration.
Le Parti Québecois est né à cette époque.
Au fil des élections provinciales, le Parti Québecois s’impose comme la
formation majoritaire du pôle indépendantiste. Dans le cadre de cette
planche, les évènements d’Octobre 1970 ne seront pas analysés, juste un
mot pour dire qu’il s’agit d’une période d’agitation provoquée par un
groupe d’extrème gauche terroriste le Front de Libération du Québec qui
a perpétré des attentats, un enlevément d’un diplomate britannique et
l’assassinat du vice premier-ministre québecois. En représailles, le
gouvernement fédéral d’Ottawa avait suspendu les libertés publiques et
fait intervenir l’armée. Cette époque correspond également à la rupture
entre les syndicats et le Parti Libéral Québécois au pouvoir, à cause
notamment de la répression policière des mouvements sociaux.
A présent, examinons l’idéologie du Parti Québecois :
L’idéologie
du Parti Québecois
Les Péquistes, tel est le
nom des membres de cette formation, se veulent Sociaux-Démocrates et
prétendent se situer au centre-gauche, bien que leur parti ne soit pas
membre de l’Internationale Socialiste.
Ils perpétuent la tradition interventionniste inaugurée au début de la
Révolution Tranquille par le Parti Libéral Québécois. Révolution
Tranquille qui a vu la nationalisation de l’électricité en 1964 et la
création de la Société Générale de Financement dont l’Etat provincial
québécois est majoritaire. Cette société financière avait pour objectif
de modifier la structure de l’économie et de sauvegarder des emplois.
L’Etat provincial a su tirer profit de la Révolution Tranquille qui
s’était imposée comme un compromis entre le patronat francophone et les
syndicats. Ces partenaires sociaux partageaient l’analyse d’un
rattrapage de l’économie québécoise et de mettre fin à l’emprise des
« anglophones » aux postes clés de cette économie.
Comme les partis socialistes et les sociaux démocrates d’Europe, du
moins quand la social-démocratie européenne n’était pas encore social
libérale, les Péquistes entretiennent des liens avec le monde syndical,
à défaut d’avoir des relations organiques. (40% de syndiqués dans la
population active)
Les souverainistes
considèrent l’Etat comme un moyen complémentaire au marché, pouvant
prendre en charge les services collectifs assurés jusque dans les
années 1960 par les églises et la société civile.
Sur leur site Internet
www.pq.org, les souverainistes définissent de la manière
suivante la Social-Démocratie dont ils se réclament : « Par
opposition aux courants néolibéraux ou conservateurs, la
sociale-démocratie préconise une répartition équitable de la richesse,
des droits, des devoirs et des opportunités entre tous les
citoyens ».
A l’image des Libéraux du PLQ jusqu’à leur conversion au Thatchérisme à
la fin des années 1980, les Péquistes considèrent l’Etat comme un
instrument de planification et de modernisation de la société. En
paraphrasant Jean Crête (l’année politique au QuébeC 1997-1998),
« Pour le Parti Québécois, la croissance économique est générée
par l’entreprise privée qui doit cependant être soutenue par
l’Etat. »
Il est à noter que depuis la défaite des péquistes aux élections
provinciales d’avril 2003, une tendance « blairiste »
« ou social-libérale » se manifeste au sein du PQ pour
récupérer les voix des « classes moyennes » qui lui ont fait
défaut.
Le souverainisme en tant que socle idéologique du PQ constitue en
apparence une définition classique de la souveraineté comme nous allons
le voir maintenant « Un Etat souverain vote lui-même toutes les
lois qui le concernent, prélève lui-même tous ses impôts, signe en son
propre nom tous ses traités internationaux. »
Mais le Souverainisme Québécois est marqué par le sceau de l’ambiguïté,
car certains de ses dirigeants comme Louise Baudouin, ancien ministre
des relations internationales, considère que l’Union Européenne
constitue un exemple de rapport entre Etats dont devrait s’inspirer le
Canada avec ses provinces. Par ailleurs, pour les souverainistes
l’intégration du Canada dans l’ALENA (Association Nord-américaine de
Libre Echange incluant les USA, le Canada et le Mexique) représenterait
un affaiblissement à plus ou moins long terme du pouvoir fédéral dans
ses relations avec les provinces.
Nous le verrons plus loin, c’est en raison de leur hostilité à
l’intégration de la France dans l’Union Européenne, que des formations
politiques françaises se réclament du souverainisme.
Une
autre question sur la nature du souverainisme Québécois :
Est-il républicain ?
D’après Jean-Pierre Bonhomme (article paru dans la
Presse du 17 octobre 1987), une partie de l’élite canadienne française
du 19ème siècle a été influencée par la pensée républicaine française.
L’insurrection de 1837 des Patriotes est née entre autre à partir de la
diffusion d’un livre écrit par un journaliste républicain français,
Félicité LAMENAIS « La parole d’un croyant » publié en
France en 1834 et diffusé au Canada en 1835. Ce livre accrédite l’idée
qu’il est possible d’être chrétien, bon catholique et défendre les
idéaux républicains de Liberté, d’Egalité et de Fraternité. Ce livre
fut condamné par une encyclique papale, car le pouvoir d’après les
autorités pontificales, devait descendre de Dieu.
L’idée républicaine est bien présente au cœur de la pensée
souverainiste et en 1987, le successeur de René Levêque à la tête du
mouvement Pequiste, Pierre-Marc Johnson précisait que le projet de
société envisagé par son parti ne « comprend pas la royauté ».
Par ailleurs, Jean-François Nadeau, enseignant à l’université de
Montréal rapportait dans le bulletin « L’Année Politique au Québec
1994-1995 » que la proposition d’instaurer un régime républicain,
construit autour des idéaux d’égalité, de liberté et de justice sociale
avait été émise lors de la tenue de commissions régionales, avant le
référendum de 1995 sur l’indépendance du Québec. Donc le Souverainisme
Québécois serait national-républicain, non pas comme l’entend Brunet
Mégret le dissident du Front National et président du MNR, mais plus
tôt comme le philosophe Régis DEBRAY.
Peut-on parler de
« Communautarisme QUEBECOIS » ?, Stéphane
Courtois, professeur de philosophie à l’université du Québec à
Trois-Rivières, précise à CE sujet dans un article publié dans la revue
PHILOSOPHIQUES (n°27/2, automne 2000, p.377 à 401) que les restrictions
imposées par la loi 101 « appelée Charte de la Langue
française » ne se justifient pas par « le droit collectif à
la survie culturelle du peuple québécois » et se démarque en
cela des positions du philosophe Charles Taylor, partisan du
multiculturalisme. La loi 101 est un moyen législatif visant à assurer
la prépondérance des droits individuels linguistiques ou culturels des
francophones face à d’autres droits individuels. Il s’agit de protéger
les milieux de socialisation des francophones dans un environnement
essentiellement nord-américain et francophone. Cette loi vise à
préserver la domination de la langue et de la culture française dans
l’Espace public Québécois.
En fait le Souverainisme
QUEBECOIS n’échappe pas à la contradiction suivante : Sur le plan
fédéral, il est hostile au multiculturalisme qui n’est, pour reprendre
l’expression du sociologue Guy Rocher « une façade, une
vitrine, un paravent derrière lequel s’exerce une efficace assimilation
de toutes les diversités dans le grand tout anglophone qu’est
effectivement le Canada ». Sur le plan provincial, sa
stratégie politique a été bâtie sur le principe de différenciation avec
les Anglophones, et les institutions locales ont voulu imposer un
modèle local linguistique et culturel dominant toutes les composantes
de la population QUEBECOISE. D’ailleurs, en 1995, le Parti Libéral du
Québec, favorable au maintien de la province dans la fédération
canadienne, reconnaissait que la langue française devait être la langue
officielle du Québec.
D’emblée une constatation s’impose : Le Québec moderne a été bâti
sur deux piliers : la prédominance de la langue française dans
l’Espace Public et le rôle moteur d’un Etat fédéré interventionniste.
De son côté, la France s’est également modernisée en utilisant le
Français et l’Etat en tant qu’instruments de l’unité nationale. Il
convient ici de paraphraser les analyses de Roland Breton
(L’Ethnopolitique, 1995, PUF, p.76) en ce qui concerne
l’édification de la nation française et qui peut aisément s’appliquer
au cas du Québec : « La Francophonie, facteur essentiel de
francité potentielle, préexistait à l’Etat, aussi l’Etat devait-il
normalement l’englober toute entière. Et c’est bien ce que résume
Michelet-l’histoire de France commence avec la langue française, la
langue est le signe principal d’une nationalité. »
Le nationalisme canadien
français jusqu’au milieu du 20ème siècle était d’essence ethnique et
reposait sur une communauté d’origine et sur des traits ethniques ou
culturels tels que la langue, l’histoire, les mœurs et les traditions. A
partir des années 1960, les québécois sont confrontés à une immigration
en provenance de pays européens et tiers non francophones. Par une
lente évolution, le souverainisme se mue en un nationalisme civique qui
s’appuie sur des principes juridiques et constitutionnels fondant la
citoyenneté démocratique, le tout ancré dans un Etat territorial non
nécessairement homogène sur le plan ethnique.
Cependant se pose le problème de l’intégration des minorités dans la
Province, car des relents xénophobes demeurent au sein du Parti
Québécois, en dépit d’une évolution significative et idéologique d’un
nationalisme de type ethnique, uniquement réservé aux canadiens
français de souche (peuple fondateur) vers le nationalisme civique
comme nous l’avons vu ci-dessus.
Lors de la seconde défaite des souverainistes au référendum sur
l’indépendance du Québec en 1995, le Premier Ministre Jacques Parizeau
avait accusé l’argent (sous entendu celui des anglo-saxons) et les
ethniques ( expression québécoise et nord américaine minorités visibles
et non visibles) d’avoir provoqué la défaite du camp
souverainiste. Dès le lendemain des résultats électoraux et sous
la pression de l’opinion, Parizeau démissionne de son poste de chef du
gouvernement. Quelques années plus tard, en 2003, Raymond Villeneuve
candidat aux élections provinciales tient des propos à caractère
antisémite. Ses propos sont unanimement condamnés par l’Assemblée
Nationale, libéraux et péquistes compris et le candidat renoncera à
briguer un siège de député provincial.
Si le Parti Québécois n’est pas un mouvement ouvertement raciste comme
peut l’être la formation d’ultra-droite, Jeune Nation qui s’inspire de
Jean-Marie Le Pen et des thèses de la Nouvelle Droite d’Alain de
Benoist, il éprouve des difficultés à intégrer les minorités visibles
(noirs, chinois et arabes).
Aux élections provinciales
de 2003, les péquistes ont présenté 20 candidats noirs dans des comtés,
constituant des bastions quasi imprenables des Libéraux et aucun n’a
été élu.
L’île de Montréal dont la population se compose de plus de 20% de
minorités visibles n’a pas de représentant élu provenant de cette
catégorie de la population. Il faut souligner que cette tendance ne
constitue pas l’exclusivité des Péquistes, car en France à l’exception
des députés représentant les départements et territoires d’Outre-mer,
aucun noir n’a été élu dans une circonscription de la France
Métropolitaine sous les couleurs du Parti Socialiste, du Parti
Communiste Français, des Radicaux de Gauche ou des Verts. Pour mémoire,
je me contenterais de rappeler la candidature quasi suicidaire de notre
frère Roger Bambuck, socialiste d’origine guadeloupéenne, lors des
législatives de 1993, dans la circonscription de Dreux, fief du
Front national.
Cependant la Charte des Droits et Libertés de la personne du Québec,
adoptée en 1975 et qui est le pendant de la Charte canadienne des
droits et libertés, interdit théoriquement les discriminations d’ordre
racial, ethnique ou nationale. Des institutions sont chargées de faire
respecter cette charte, la Commission des droits de la personne et le
tribunal des droits de la personne institué en 1989. Depuis 1982,
toutes les autres lois du Québec doivent respecter cette charte qui
prévoit des mesures à prendre pour réduire les discriminations
existantes par des programmes d’accès à l’égalité.
Pour résumer cette première partie, longue certes mais indispensable à
la compréhension du souverainisme : le Souverainisme Québécois
repose sur la volonté d’instaurer un état souverain lié par des accords
politiques et commerciaux avec le Canada. Il s’appuie sur un fondement
à la fois social-démocrate, national-civique et républicain, non exempt
de comportements xénophobes hérités de l’ancien nationalisme
catholique-conservateur. Seulement, le Souverainisme Québécois est
intégré dans le champ politique de l’Amérique du Nord (USA et Canada
compris) et il deviendra un nationalisme intégrateur dès lors qu’il
aura la pleine volonté de renoncer à classer les individus en
sous-groupes ou sous ethnies sur le modèle blanc anglo-saxon
protestant, modèle qui forme «l’Habitus politique des
nord-américains ».
A présent traversons l’Atlantique, pour constater les transformations
du concept de souverainisme au contact du champ politique et
intellectuel français.
Le
souverainisme français
S’affirmant
Social-Démocrate au Québec, le souverainisme dans sa version française
semble se situer à la Droite du champ politique de l’Hexagone.
Autant le souverainisme québécois est dominé par un seul parti
politique et réunit en son sein les tendances nationales, sociales et
démocrates, autant les principaux partis politiques français qui
s’affirment ouvertement « souverainiste » renouent avec les
traditions de la Droite nationaliste française. Dans son ouvrage
« Les droites en France », l’Historien René Rémond divise la
Droite en trois tendances, la Droite Orléaniste, la Droite Bonapartiste
et la droite légitimiste
Deux formations politiques
de Droite représentées à l’Assemblée Nationale et au Parlement
Européen se réclament ouvertement du Souverainisme : Le Mouvement
Pour la France de Philippe de Villiers qui est l’héritier de la
tradition politique contre-révolutionnaire française, le Rassemblement
de Charles Pasqua, dissident du défunt RPR, qui veut revenir aux
sources du Gaullisme, gaullisme qui est le descendant démocratique du
Bonapartisme. Ces deux formations politiques défendent la souveraineté
de la France face à son intégration dans l’Union Européenne.
Cependant une différence fondamentale subsiste entre les deux
souverainismes :
Pour les Québécois, il
s’agit d’un corpus idéologique offensif qui a contribué à la
modernisation sociale du Québec tandis que le Souverainisme de droite
du MPF ou du RPF est une réactualisation du nationalisme conservateur
français. Le concept de souverainisme développé par la Gauche
non marxienne du Québec a été rejeté par les partis de gauche français
comme ces derniers ont abandonné toute référence à la Nation depuis
l’Affaire Dreyfus, au bénéfice des partis politiques conservateurs
issus du Légitimisme, de l’Orléanisme et du Bonapartisme. Le concept de
Nation né sous la Révolution française et défendu pendant tout le 19ème
siècle par la Gauche (libéraux, républicains de 1848) est devenu la
propriété idéologique et sémantique des descendants des opposants aux
idéaux de la république et du Jacobinisme. Un sondage de la SOFRES du 5
au 7 mars 1997 démontrait que 54% des sympathisants RPR et 55%
des sympathisants UDF jugeaient très positifs la valeur de Nation
contre respectivement 41% chez les sympathisants PCF et 27% des
sympathisants PS. Comme nous le pouvons le constater cette valeur est
largement jugée positive par les partisans de la Droite modérée et cela
explique les bons résultats aux élections européennes du MPF de De
Villiers en 1994 et de l’alliance De Villiers-Pasqua aux européennes de
1999. Selon le politiste Français Gilles IVALDI, le succès des
souverainistes de droite est à replacer dans le cadre d’un déplacement
d’électeurs à l’intérieur d’un pôle de droite modérée ne dépassant
guère les frontières de la droite parlementaire.
C’est surtout le Mouvement Pour la France qui rejette les idéaux de la
Révolution Française tout en défendant de manière paradoxale les
valeurs républicaines, qui est également favorable à un libéralisme
économique orthodoxe cantonnant l’Etat à ses strictes fonctions
régaliennes. Sur le plan électoral, son implantation se situe dans
l’Ouest de la France et principalement en Vendée, département où le
souvenir des contre-révolutionnaires chouans est particulièrement
vivace. En cela, le Mouvement Pour la France ressemble davantage au
nationalisme canadien-français d’essence catholique-conservatrice qu’au
Souverainisme laïcisé issu de la Révolution Tranquille.
Paradoxalement, la seule formation politique qui aurait pu se réclamer
ouvertement du souverainisme refuse cette appellation. Il s’agit de
l’ex-Mouvement des Citoyens de Jean-Pierre Chevènement. Pourtant la
création de ce parti en 1993 a pour objectif de réconcilier
la nation, la république et le socialisme. Comme le Parti Québécois, il
considère l’Etat comme un instrument d’indépendance et de modernisation
du pays et durant la législature 1997-2002, les députés MDC se sont
opposés aux directives de la Commission de Bruxelles qui prévoyaient la
libéralisation de la distribution du gaz en France et la remise en
cause du monopole de G.D.F. Il est favorable à un nationalisme civique
dans lequel les citoyens sont considérés en tant qu’individus avant
d’être membres d’une communauté. Ce qui le différencie du Mouvement
Pour la France et du Rassemblement pour lesquels le Christianisme a
joué un rôle majeur dans l’édification de la Nation française.
Toutes les composantes du
souverainisme français partagent plusieurs points communs avec leur
modèle Québécois :
- La défense de la langue française comme langue nationale (opposition
du MDC de Georges Sarre, et du RPF de Charles Pasqua à la Charte des
langues régionales)
- La crainte de voir la Nation française se fondre dans un ensemble
supra-national plus vaste.
- Jeu sur le registre de l’émotion et de la dramaturgie ( La France
menacée de disparition selon Philippe de Villiers et Pasqua, le régime
républicain en danger selon Chevènement, Régis DEBRAY affirmant que
personne n’est mort pour l’Union Européenne alors que la République
Française a été bâtie par des soldats et des poètes, le danger
maurrassien n’est pas loin).
- Référence à un passé historique glorieux non exempt de réécriture.
Ainsi pour les républicanistes français, la France se présente comme
l’éternel adversaire des empires, le Saint Empire Romain Germanique et
le Pouvoir pontifical hier, la république impérial américaine
aujourd’hui. Evidemment, ils ne considèrent pas la France napoléonienne
ou la France coloniale comme l’émanation d’un quelconque impérialisme
français.
Le combat des
souverainistes québécois entre dans le schéma classique de la
périphérie qui ne veut pas être absorbée par le centre c'est-à-dire le
pouvoir fédéral d’Ottawa. En revanche, le souverainisme
d’essence Gaullien ou Chevènementiste défend une conception d’une
France qui a bâti son unité sur la mise au pas linguistique des
provinces françaises au bénéfice du Français. Par une curieuse
translation politique, le centre national et intégrateur devient une
périphérie de l’Union Européenne, périphérie qui se bat contre le
pouvoir réglementaire des Eurocrates de Bruxelles, le nouveau centre
politique.
En dehors des élections européennes où le jeu politique est libre et
l’enjeu national moindre, les souverainistes de droite et de Gauche
sont intégrés dans des alliances électorales classiques dans le cadre
du système bipolaire de la vie politique française. Leurs appartenances
politiques d’origine priment et leur attachement à la République vient
en supplément. La logique majoritaire du régime politique français ne
permet pas l’émergence d’une force politique capable d’assurer
l’alternance, si cette dernière n’intègre pas un des pôles partisans
majoritaires. Soit, il est légitimement marginalisé comme le Front
National, soit anéanti comme l’a été l’ex-Mouvement des Citoyens et son
appendice le Pôle Républicain lors des législatives de 2002. Sur le
plan de la politique intérieure, le souverainisme français est divisé
et survit à la marge du système bipolaire, contrairement au Québec les
tendances sociales, nationales et libérales demeurent profondément
divisées car le fossé idéologique paraît infranchissable.
Conséquences
philosophiques de l’arrivée du souverainisme en France
L’introduction du souverainisme dans le champ politique français
contribue à remettre au premier plan intellectuel une philosophie
politique qui ne réduit pas les institutions publiques au rang d’un
« fonctionnalisme » quasi mécanique ignorant les
alternances des majorités gouvernementales.
Deux conceptions de
direction de la cité s’affrontent : Le gouvernement contre la
gouvernance.
En
effet, le gouvernement concerne la mise en œuvre de mesures politiques
ou administratives ayant fait l’objet d’une législation de part
d’organes émanant du suffrage universel direct. Au contraire, la
gouvernance apparaît comme un gouvernement en dehors du politique, donc
du suffrage universel et des droits politiques des citoyens.
Loin d’être une démocratie participative, la
gouvernance est un ensemble de pratiques qui consiste à mettre en place
des organismes « dits de concertation aptes à produire des
consensus entre des acteurs recrutés et rassemblés sur une base
corporative ». En France, la multiplication des Autorités
Administratives Indépendantes, des commissions dites indépendantes ou
prétendument « sages » est le corollaire de l’affaiblissement
législatif et moral du Parlement français. Certains voient l’avènement
de la société civile dans l’espace public, des philosophes comme Régis
DEBRAY (Que vive la République), y voient le retour de la
« gentry » ou la domination de l’aristocratie des
compétences, pour ne pas dire de la cooptation. D’une certaine manière
c’est le retour de la distinction entre les citoyens passifs et les
citoyens actifs héritée de la monarchie constitutionnelle de 1789. La
discrimination ne se base plus uniquement sur l’argent mais sur la
possession d’un important Capital culturel doublé d’un indispensable
Capital social. Cette discrimination est déjà transposée au niveau de
l’Union Européenne. Dans la revue « Humanisme » du mois de
mars 2004, René Andrau constate que la « démocratie
participative » pour faire connaître publiquement son opinion dans
tous les domaines d’action de l’Union Européenne n’est qu’une
possibilité et non une obligation, possibilité édictée par l’article 46
de la Charte des Droits fondamentaux partie intégrante de la future
Constitution Européenne. En revanche, ce même auteur constate, toujours
à l’article 46, que « les institutions de l’Union entretiennent un
dialogue ouvert, transparent et régulier avec les associations
représentatives et la société civile ». A l’évidence les
rédacteurs de la future constitution Européenne semblent accorder la
primauté à « une aristocratie du savoir et des compétences »
sur le pouvoir politique, pourtant représentant légal et légitime des
citoyens. La « gouvernance » des institutions communautaires
imposées par la Constitution Européenne aura la primauté sur le
gouvernement républicain français, conformément au principe de
supériorité du droit européenne sur le droit national. René Andrau
termine son article par la phrase suivante : « Ce qui est en
marche ce n’est pas le progrès social, ce n’est pas la diffusion des
Lumières dont rêvait Condorcet, ce n’est pas la République
universelle : ce qui est en marche ressemble beaucoup plus à la
contre-révolution ». Nous pouvons même légitimement penser que
derrière la consécration annoncée de la « gouvernance », se
cache la revanche posthume d’Alexis de Tocqueville, adversaire
résigné de la démocratie républicaine qu’il voulait contrôler par le
biais de corps constitués locaux, sur le modèle de l’Ancien Régime.
Depuis
une quarantaine d’années, le parlement n’est plus qu’une chambre
d’enregistrement des décisions du pouvoir présidentiel français et des
règlements de l’Union Européenne, de même la représentation
nationale n’est plus qu’un acteur, pour ne pas dire secondaire,
du champ politique et du champ intellectuel français.
En effet, les médias de masse accordent plus d’importance aux
travaux de commissions cooptées qu’aux travaux des commissions
parlementaires dont on oublie souvent qu’elles sont l’émanation du vote
des citoyens. Le souverainisme social incarné inconsciemment par les
tenants de la gauche républicaine (ex-mdc), quand elle avait une
représentation parlementaire, demeurait attaché au dogme de la
souveraineté nationale et de la loi supposées être l’expression de la
volonté nationale.
Pour terminer, je dirai un
mot sur le Gallicanisme, cette doctrine politique de l’Ancien Régime
qui affirmait l’indépendance politique de la France et de son église
vis-à-vis du pouvoir pontifical.
Elle est toujours présente dans les formations politiques qui se
réclament du Républicanisme et qui refusent toute subordination à un
pouvoir politique et spirituel extérieur. Le souverainisme me paraît le
descendant de cette pensée gallicane, car n’oublions pas que le Québec
a été sous l’influence d’un épiscopat local qui a échappé aux affres de
la Révolution de 1789 et il n’est pas faux de penser qu’un certain
gallicanisme canadien-français a préparé dans le temps l’émergence du
souverainisme. Par
un étrange retour de situation, le Gallicanisme revient en France par
le biais du souverainisme.
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