Mots clés:
Parti
communiste vietnamien (PCV) – đổi mới (rénovation) – économie
socialiste de marché.
Résumé:
Le
Viêt-Nam fait partie de la catégorie des pays à gouvernement
autoritaire qui ont réussi à accomplir des réformes économiques
notables.
Celles-ci n’ont cependant pas impliqué une reconversion idéologique
abandonnant le marxisme-léninisme au profit du capitalisme ; elles
ont été
au contraire introduites en partie pour restaurer un contrôle étatique
que les
conditions économiques ont contribué à ébranler de plus en plus.
Cependant,
après la transition de l’économie planifiée à une économie de marché
après 1986
surtout, la question qui se pose dans la dernière décennie du XXe
siècle est de
savoir quelle forme exactement cette économie de marché va prendre, et
cela va
dépendre fondamentalement de l’interaction des forces politiques et
socio-économiques du pays.
Le
Parti
communiste vietnamien (PCV) est entré en l’an 2000 dans la
soixante-dixième
année de son existence, et on ne peut certainement pas dire qu’il ne
porte pas
son âge. Il compte deux millions et demi de membres sur une population
de 78
millions d’habitants, avec un chiffre considéré comme record de 114.000
nouveaux adhérents en 1999. La moitié de ces nouveaux membres a moins
de 35
ans, et les dirigeants du Parti y voient la preuve de son succès à
attirer les
jeunes, « les enfants de la révolution ».
L’actuel bureau politique fait valoir que sa direction est déterminante
pour la
mise en œuvre des mécanismes appropriés de l’économie de marché et pour
la
limitation des effets négatifs du processus économique. Mais derrière
l’autosatisfaction de commande, pointe tout de même une certaine
angoisse du
retard de plus en plus grand pris par le Viêt-Nam par rapport au reste
de
l’Asie du Sud-Est dans le rétablissement après les ravages de la crise
économique asiatique. L’économie se présente en effet plutôt mal. Un
rapport de
la Banque mondiale (n° 2275) fait état certes d’avancées appréciables
sur la
pauvreté au cours des huit dernières années, mais en ont bénéficié
seulement
les membres des classes urbaines instruites, tandis que les
travailleurs
agricoles, les minorités ethniques, et les habitants des régions
défavorisées
ont beaucoup moins progressé. Presque la moitié de la population vit
en fait à
la limite du dénuement, les taux de pauvreté parmi les minorités
ethniques
demeurent très élevés, et les catastrophes naturelles constituent un
obstacle
sérieux à la réduction de l’indigence.
On persiste malgré tout à clamer la volonté d’avancer dans la voie de
la
rénovation : « Le Viêt-Nam renforcera son amitié et sa
coopération
avec ses amis internationaux, prendra l’initiative de s’intégrer dans
l’économie régionale et mondiale afin de tirer pleinement profit de la
haute
technologie mondiale pour accélérer son industrialisation et sa
modernisation,
et développera une culture avancée imprégnée d’une forte identité
nationale ».
L’évolution
de la politique du đổi mới
Ayant surmonté les conditions adverses les plus
formidables
pour aboutir à
sa victoire finale en 1975, le PCV n’a jamais douté de l’infaillibilité
de la
vision scientifique spécifique dont il se prévaut sur toutes les
questions
sociales, politiques et économiques. Mais le bilan particulièrement
désastreux
de la période subséquente a rapidement fait apparaître que, quelque
remarquables qu’aient été ses accomplissements, le parti au pouvoir
doit répondre
efficacement aux défis du présent et de l’avenir pour pouvoir valider
son
mandat à gouverner.
A la fin
des années 70 en effet, la détérioration de la situation politique,
économique
et sociale a ouvert une crise telle que la direction du PCV a été
obligée de
procéder à une révision déchirante de ses doctrines et habitudes de
gestion.
En décembre 1986, le 6e congrès national du Parti reconnaît
donc
l’échec du modèle importé adopté depuis 1954, et jette les bases de la
rénovation connue sous l’appellation de đổi mới
(« changement pour
le nouveau »). L’inanité de l’économie socialiste planifiée ayant
affaibli
les résistances au changement, a pu être pris un ensemble de décisions
allant
toutes dans le sens de la libéralisation et de l’ouverture
économique :
réhabilitation des entreprises privées dans l’agriculture comme dans
l’industrie et le commerce, amoindrissement du secteur public,
décentralisation de l’octroi des crédits, encouragement des
investissements
directs étrangers.
Présentées comme une étape de la transition vers le
socialisme, les réformes
doivent « établir les fondements nécessaires pour l’accélération
de
l’industrialisation socialiste au cours de l’étape suivante » ;
si elles visent à rénover l’économie, elles ne doivent pas saper les
bases
mêmes du socialisme. Elles ne doivent pas non plus remettre en cause le
pouvoir
autoritaire : la réforme politique telle qu’elle a été fixée par
le 6e
congrès du Parti vise seulement à une démocratisation dans le sens de
la
mobilisation des diverses forces vives de la société pour qu’elles
participent
à l’effort de rénovation, sans que le monopole du pouvoir du Parti
soit
diminué en quoi que ce soit. Le secrétaire général du PCV d’alors,
Nguyễn Văn
Linh, déclare que l’objectif de la politique du đổi mới est de
renforcer
le rôle dirigeant du Parti ; les commotions politiques qui vont
secouer
les pays socialistes d’Europe au printemps de 1989 l’inciteront à
exclure
catégoriquement toute idée de « libéralisation bourgeoise »
ou de
« démocratie pluripartite » pour le Viêt-Nam. Ecartant tout
ce qui
ressemble à une démocratisation dans le sens libéral du terme, le
Parti prône
la stabilité sous le régime du « centralisme démocratique »,
car pour
ses dirigeants la stabilité politique est absolument nécessaire pour la
réalisation des objectifs économiques.
Le changement
d’orientation du système économique a permis une transition réussie de
l’économie socialiste planifiée vers une forme d’économie mixte
caractérisée
par une croissance relativement soutenue. Mais, après la brusque
accélération
qui lui a été imprimée en 1989-1991, le đổi mới progresse
beaucoup plus
lentement, poussé ou freiné par les balancements entre les positions
soit
favorables soit hostiles à une poursuite de la libéralisation. Certes,
les
réformes ont produit suffisamment de nouvelles opportunités et
incitations
décisives pour empêcher tout retour en arrière de grande ampleur, mais
les
dirigeants ne leur consacrent vraiment leur intérêt que lorsqu’une
crise vient
compromettre sérieusement la croissance, afin de prévenir toute mise en
cause
de leur légitimité. Au contraire, dans les périodes moins critiques
des
divergences apparaissent au sujet des incidences à long terme des
réformes, à
savoir la déviation de la voie du socialisme, l’évolution dite
pacifique
(c’est-à-dire la subversion politique), ou la corruption et les maux
sociaux
résultant de l’incursion des influences étrangères dans la société
vietnamienne.
Toutefois,
bien que les débats, parfois très vifs, aient été décrits comme
opposant des
réformistes à des conservateurs, les divergences ne sont pas toujours
aussi
tranchées qu’on le pense. Des dirigeants qui semblent être de tendance
réformatrice
dans un domaine peuvent défendre des points de vue tout à fait
conservateurs
dans un autre. Ainsi Nguyễn Văn Linh, le chef de file des réformateurs
en
matière d’économie, a toujours critiqué avec virulence le pluralisme
politique
et les maux sociaux ; c’est, en d’autres termes, un conservateur
au point
de vue politique et culturel.
En tout cas,
le consensus qui se fait sur trois points a contribué à soutenir
l’engagement
dans la politique du đổi mới. C’est d’abord la certitude selon
laquelle
la stabilité politique est la condition nécessaire préalable du
développement
économique, et seul le PCV, qui est la seule instance capable de
rassembler et
de fédérer, peut assurer cette stabilité. C’est ensuite la prise de
conscience
que dans une économie de marché, même socialiste, la porte doit être
maintenue
ouverte au commerce et investissements étrangers. C’est enfin la
conviction que
la réforme doit continuer si le pays ne veut pas prendre plus de retard
encore
par rapport à ses voisins, mais à un rythme pas trop rapide pour ne pas
conduire à la déviation de la voie socialiste et la destruction des
fondations
mêmes du régime.
La question
reste donc à savoir si les responsables des institutions politiques du
Viêt-Nam sauraient prendre les mesures politiques indispensables pour
continuer
à soutenir la politique de rénovation économique. Depuis que les
dirigeants du
Viêt-Nam se sont engagés dans le processus de réforme au début des
années 80,
le constat qui semble se dégager est qu’ils n’ont divergé de la voie
socialiste
pour se lancer dans les eaux hasardeuses de l’économie du marché que
lorsqu’ils
y sont poussés par des crises extrêmement graves, comme on l’a dit
plus haut.
Toutefois, les difficultés économiques que le pays est appelé à
affronter dans
le court terme ne semblent menacer immédiatement les intérêts vitaux de
quelque
secteur que ce soit. Aucun groupe assez puissant qui trouverait des
avantages
dans des arrangements différents n’apparaît non plus pour exercer une
pression
suffisamment efficace pour provoquer un changement de cap. Entre
temps, les
groupes d’intérêt comme les entreprises d’Etat se montrent encore plus
déterminés à préserver leurs privilèges actuels, plutôt que de penser à
la mise
sur pied de structures plus fonctionnelles.
Cependant, il
est manifeste que le Viêt-Nam ne peut guère espérer maintenir la
croissance à
des taux élevés, et encore moins atteindre la cible des 9 % assignée
par le
Parti, sans intensifier ses efforts de réforme. Le fossé entre les
résultats
économiques auxquels le pays a besoin d’aboutir et ce que le modèle
présent
permet de réaliser ne cesse de s’agrandir,
tandis que se posent les questions sur la compétence de la direction
et des
institutions de l’Etat. De telles questions sont en effet de plus en
plus
agitées par les membres mêmes de l’élite politique. Jusqu’ici, la
direction du
Parti semble déterminée à réagir en se montrant réceptive aux doléances
de la
population, et en insistant sur le bon gouvernement, avec l’espoir de
désamorcer les revendications pour des changements politiques plus
conséquents.
Par exemple, les autorités répondent aux agitations rurales de 1997
par le
remplacement de cadres locaux accusés de corruption, la suspension des
projets
de développement onéreux, et le lancement de projets pilotes de
démocratisation. Ces mesures ne suffisent néanmoins pas à enrayer
l’extension
des abus bureaucratiques, et c’est en partie à cause de ces carences
administratives
que le Viêt-Nam est de plus en plus sujet au parasitisme économique, à
l’instar
de ce qui se passe en Chine. Des cadres du Parti, de l’armée et des
comités
populaires, des dirigeants des entreprises de l’Etat, des
fonctionnaires des
ministères, détiennent, contrôlent ou gèrent une part considérable de
l’économie, y compris la plupart des organismes qui opèrent dans les
secteurs
protégés.
Devant l’inefficacité érigée en système et l’accumulation des
tensions, la
rhétorique du bon gouvernement ne peut être rien de plus qu’un schéma
de modération
politique.
Les nouvelles
formes décentralisées de l’économie exigent en effet l’amélioration de
certains
procédés de contrôle du gouvernement central, en particulier en matière
d’impôts, de moyens de paiement et de revenus, ainsi que le
renforcement de la
transparence et des responsabilités. Or, ce sont là des mesures plus
difficiles à prendre, politiquement, que les réformes visant à réduire
le rôle
du gouvernement. En 1986-1991 déjà, si les autorités locales ont
soutenu les
changements qui ont conduit à l’accroissement de leur autonomie, elles
ont fait
preuve d’ambivalence lorsque sont prises des dispositions qui, tendant
à
renforcer la fonction de gestion macroéconomique du gouvernement
central,
entraînent des restrictions à leur pouvoir. Elles ont aussi résisté
aux
pressions faites pour qu’elles conduisent leurs affaires avec plus de
transparence.
La conjoncture
à la fin de 1997 est pour le moins préoccupante. Par suite des
déficiences fondamentales
de l’économie vietnamienne, de la faiblesse du système bancaire et
financier,
de l’inefficacité du secteur d’Etat, des lourdeurs bureaucratiques et
du manque
de transparence budgétaire, la situation s’est beaucoup dégradée, le
pays
ayant commencé à éprouver une récession vers le milieu de l’année, bien
avant
que se soit déclenchée la crise économique asiatique. Presque au même
moment,
l’agitation rurale s’étend au 4e trimestre de 1997 dans
divers
points du pays, revêtant un caractère particulièrement dramatique dans
la
province de Thái-Bình. Puis, vers la fin de l’année, un effroyable
typhon
s’abat sur le pays, la plus violente des tempêtes qu’on ait vue depuis
un
demi-siècle. Enfin, les répercussions de la crise économique asiatique
se font
lourdement sentir dès le début de 1998. Il en résulte une baisse
considérable
des investissements et du commerce étrangers, surtout de la part des
économies
jusque-là les plus vigoureuses d’Asie orientale. Ces événements et
leurs
séquelles vont mettre gravement en cause le principe même du
gouvernement par
un parti unique, à savoir la légitimité conférée par les réalisations
positives.
Le 4e
plénum du comité central du Parti communiste vietnamien se réunit en
décembre
1997 dans cette situation tendue. Il règle les problèmes de direction
pendants
depuis 1996, mais n’apporte pas de solution véritable aux dissensions
internes
entre réformateurs et conservateurs. Le général Lê Khả Phiêu est
désigné
secrétaire général du Parti à la place de Ðỗ Mười, alors que celui-ci,
l’ancien
Président Lê Ðức Anh et l’ancien Premier ministre Võ Văn Kiệt
démissionnent du
bureau politique, pour être immédiatement nommés conseillers du comité
central.
Ces changements ont été salués comme marquant une transition décisive
vers une
direction plus jeune, mais il est évident que les vieux dirigeants
continuent à
exercer en coulisse une influence considérable. En fait, malgré son
passé
militaire et la réputation qui lui est faite d’adepte de mesures
disciplinaires
destinées à venir à bout de l’état de corruption endémique, Lê Khả
Phiêu ne va
pas s’imposer comme un dirigeant prépondérant. Ayant plutôt à jouer un
rôle de
constructeur de consensus parmi les différentes factions, il doit se
montrer
prudent s’il souhaite que son mandat soit reconduit lors du 9e
congrès du Parti, prévu en 2001.
De la sorte,
le système de direction collective par le Parti se trouve renforcé, et
continue
à restreindre le processus de prise de décision, ce qui empêche toute
possibilité d’effectuer un ensemble de réformes efficaces. Le 4e
plénum identifie les maux qui grèvent l’économie, à savoir la
bureaucratie, la
corruption, l’inefficacité et le gaspillage. Il identifie aussi les
secteurs à
problème : investissements étrangers en baisse, épargne domestique
fort
mal rémunérée, exportations manquant de compétitivité. Le Parti
réaffirme son
engagement à l’accélération d’une rénovation d’ensemble et uniforme,
mais selon
un rythme que le Viêt-Nam déterminera lui-même, et à la condition que
la
stabilité politique et l’identité nationale soient préservées. Par
exemple, la
restructuration des entreprises d’Etat est placée au premier rang des
priorités, mais on souligne que le processus doit être graduel. Le
comité
central adopte une résolution qui autorise les sociétés privées à
exporter
directement, donne plus d’importance aux industries à main-d’œuvre
qualifiée
et permet le transfert des droits d’utilisation des terres. Mais ces
mesures
sont en dessous de ce que les propres technocrates du Viêt-Nam et les
investisseurs étrangers ont préconisé avant que la crise économique
n’affecte
l’Asie du Sud-Est ; elles reflètent en fait une certaine approche
graduelle qui est la conséquence des compromis nécessités par les
désaccords au
sujet du rythme et de l’étendue de la libéralisation et par la
puissance des
intérêts investis.
Le
gouvernement de Hanoi estime cependant que le Viêt-Nam est en position
relativement
bonne pour faire face aux effets de la crise asiatique, comme le bas
niveau de
son intégration dans l’économie de la région, couplé avec
l’inconvertibilité
du đồng, suffirait à le prémunir contre ces effets. Mais il
apparaît
aussitôt que cet optimisme est excessif : un mémorandum de la
Banque
mondiale publié à la fin de 1998 indique que le choc de la crise
financière
asiatique équivaudrait à une perte pour le Viêt-Nam de 3 milliards de
dollars
américains, ou 12% du PNB, et conclut que « la situation est tout
à fait
critique, risquant de remettre en question les progrès remarquables
accomplis
au cours de la dernière décennie. Pour éviter qu’elle n’empire, il
serait
indispensable d’intensifier à la fois la réforme des politiques
et celle
des programmes ».
Dès juillet
1998, cette détérioration de la situation économique a été abordée
par le
comité central du PCV, qui souligne l’importance de la mobilisation des
ressources
intérieures pour pallier l’insuffisance des investissements étrangers.
Il faut
néanmoins attendre la réunion du 6e plénum en octobre 1998
pour voir
la politique économique générale vraiment prise en considération. Ce
plénum
attire l’attention sur le fait que le pays possède encore beaucoup de
ressources domestiques inexploitées susceptibles d’être utilisées pour
stimuler
le développement, pour lequel l’épargne domestique et les capitaux des
Vietnamiens d’outre-mer pourraient être mobilisés comme sources
d’investissements. Il indique qu’un effort serait aussi fait pour
revivifier
les coopératives rurales, ce qui apparaît comme une volonté de
réaffirmer le
contrôle central après une période prolongée de décentralisation. Tout
en
reconnaissant que les activités de l’économie vietnamienne se sont
fortement
ralenties, il se félicite du maintien de la stabilité politique et d’un
taux de
croissance du PNB de 6%. De toute évidence, les dirigeants du Viêt-Nam
sont
persuadés que le pays possède une force intérieure lui permettant de
résister à
l’aggravation des conditions économiques en Asie.
Ce sont là
toutefois des signes indiquant qu’une fois de plus ces dirigeants se
sont dérobés
à l’adoption d’un train global de réformes, se préoccupant
principalement de
maintenir la stabilité intérieure et l’unité du Parti, tout en
préservant les
valeurs culturelles vietnamiennes de l’intrusion des forces de la
mondialisation. Ces préoccupations sont encore avivées par une forte
augmentation des plaintes portées contre la corruption et de
l’agitation
rurale. Au sein du PCV, les désaccords se multiplient cependant, et
certains
hauts cadres à la retraite n’hésitent même plus à exprimer leur
dissentiment.
Au tout premier rang se trouve le général Trần Ðộ, l’ancien chef de la
Commission des Affaires idéologiques et culturelles du Parti, qui n’a
pas cessé
d’élever la voix depuis que l’agitation paysanne a pris une tournure
violente
dans sa province natale de Thái-Bình. Le Parti doit donc concentrer son
attention sur les moyens pour parer à la désagrégation dans ses rangs,
dont les
causes sont attribuées à la corruption, aux abus bureaucratiques, à
« l’individualisme » et à la désunion interne. Ainsi, les
trois
derniers plénums (le 10e s’est réuni du 26 juin au 4 juillet
2000)
se préoccupent principalement de l’appareil du système
politique et des
préparations pour le 9e congrès national du Parti, qui doit
se tenir
à la fin de mars 2001. Dans ces conditions, ce sont les questions
internes qui
priment, et le secrétaire général du Parti, Lê Khả Phiêu, va avoir
fort à
faire avec les pressions croissantes pour que des actions soient
entreprises
contre les fonctionnaires corrompus et les dissidents au sein du Parti.
Une
telle atmosphère n’est guère propice à des prises de décision
catégoriques, et
l’on ne peut s’attendre à ce que le gouvernement se risque à tenter un
nouveau
processus de rénovation, une deuxième phase de đổi mới pour
ainsi dire.
La
nouvelle donne des
relations avec la Chine et
le traité de commerce avec les Etats-Unis
Du 19 au 23
octobre 1998, le Premier ministre Phan Văn Khải a accompli une visite
en
Chine pour discuter avec son homologue chinois Zhu Rongji de
l’orientation
des réformes économiques dans leurs pays respectifs. La conclusion de
ces
entretiens est que pour le Viêt-Nam comme pour la Chine, la stabilité
sociale
constitue le facteur clé, et qu’un changement économique trop rapide
risque de
conduire à l’instabilité politique. Désormais, le Viêt-Nam semble
vouloir
s’aligner sur le modèle de réforme de la Chine, avec laquelle il
déclare partager
un intérêt commun pour la réussite de l’économie socialiste de marché,
se
comptant avec elle comme les deux seuls pays parmi les Etats
socialistes
subsistants susceptibles de promouvoir le développement par une
politique de
rénovation. Ce rapprochement avec la Chine, qu’en outre des
négociations pour
la conclusion d’un traité sur les frontières terrestres vont
concrétiser,
s’expliquerait, alors que le Viêt-Nam se trouve entraîné dans les
implications
des disputes territoriales en particulier en Mer de Chine méridionale
et de la
subversion politique, par la prise de conscience de ses dirigeants de
la
précarité de leur politique extérieure et du risque pour le pays de
rester à la
traîne économiquement dans un environnement mondial de plus en plus
compétitif.
D’autre part, estimant que l’appartenance à l’Association des Nations
de l’Asie
du Sud-Est n’a pas amené les avantages escomptés lors de son adhésion
à cette
organisation en 1995, le Viêt-Nam décide de privilégier plutôt le
développement
des relations bilatérales avec des partenaires choisis.
Le Bureau
politique est néanmoins parvenu à un consensus parmi ses membres pour
lever
toute opposition aux négociations pour la signature d’un traité de
commerce
avec les Etats-Unis. Il a fallu de multiples rencontres avant que les
deux
côtés parviennent le 25 juillet 1999 à se mettre d’accord sur le texte
final du
projet de traité, qui devrait ouvrir l’accès du marché américain aux
marchandises vietnamiennes sur la base de relations commerciales
normales, et
faciliter l’entrée du Viêt-Nam dans l’Organisation Mondiale du Commerce
(OMC) ; en échange, le Viêt-Nam devrait ouvrir aux sociétés de
commerce
américaines les secteurs économiques jusqu’ici étroitement protégés, et
accorder aux investisseurs américains le droit de propriété unique sur
certaines entreprises. Un tel pacte aurait en tout cas ouvert
entièrement et
réciproquement le marché de l’un des pays signataires aux marchandises
et
services de l’autre, et aurait permis au Viêt-Nam de bénéficier du
statut de la
nation la plus favorisée dans ses relations commerciales avec les
Etats-Unis : la Banque mondiale estimait que les exportations du
Viêt-Nam
aux Etats-Unis auraient doublé la première année pour atteindre une
valeur de
800 millions de dollars environ. Il va sans dire, cependant, que cette
convention devrait introduire au Viêt-Nam les pratiques commerciales
internationales, et l’exposer dans le long terme à une rude concurrence
étrangère ; il est tout à fait vraisemblable que le secteur d’Etat
serait
par voie de conséquence lourdement pénalisé, puisque les entreprises
d’Etat,
où la gabegie est généralement de règle jusqu’ici, seraient
inévitablement
écrasées. Quoi qu’il en soit, les Américains et les Vietnamiens se sont
entendus pour que la conclusion de ce traité prenne place en septembre
1999 à
Aukland en Nouvelle-Zélande, lors du sommet de l’APEC (Asia Pacific
Economic
Cooperation), à l’occasion duquel le Président américain Clinton et le
Premier
ministre vietnamien Phan Văn Khải se rencontreraient pour la cérémonie
de signature.
Or, quelques jours avant le sommet, les Vietnamiens font savoir qu’ils
ne sont
pas prêts à signer, et la rencontre programmée est annulée.
L’ajournement
de la signature du traité semble avoir été dû aux tiraillements dans la
politique intérieure du Viêt-Nam. Parce qu’un tel pacte marque une
déviation
radicale de la politique économique en cours, il se heurte à
l’incompréhension
de nombreux dirigeants vietnamiens, pour la plupart septuagénaires peu
au courant
des questions économiques et viscéralement opposés aux forces
indésirables du
capitalisme mondial, sans compter qu’ils sont restés méfiants à l’égard
de
l’ancien adversaire américain. Comme explication de la remise à plus
tard de la
conclusion de l’accord, on déclare que des négociations supplémentaires
sont
nécessaires, parce que les termes qui y sont contenus sont peu
équitables pour
le Viêt-Nam. C’est ce que laisse entendre Lê Khả Phiêu, lorsqu’il parle
au 9e
plénum de « la recherche des impérialistes pour les profits
absolus »
aux dépens des nations en développement, et de la nécessité de rester
constamment vigilant devant « les forces hostiles désireuses
d’anéantir
les pays socialistes subsistants ». Il se justifie encore :
« Lorsque l’impérialisme accélère le commerce, les services, la
libéralisation et la mondialisation des investissements, les pays
riches
deviennent plus riches, et le fossé s’élargit entre les pays riches et
les pays
pauvres ». Il termine sa déclaration par un appel à l’unité,
l’unité pour
le Parti, l’union parmi le people et par l’armée – surtout par l’armée.
Il semblerait
que l’opposition à la conclusion du traité commercial soit venue
principalement
de l’ancien secrétaire général du PCV, Ðỗ Mười. L’objection de cet
idéologue de
82 ans, qui siège toujours au bureau politique bien qu’il soit à la
retraite, a
suffi à bloquer le processus, parce que le consensus doit primer avant
tout,
et que les partisans de l’accord n’ont pas réussi à le faire changer
d’avis.
Dans les années 60, Ðỗ Mười a été ministre de la Construction, et les
relations qu’il a nouées depuis cette époque sont étroitement liées
avec le secteur
le plus menacé par la suppression des barrières douanières, celui des
entreprises appartenant à l’Etat et qui, fonctionnant à perte pour la
plupart,
dépendent de l’aide de l’Etat pour pouvoir demeurer opérationnelles.
Naturellement, ce secteur n’a pas intérêt à ce que l’accord aboutisse,
et il
est à l’origine des intrigues de couloir dès que les stipulations de
l’accord
commencent à être dévoilées.
Les
pourparlers que la Chine a entamés pour se joindre à l’OMC seraient
aussi une
cause indirecte de l’ajournement de la conclusion de l’accord
américano-vietnamien.
Celui-ci devrait en principe précipiter l’entrée même du Viêt-Nam dans
l’OMC,
et il semblerait que Hanoi ne souhaite pas indisposer Pékin en obtenant
un
pacte avec Washington avant que la Chine elle-même ne soit parvenue à
une
entente avec les Etats-Unis. C’est désormais chose faite : le
traité de
commerce que la Chine a conclu avec les Etats-Unis permet son admission
à l’OMC
et lui ouvre le marché américain sans conditions, et non plus seulement
sur une
base négociable annuellement comme auparavant.
Les
données actuelles
Afin de
résoudre ses problèmes économiques, le Viêt-Nam n’a jusqu’ici procédé
que par
à-coups, se retenant de se lancer totalement dans une nouvelle
politique de
rénovation. Cela transparaît clairement dans le rapport économique
présenté
lors de la 5e session de l’Assemblée nationale au début de
mai 1999,
dans lequel il est déclaré que plusieurs résultats positifs ont été
atteints,
avec un taux de croissance d’environ 4% et le maintien de la sécurité
politique
et de l’ordre social. On y voit la preuve manifeste de la justesse de
la ligne
politique du Parti et du gouvernement sur le processus de rénovation,
alors
que sur la question cruciale de la restructuration des entreprises de
l’Etat
aucun plan de réforme d’ensemble n’a été présenté. Pourtant,
l’Assemblée
nationale va encore se féliciter en décembre 1999 des bons résultats
économiques du
Viêt-Nam : récolte de 34 millions de tonnes de produits
alimentaires,
exportation de 4,5 millions de tonnes de riz, augmentation de
l’excédent des
exportations de 22 % par rapport à l’année précédente, augmentation de
la
valeur de la production industrielle de 10,3 %, stabilisation de la
politique, de la sécurité, de la loi et de l’ordre, développement des
relations extérieures. L’Assemblée annonce aussi les objectifs
économiques
pour l’an 2000 : augmentation du produit national brut (PNB) de 5 à 5,6
%,
augmentation de la production industrielle de 10,5%, augmentation de
la
production agricole de 4 %, maintien du taux d’inflation à 6 %,
création de 1,2
million de nouveaux emplois.
Les données statistiques pour le premier trimestre de 2000 semblent
confirmer
ces prévisions : le PNB atteint 3,89 milliards de dollars, en
augmentation de
5,6 % ; la production industrielle atteint 3,54 milliards de
dollars en
valeur, en augmentation de 13,4 % sur un an (la contribution du secteur
non-étatique
y entre pour 738 millions de dollars, le secteur relevant des sociétés
étrangères pour près de 1,28 milliard de dollars, et le secteur des
entreprises
d’Etat pour près de 1,428 milliards).
Les
évaluations des investisseurs étrangers obligent pourtant à relativiser
ces
chiffres. Les capitaux engagés par le Japon par exemple au Viêt-Nam au
cours
du 1er semestre de 1999 ont été de 67,3 % moindres par
rapport au 1er
semestre de 1998. En général, les investissements étrangers engagés
ont baissé
de 85 %, d’un maximum de 8 milliards de dollars en 1996 à moins de 2
milliards
de dollars en 1999. Le rapport annuel pour 1999 du Moody’s Investors
Service de
New York est plus qu’explicite : « La perspective est négative
parce que
le Việt-Nam n’a pas beaucoup avancé dans la promotion des réformes
structurelles visant à revigorer le secteur financier, les entreprises
d’Etat
et le commerce extérieur. Les réformes incomplètes aggravent les
risques pour
l’équilibre de sa balance des paiements, pour le fonctionnement à moyen
terme
de son économie, et pour la durabilité des réalisations antérieures de
réforme
structurelle. Les autorités semblent être parvenues à la conclusion
qu’un
rythme plus rapide de libéralisation est le meilleur moyen pour aller
droit à
l’instabilité ; toutefois, choisir l’immobilisme à court terme et
l’inefficacité économique ne manquera pas de produire les problèmes
socioéconomiques qu’on désire éviter. Les considérations politiques
peuvent
fausser les politiques économiques. Les négociations avec les
Etats-Unis sur
un accord commercial bilatéral en sont au point mort à cause de
l’absence du
consensus politique à Hanoi. De telles disputes internes ralentissent
l’élan de
la libéralisation politique, et feront probablement obstacle à la
future
croissance économique. Ces deux dernières années, les exportations ont
été la
seule source de soutien solide pour la balance des paiements du
Viêt-Nam. Sans
un développement continu des exportations, les contraintes de la
balance des
paiements imposeront vraisemblablement un ralentissement de la
croissance
économique, et cela dépendra de la politique que le gouvernement
adoptera
l’année prochaine ».
La conclusion
quelque peu inattendue du traité de commerce entre les Etats-Unis et le
Viêt-Nam le 13 juillet 2000 semble néanmoins annoncer un certain
revirement
d’attitude : après des années de temporisation qui ont imposé des
frustrations croissantes aux investisseurs étrangers, le Viêt-Nam a
enfin
accepté de signer un traité qui, s’il vient à être ratifié, doit ouvrir
les
marchés américains aux exportateurs vietnamiens et réduire les droits
de douane
du côté vietnamien afin de permettre aux firmes américaines d’opérer
plus
librement et avec des conditions plus favorables sur le marché
vietnamien.
Apparemment, l’appréhension d’être laissé loin derrière en Asie après
l’obtention par la Chine de son accord commercial avec les Etats-Unis a
contribué à lever les scrupules pour amener la conclusion rapide d’un
arrangement considéré sans doute comme un mal nécessaire, et pour
lequel on se
garde de manifester tout signe d’enthousiasme officiel : pas un
dirigeant
de Hanoi ne s’est en effet rendu à Washington pour la signature du
traité.
Le peu
d’empressement mis à accélérer le rythme des changements doit inciter à
se
demander pourquoi, alors qu’en 1986 il a été possible d’arriver à un
consensus
pour mener à bien les grands changements de la politique du đổi mới,
il
s’avère à présent si difficile de s’entendre à l’intérieur du PCV sur
un nouvel
effort de réformes d’ensemble. Il est hors de doute qu’en 1986
l’impasse absolue
dans laquelle le Viêt-Nam était acculé a forcé ses dirigeants à
aborder
résolument les questions structurelles fondamentales. Aujourd’hui par
contre,
les conservateurs du Parti arguent que les appels pour une nouvelle
phase de đổi
mới ne conduiront qu’à l’instabilité interne du pays. Ils sont en
fait
persuadés, surtout à la lumière de l’intervention de l’OTAN au Kosovo,
que les
forces impérialistes visent toujours le but de renverser les régimes
communistes
pour faire reculer le socialisme. Il leur répugne extrêmement de
privatiser
rapidement les entreprises dont l’Etat est propriétaire, de peur
d’engendrer le
chômage et le mécontentement à la base. Ils possèdent du reste des
droits
acquis considérables dans ce système des entreprises d’Etat, dans
lequel les
membres du Parti à tous les niveaux, national, provincial et local,
trouvent
leur intérêt. Mais ce qui est encore plus significatif peut-être,
c’est que
ces conservateurs ne tiennent pas du tout au développement d’un marché
libre et
au triomphe du secteur privé, car cela ébranlerait les fondations de
leur pouvoir.
A leur avis,
en limitant son intégration à l’économie mondiale, le Viêt-Nam a réussi
à
préserver sa stabilité sociopolitique et à maintenir des taux de
croissance
convenables. C’est grâce à un marché financier peu actif, à l’absence
d’un marché
boursier,
et à la
non-convertibilité du đồng, que le Viêt-Nam a pu s’épargner
les effets
les plus nocifs de la crise économique asiatique. Celle-ci a donc
incité les
dirigeants du PCV à restreindre le rythme et l’étendue du processus
d’ouverture
de l’économie vietnamienne. En même temps, ils s’imaginent que
l’adoption d’une
nouvelle phase de đổi mới risque de saper la domination du
Parti, tandis
que le maintien du statu quo offre la possibilité de prolonger cette
suprématie.
A cet égard, le communiqué publié par le comité central à l’issue de
son 10e
plénum (4 juillet 2000) est tout à fait révélateur : soutenant
que,
parallèlement au processus de rénovation, le pays doit persévérer dans
l’œuvre
de consolidation de l’indépendance nationale et du socialisme sur la
base du marxisme-léninisme
et de la pensée de Hồ Chí Minh, il affirme d’une part que le
développement doit
surtout stimuler la grande solidarité nationale et la mise en œuvre du
potentiel de tous les secteurs économiques pour édifier une nation
riche et une
société juste, démocratique et civilisée ;
il souligne d’autre part l’importance de la construction du PCV et donc
la
nécessité pour le 9e congrès de continuer à s’atteler à
cette tâche
afin de mettre en valeur la nature de la classe ouvrière et le rôle
d’avant-garde du PCV, tout en poussant à relever les compétences et la
conscience politique pour pouvoir renforcer le rôle dirigeant et le
militantisme des organisations et des cadres du Parti.
Cependant, cet
effort tendant à préserver le statu quo par la pratique de ce qu’on
appelle la
politique du « risque prudent » fait encourir au Viêt-Nam
l’inconvénient de se retrouver davantage en retard par rapport aux
autres
économies de la région. Car, ce sont les contrôles imposés qui ont
permis de
présenter des résultats économiques encore relativement positifs,
plutôt que
des principes économiques appliqués judicieusement. Il est à craindre
que,
faute de réformes fondamentales, l’économie vietnamienne ne tarde à
glisser
dans une profonde récession, entraînant par voie de conséquence une
sérieuse
déstabilisation sociopolitique. Le tableau actuel du Viêt-Nam est en
somme très
mitigé, comme ses dirigeants sont convaincus de pouvoir le protéger des
conséquences néfastes de la mondialisation et préserver son identité
nationale,
tout en n’abandonnant pas entièrement la volonté de l’intégrer dans une
région
à grande diversité politique et économique.
Nguyễn
Thế Anh
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