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pp. 179-193)
Située
entre le Golfe du Tonkin à l’ouest et la mer de Chine, à une
vingtaine de kilomètres du continent chinois dont elle est séparée par
le
détroit de Qiongzhou, l’île de Hainan avec ses 34.000 km² occupe une
position
stratégique de la plus haute importance pour le contrôle du trafic
maritime de
cette partie de l’océan Pacifique. Elle était pourtant restée jusqu’à
la seconde
partie du XIXè siècle encore assez largement inconnue du
monde
extérieur; sa mauvaise réputation de repaire de pirates avait par
surcroît
contribué à détourner d’elle les courants du commerce maritime, les
navires ne
l’abordant que quand cela s’avérait absolument nécessaire.
Il n’était pas possible du reste, selon un rapport consulaire
britannique de
l’époque, pour les vaisseaux de plus de dix pieds de tirant de
s’approcher à
moins de trois milles de son principal port, Haikou, qui ne pouvait
accueillir que
des sampans à fond plat.
La
proximité avait dû cependant faciliter la fréquence et la régularité
des relations entre les côtes vietnamiennes et Hainan, que les
Vietnamiens,
sans doute pour éviter toute confusion avec le terme Hải Nam
qu’ils
utilisaient parfois eux-mêmes pour désigner l’aire méridionale de leur
espace
maritime, appelaient traditionnellement Quỳnh-Châu, prononciation
vietnamienne
du nom de la préfecture de Qiongzhou qui constituait la circonscription
administrative
de l’île de Hainan.
Confrontés à
la violence des courants et des tempêtes fréquentes dans ces eaux, les
voyageurs occidentaux ne manquaient pas de se féliciter de cette
proximité:
par exemple, le P. Cabral, Visiteur de la Compagnie de Jésus, écrivait
qu’en
janvier 1647, après avoir mouillé à Hainan, il fit route vers le Tonkin
«distant de 60 ou 70 lieues, en partie le long de la côte de l’île, le
reste à
travers le golfe. Nous les avons parcourues en 48 heures, car le vent
était
portant».
Reconnaissant l’île au début de 1717, le navigateur Le Gentil de La
Barbinais
disait d’ailleurs que sa «vue est nécessaire pour s’assurer du passage
entre le
Paracel et la côte de la Cochinchine. Le Paracel est un banc de
rochers qui
s’étend fort loin, et dont l’approche est très dangereuse.»
Les
marins chinois, qui avaient toujours pêché et commercé sur les côtes
de l’ancien Tonkin,
connaissaient parfaitement les distances à parcourir. Entre autres, le
document Annan tuzhi rédigé par Deng Zhong sous les Ming
contient un passage qui
donne les relèvements de la route maritime du Fujian aux côtes du
Viêt-Nam et
la durée du voyage:
Si le
navire part du
Guangdong, le comptage se fait à partir de Dongjiangshan, et il arrive
à
Yundunzhou [Vân-Ðồn Châu] en juste 50 geng.
Si le navire part de Hainan, le comptage se fait à partir de Limushan,
et il
arrive à Yundunzhou [Vân-Ðồn Châu] en juste 30 geng.
De
même,
rapportant ce que lui relatèrent des marchands cantonais, le philosophe
et
homme d’Etat vietnamien du XVIIIe siècle Lê Quý Ðôn nous
dit qu’il
ne fallait que trois jours et trois nuits à une jonque bénéficiant de
vents
favorables pour relier Canton aux côtes du Vietnam du Centre, et
seulement un
jour et deux nuits pour naviguer de Canton aux marchés du Vietnam du
Nord.
L’île de Hainan lui apparaissait ainsi comme le repère de
navigation dans
la mer de Chine: il comparait la route maritime à la circonférence d’un
récipient, avec «le zhou de Qiongyai au centre, les provinces de
Yên-Quảng,
Hải-Dương, Sơn-Nam se situant à gauche, et celles de Thuận-Hóa,
Nghệ-An,
Thanh-Hóa à droite, tandis que, diamétralement opposés, Canton et le
Quảng-Nam
[avec son port de commerce international Faifo, aujourd’hui Hội-An]
sont à
égale distance.»
Toutefois,
en dépit de cette relative contiguïté, Hainan ne semble guère
attirer les Vietnamiens,
dont un nombre infime se trouve éparpillé sur la côte méridionale,
très peu par rapport aux Fujianais qui vivent sur les côtes nord et
nord-est,
et n’entretenant selon toute apparence aucun rapport avec les Li, les
plus
nombreux parmi les minorités ethniques qui composent la population
hainanaise.
Les Li vivent dans le centre, où se dresse le mont Wuzhishan
culminant à 1879 mètres, et dans le sud. Outre leur nom Li en mandarin,
ils
sont aussi appelés Loi, Le, Lay, Moi, et même Dli, B’li, S’lay, B’lay
ou M’lay
dans d’autres langues;
ils appartiennent au sous-groupe linguistique Kadai. Une tradition
transcrite
à l’époque des Song rapporte que la Mère des Li (Limu) naquit d’un œuf
transporté dans les montagnes par l’Esprit du Tonnerre, et qu’elle se
maria
ensuite avec un homme du Jiaozhi qui avait traversé la mer pour venir
chercher
des aromates. De cette union était issue une innombrable descendance,
ce qui
explique, selon les textes chinois, que les Li, «provenant d’un œuf,
appartiennent
à la race des oiseaux et des bêtes», et «leur disposition naturelle
étant
distincte des êtres humains, ils sont restés depuis les temps anciens
jusqu’à
aujourd’hui non influencés par la civilisation impériale.»
Tout
en suggérant une certaine communauté d’origine entre la population
aborigène de Hainan et certains peuples habitant le Viêt-Nam ancien, ce
mythe
rappelle curieusement la légende vietnamienne d’Âu Cơ donnant naissance
à cent
œufs, d’où sortirent les ancêtres des Bách Việt (Cent Yue). Or, aussi
surprenant que cela puisse paraître, aucun auteur vietnamien ne semble
avoir eu
connaissance de ce conte, pour lequel on se serait attendu à quelque
intérêt de
la part de lettrés toujours à l’affût de ce qui sortait de l’ordinaire.
La
raison de cette indifférence doit être recherchée, à mon sens, moins
dans le
sentiment de persuasion confucéenne qui postulait la supériorité du
«civilisé»
sur le «barbare» telle qu’elle est sous-entendue dans la citation
susmentionnée, que dans la volonté d’occulter des souvenirs qu’on
aurait plutôt
souhaité effacer: parmi les troupes mongoles de Toghan qui envahirent
le
Viêt-Nam en 1287, les Li comptaient en effet pour 15.000 hommes sur une
force
totale de 91.000 soldats envoyés par les Yuan, comme le notent
minutieusement
les chroniques officielles.
En
temps ordinaires cependant, les autorités vietnamiennes eurent très
souvent affaire à l’administration locale de Hainan pour le règlement
de
questions relatives à la navigation dans le golfe du Tonkin, comme le
secours
porté aux équipages chinois ayant fait naufrage sur les côtes
vietnamiennes et
leur rapatriement,
ou les contestations soulevées par l’exploitation des ressources
naturelles, et
surtout les empiétements frontaliers et les actes de piraterie
perpétrés de
part et d’autre. Les Ming shilu font observer à diverses
reprises que la
population des régions côtières du Viêt-Nam avait pris l’habitude
d’aller
pêcher les perles dans les eaux chinoises et de vendre le produit de
leur
pêche aux marchands de la sous-préfecture de Qin et du Lianzhou; une
référence
de 1457 précise même qu’une flottille de 150 bateaux vietnamiens
s’était rendue
illicitement sur les bancs d’huîtres perlières au large du Guangdong.
Les choses prirent parfois une mauvaise tournure: ainsi, en novembre
1470, une
ambassade fut envoyée par Lê Thánh-tông à Yanjing pour élever des
récriminations sur le pillage des bancs d’huîtres perlières du
Viêt-Nam et des
empiétements territoriaux.
Du côté chinois, on opposa aux ambassadeurs vietnamiens que c’étaient
au
contraire des forbans vietnamiens qui, à bord de grands vaisseaux à
deux mâts,
avaient traversé la mer pour aller piller les huîtrières et les
marchandises
de commerçants, que les préfectures côtières de Qiongzhou et de Leizhou
s’étaient plaintes des incursions fréquentes de ces pirates dans le
but
d’enlever des gens et du bétail.
En septembre 1567, les Chinois reconnurent néanmoins eux-mêmes les
méfaits de
leurs pirates Lin Daoqian et Liang Youchuan qui, sillonnant la mer dans
de
grands vaisseaux avec plus de 3.000 hommes, firent de fréquentes
incursions
dans le Leizhou et le Qiongzhou.
Mais c’est en 1690 que la crise s’aggrava brusquement, ce que note le
passage
suivant des annales vietnamiennes:
1690, été, 4e
lune. Les pirates de la région de Yên Quảng, Phương Vân Long [Fang
Yunlong] et
Tân Ấn Sủng [Xin Enchong] occupaient les marécages de Vạn-Ninh et se
livraient
au pillage. Le général gouverneur du Long-Môn [Longmen], Diệp Thắng
[Ye
Sheng], avait écrit pour proposer une répression en commun. Trịnh Huyên
fut
envoyé à la tête d’une armée. Ấn Sủng et plus de deux cents de ses
comparses
furent capturés et convoyés à Long-Môn. Huyên s’étant retourné, Thắng
prétexta
encore de la poursuite des bandes pour pénétrer dans les districts de
Tiên-Yên
et Hoành-Bồ, exigeant des provisions d’une population pour laquelle
l’aggravation de la situation était devenue insoutenable. Le seigneur
Trinh fit
écrire au gouverneur général des deux Guang pour qu’il rapportât au
souverain
Qing. Thắng finit par être condamné à la décapitation.
Le
problème de la piraterie allait du reste demeurer un mal chronique,
jamais résolu, les jonques pirates disparaissant facilement dans les
nombreuses
criques où il était impossible de les poursuivre. Jusque dans les
premières
décennies du XXe siècle, la jonque préférée des pirates
était une
embarcation qui tirait son nom prononcé à la vietnamienne «Hồ Nam Tiên»
de la
localité de l’île de Hainan où elle était construite. Bâtiment de
moyen
tonnage, à un mât (mais complété par un léger mâtereau d’artimon),
cette
embarcation était réputée comme une des meilleures marcheuses du Golfe
du
Tonkin. C’est avec elle surtout que les pirates, utilisant les
moindres
courants d’air et d’eau du détroit de Hainan et des cachettes de la
baie de
Hạ-Long, venaient écumer les côtes du Vietnam du Nord.
Quant
aux marchands de Hainan, ils étaient soumis comme ceux du Fujian et
du Guangdong à un contrôle rigide de leurs mouvements. Dès la seconde
moitié
du XIIe siècle, la place de Vân-Ðồn fut établie sur une île située à
quelque 50
km à l’est de la ville de Hải-Phòng d’aujourd’hui pour permettre à ces
marchands de se livrer à leur négoce.
Cet emplacement fut choisi dans le but spécifique d’empêcher les
étrangers de
pénétrer à l’intérieur des terres. Vân-Ðồn ne tarda toutefois pas à
devenir un
grand centre de commerce international, ce qui fait que les articles
615 et 616
du Code des Lê (Quốc Triều Hình Luật)
mentionnaient expressément ce centre et les marchandises venant de
Chine pour
ce qui concerne la réglementation de la résidence des étrangers et du
commerce
avec eux. Mais, après avoir joué pendant plusieurs siècles un rôle
prééminent
dans le commerce extérieur avec les Chinois, l’île de Vân-Ðồn vit son
importance diminuer sensiblement au XVIIe siècle. Phố-Hiến,
port
fluvial sur le fleuve Rouge en aval de la capitale Hà-Nội, devint alors
la
grande place de commerce du Viêt-Nam du Nord avec les étrangers,
attirant des
marchands de diverses nationalités. Des décrets furent promulgués en
1650,
1663, 1687, 1696 pour réglementer strictement le statut des résidants
étrangers, autorisant les marins en escale et les commerçants à
demeurer seulement
en certains lieux. Celui de 1764 qui rappelait les dispositions prises
antérieurement sur les lieux de résidence assignés aux marchands
chinois venus
au Viêt-Nam mentionnait les districts de Vân-Ðồn et de Vạn-Ninh (dans
la
province de Quảng-Yên), Cần-Hải, Hội-Thống, et Triều-Khẩu (dans la
province de
Nghệ-an).
Comme
les textes ne font pas de distinction entre les provinces d’origine
des marchands chinois, nous ne disposons guère de renseignements précis
sur les
activités des gens de Hainan dans le Nord du Viêt-Nam pendant cette
période.
Mais une histoire étrange relatée par Lê Quý Ðôn dans son ouvrage Notes
des
choses vues et entendues (1776-1777)
peut permettre, pensons-nous, d’émettre par extrapolation quelques
hypothèses
sur le rôle que les Hainanais auraient éventuellement joué dans le
développement économique des provinces vietnamiennes du littoral du
Golfe du
Tonkin. Lê Quý Ðôn raconte en effet qu’en 1699 d’innombrables pièces de
monnaie thông bảo [tongbao] arrivèrent de Qiongzhou
par la voie des airs,
remplissant le ciel tous les jours de midi à 6 heures du soir, pendant
deux
mois de suite, et que ce phénomène extraordinaire coïncida avec une
période de
prospérité économique sans pareille pour certains districts des
provinces de
Nam-Ðịnh, Thái-Bình, et Hải-Dương. Mais au XVIIIe siècle,
une
période de marasme s’ensuivit, à cause d’une disette générale de moyens
de paiement.
Et Lê Quý Ðôn de rapporter que le grand mandarin Nhữ Công Toản,
originaire lui
aussi de Hải-Dương, fit l’expérience du même phénomène de monnaies
volantes
lorsque, au cours d’un voyage à la capitale en 1737, il vit arriver
dans l’air
de nombreuses pièces ; les ramassant, il se rendit compte
qu’elles
portaient les inscriptions Yuantong, Honghua, Liyong (seconde moitié du
XVIIe
siècle), avant qu’elles ne tombassent en poussière en un clin d’œil.
Rapportant
ce fait, l’intention de Lê Quý Ðôn avait été sans doute de livrer à ses
lecteurs une réflexion sur la fugacité des biens de ce monde. Il reste
néanmoins que sa parabole reposait sur quelque chose de bien réel, à
savoir
l’évolution économique de toute une région, à laquelle les gens de
Hainan ne
semblaient pas étrangers.
Ce
sont les Nguyễn qui, en effectuant le classement des résidants chinois
par leur lieu d’origine pour constituer des subdivisions groupant les
gens
natifs de la même province de Chine et parlant le même dialecte, nous
donnent
la possibilité de distinguer plus nettement les Hainanais des autres
ressortissants de l’Empire du Milieu opérant au Viêt-Nam.
Après qu’une ordonnance de 1790 eut fait procéder au recensement des
Chinois se
trouvant dans le territoire de Gia-Ðịnh en les classant d’après leurs
provinces
respectives,
au début du
règne de Gia-Long les principes de l’administration particulière des
collectivités chinoises furent précisés pour réglementer le régime
suivant
lequel elles devaient se grouper en corps spéciaux appelés bang
(ce que
plus tard l’administration coloniale française allait traduire par
«congrégation»).
Il devait y avoir dans chaque localité autant de bang que de
groupes
ethnolinguistiques différents: il semble qu’il y avait eu jusqu’à sept
bang, Guangdong, Fujian, Hakka, Chaozhou, Fuzhou,
Hainan et
Qiongzhou (les deux
dernières dénominations tendraient peut-être à marquer les différences
dialectales des Hainanais), mais d’une manière générale, il n’était
question
que de cinq congrégations (les ngũ bang), celles de Guangdong,
de Chaozhou,
de Fujian, de Hainan et des Hakkas.
Les navires marchands chinois
devaient aussi acquitter les taxes d’entrée et de sortie calculées
suivant leur
provenance. Ces taxes avaient été remaniées à différentes reprises.
Jusqu’à la
fin du XVIIIe siècle, les diverses redevances perçues à
l’entrée
étaient de 4.000 ligatures pour les jonques de Macao et du Japon, de
3.000
ligatures pour celles du Guangdong et de Shanghai, de 2.000 ligatures
pour
celles du Fujian, et de 500 ligatures pour celles de Hainan. Un
remaniement de ces droits d’entrée eut lieu en 1789, à partir de
laquelle date
les jonques de Hainan devaient acquitter 650 ligatures, celles du
Chaozhou
1.200 ligatures, celles du Fujian 2.400 ligatures, et celles du
Guangdong et de
Shanghai 3.300 ligatures.
Mais c’est en 1820 que fut généralisé l’usage, adopté dès 1809
semble-t-il pour
le port de Saigon,
de calculer les droits portuaires d’après la largeur des vaisseaux.
Selon ce
nouveau tarif, dans le port de Saigon les jonques de Qiongzhou et de
Leizhou en
particulier avaient à payer 105 ligatures par coudée (thước) pour
celles mesurant entre 14 et 20 coudées de large, 55 ligatures par
coudée pour
celles mesurant entre 10 et 13 coudées, et 20 ligatures pour celles
mesurant
entre 7 et 9 coudées.
Ces droits étaient beaucoup moins élevés que ceux frappant les jonques
marchandes venant d’autres régions de Chine,
car en règle générale Hainan était considéré comme une contrée à
produits de
faible valeur commerciale, et on estimait de bonne politique de
soumettre les
marchands hainanais au paiement de taxes plus légères que ceux venus
d’ailleurs. Cela n’avait pas manqué de provoquer des fraudes, par
exemple en
1811, lorsque des Cantonais affrétèrent des bateaux hainanais pour
essayer de
se soustraire aux droits qu’ils devraient normalement acquitter.
C’est pourquoi des instructions furent répétées à différentes reprises
pour
soumettre les jonques de Hainan aux droits afférents aux marchands
d’autres
régions, s’ils se faisaient transporter par elles.
Des
témoignages d’Occidentaux heureusement assez détaillés nous
permettent de nous rendre compte du dynamisme déployé par les Hainanais
au
Viêt-Nam. Ainsi, dans le Journal de l’ambassade Macartney (1793) est
mentionnée
la présence d’un mandarin militaire, d’origine chinoise de la région de
Canton
et ayant commencé sa carrière comme négociant faisant commerce avec
l’île de
Hainan, puis de là avec le Viêt-Nam méridional, qui, par sa science «de
beaucoup de choses pas bien connues des gens de Cochin Chine, avait été
nommé
précepteur du jeune roi.»
Thomas Wade, l’envoyé en 1855 du ministre plénipotentiaire de la
Grande-Bretagne en Chine, John Bowring, rapporta dans son mémorandum
qu’un
marchand chinois originaire de Qiongzhou, en résidence au Vietnam
depuis dix
ans, lui servait d’interprète auprès des fonctionnaires vietnamiens;
il dit en outre qu’il y avait plusieurs marins hainanais parmi les
Chinois se
trouvant à «Shunan» [Thuận-an].
Mais
c’est l’envoyé de l’East India Company, John Crawfurd, qui fournit
un tableau très complet du commerce du Viêt-Nam avec l’empire chinois
aux
alentours de 1822.
Montrant que ce commerce était conduit principalement avec Kẻ Chợ
(Hanoi),
Saigon, Huê et Faifo, et accessoirement avec des ports secondaires du
Viêt-Nam
du Centre, il indique que, de par la nature du régime des moussons,
seulement
un voyage annuel était possible, mais la proximité et les positions
relatives
du Tonkin, de Hainan et de Canton permettaient deux voyages par an. Il
donne
enfin des chiffres très précis pour les mouvements de ce commerce:
Port de Kẻ
Chợ au Tonkin
De
l’île de Hainan, 18 jonques jaugeant
chacune
2.000 piculs.…
36.000
De
Canton, 11 jonques jaugeant chacune 2.250
piculs……………............. 24.750
Du
Fujian, 7 jonques jaugeant chacune 2.250
piculs………………………... 15.750
Du
Zhejiang, 7 jonques jaugeant chacune 2.500
piculs……………………... 17.500
Port de Saigon
De
Hainan, 20 jonques jaugeant chacune 2.250
piculs……………………… 45.000
De
Canton, 2 jonques jaugeant chacune 6.000
piculs……………………….. 12.000
Du
Fujian, 1 jonque jaugeant chacune 7.000
piculs..……………………….... 7.000
Du
Zhejiang, 7 jonques jaugeant chacune 6.500
piculs…………………….. 45.000
Port de Faifo
De
Hainan, 3 jonques jaugeant chacune 2.750
piculs……………………….. 8.250
De
Canton, 6 jonques jaugeant chacune 3.000
piculs………………………. 18.000
Du
Fujian, 4 jonques jaugeant chacune 3.000
piculs………………………...12.000
Du
Zhejiang, 2 jonques jaugeant chacune 2.500
piculs…………………….. 5.000
Port de Huê
De
Hainan, Canton, Macao et des provinces du
Nord,
en général 10 jonques
jaugeant
chacune en moyenne 3.000
piculs………………………………… 30.000
Ports secondaires
Des différents ports de Chine,
18 jonques jaugeant chacune environ
2.000 piculs…………………………………………………………………..... 36.000
Total
(piculs)…....... .. 312.250
D’après
ces chiffres, vers
1821-1822 quelque 19.000 tonnes de marchandises étaient donc
introduites chaque
année par les commerçants chinois dans les ports vietnamiens, et Hainan
entrait
pour un tiers environ de ce total, ce qui permet en quelque sorte de
préjuger
de la part importante que ses marchands prenaient dans les mouvements
du trafic
maritime, en dépit de la taille relativement plus petite de leurs
embarcations.
Il
est hors de doute que les affaires des marchands hainanais marchaient
bien au Viêt-Nam, même si elles ne pouvaient égaler celles des Hokkiens
en
termes de capitaux, et concernaient les marchandises aussi prosaïques
que les
porcs de Hainan, appartenant à une espèce particulière à l’île au
dos noir
et au ventre blanc, et constituant le grand article d’exportation du
pays.
Un auteur dépeint ainsi le port de Huê, Bao-Vinh: «Non loin, reposent
sur leurs
ancres de bois d’autres jonques chinoises, d’apparence plus rustique,
et aux
flancs rebondis, d’où s’exhalent des odeurs et des grognements
significatifs:
ce sont celles qui importent à Bao-Vinh des porcs d’élevage venant de
Hai-nan.
Elles repartent ensuite avec un chargement de peaux, de vieux os et des
ballots
de noix d’arec.»
La
réussite économique des Hainanais s’affiche encore aujourd’hui dans la
profusion des panneaux décorant leur temple à Cholon, qui est aussi le
siège de
leur congrégation (Qiongfu huiguan).
Communément appelé «Pagode de la Dame de Hainan», il est
principalement
consacré au culte de Tianhou, la «Reine du Ciel» du Fujian. Il a été
érigé probablement
dans les années 1820, si l’on en croit la grande cloche portant
l’inscription
«Daoguang dinghai» (1827) et le jeu d’armes d’apparat de 1828 qu’il
renferme.
Mais
cette réussite avait aussi provoqué, semble-t-il, un épisode
dramatique en 1851, lorsque trois navires transportant des commerçants
hainanais furent coulés par la marine royale dans la rade de Qui-Nhơn
sur la
présomption d’exercice de la piraterie.
108 hommes y trouvèrent la mort, les «108 frères» qui allaient être
vénérés
comme des esprits bienveillants, exauçant les prières à leur
adressées, à tel
point que des temples leur ont été érigés dans tous les pays d’Asie du
Sud-Est
fréquentés par les Hainanais.
A Huê, c’est la pagode Chiêu Ứng Từ (Temple du Secours éclatant),
construite en
1887 puis refaite en 1908.
Après
que la Cochinchine fut devenue française, les
Hainanais se trouvèrent parfois entraînés, comme les Chinois d’autres
congrégations d’ailleurs, par la cour de Huế dans des tentatives de
subversion
qu’elle s’efforça d’y mener contre l’administration française. Les
autorités
françaises de Cochinchine interceptèrent en effet au début de 1883 une
lettre
adressée par l’empereur Tự Đức au chef de la congrégation de Hainan à
Cholon,
Lu Hoang, l’invitant à recueillir des renseignements sur l’état
d’esprit et
l’attitude des populations cochinchinoises à la suite des événements
récents.
Il fut prouvé que Lu Hoang était chargé, sous le couvert de tractations
commerciales, de la transmission de la correspondance avec les
différentes
provinces des consuls représentant la cour de Huế à Saigon. De ce fait,
décision
fut prise le 22 juin 1883 par le gouverneur de Cochinchine d’interner
Lu Hoang
au pénitencier de Poulo Condore.
Cependant,
les Hainanais ne changèrent pas
beaucoup à leurs occupations habituelles, sous la colonisation
française. On
connaît le cas assez exceptionnel d’un gros commerçant de Faifo nommé
Tôn Xương
Ký, de la congrégation de Hainan, qui afferma de 1910 à 1920
l’exploitation
des nids de salanganes contre 15.600 piastres de redevance annuelle
pour les
trois provinces de Quảng-Nam, Bình-Ðịnh et Khánh-Hòa.
Mais surtout, les marchands hainanais prirent une part active dans la
mise en
valeur économique de la région de Cà-Mâu. En effet, pour éviter la
turbulence
des courants de la pointe de Cà-Mâu, les jonques de Hainan, de Hong
Kong et de
Singapour avaient pris l’habitude de couper à travers l’extrémité de
l’ancienne
Cochinchine en empruntant certains de ses cours d’eau pour passer de la
Mer de
Chine au Golfe du Siam et vice versa. Cet itinéraire a maintenu jusqu’à
une
époque récente une zone de commerce maritime régional, englobant le
Viêt-Nam,
la Thailande, la Malaisie et l’Indonésie, et distincte du grand
commerce
international centré sur le port de Saigon. Le trafic, qui animait les
ports
de Cà-mâu, Rạch-giá et Hà-tiên, portait sur des quantités de
marchandises
relativement faibles, mais primordiales pour la vie économique locale.
Un rapport d’un administrateur de la circonscription de Cà-Mâu contient
ce
passage court mais tout à fait instructif: «[A Cà-Mâu] une forêt de
mâts dont
les flammes multicolores claquent au vent, ce sont les jonques
d’Hainam, de
Kampot, d’Hatien et de Rachgia…Chaque année, au moment de la mousson
du
Nord-Est, les jonques arrivent d’Hainam, elles portent comme lest en
venant de
Chine une pacotille de peu de valeur, composée de chapeaux en bambou,
de nước
mắm ; elles prennent le poisson salé et la saumure, et rapportent
en
échange, du pétrole, des tissus anglais et de la noix d’arec… [Les
Chinois] se sont installés partout où se trouvait une agglomération de
quelque
importance… Au nombre de trois cents environ, ils appartiennent à trois
agglomérations principales, ayant chacune un chef à leur tête. Ce sont:
Phước-kiến [Fujian], Triều-châu [Chaozhu], et Hainam; aucun d’eux
n’est
inscrit sur le rôle de l’impôt foncier, mais ils ont accaparé tout le
commerce
de la région à l’exception de celui du bois, et sont seuls en relation
avec
Singapore.»
Deux
pièces adressées par le tri phủ de Cà-Mâu à l’Administrateur des
Affaires
indigènes donnent des précisions supplémentaires (elles sont
accompagnées de la
note: «Les jonques embarquaient principalement les crevettes et les
poissons
séchés et salés, le charbon de bois, la cire et aussi du paddy.»):
- Rapport
du 2 mars 1900
Une jonque de Singapore, par
Rạch-giá, à destination de Hải-nam, avec 14 hommes d’équipage et 3
passagers
Cargaison : 103
pièces d’étoffe bleue d’une valeur
de 300$
2 paniers de calebasses2$50
2 petites théières rouges
2$50
5
chaudrons en couleur
10$
2 sacs de pétards en bambou
2$
100
planches d’une longueur de 5m
42$
de
l’argent liquide
100$
- Rapport
du 15 mars 1900
Une jonque
de Hải-nam venant
de Singapore et ayant
passé par Rạch-giá
- 10 hommes d’équipage
- 30
touques de pétrole
- 2
sacs de noix d’arec
sèches
- 1 000 piastres
d’argent liquide
En
guise de conclusion, on doit dire que le commerce tel qu’il était
pratiqué par les marchands hainanais au Viêt-Nam n’était guère
susceptible de
laisser des traces écrites, et ne saurait engendrer des récits de
voyage
riches d’aperçus dans le genre de ceux qu’a étudiés Claudine Salmon.
Pour pouvoir l’appréhender dans toute sa réalité, il faudrait sans
doute faire
appel à d’autres sources, et surtout conduire des investigations plus
fouillées, auxquelles on ne peut nullement prétendre dans le cadre de
ce court
article.
Nguyễn thế Anh
Subordonnés à Qiongzhoufu
étaient les zhou de Yai (correspondant à la commanderie de
Yaizhou –
Côte des Perles – établie sous la dynastie des Han et ainsi nommée
parce que
c’était une région productrice de perles), de Wan et de Dan, noms
prononcés en
vietnamien respectivement Nhai, Vạn et Ðan.
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