Doctrine
de la délivrance qui vise un état au-delà du bien et du mal,
qui refuse toute question
métaphysique sur le monde, le créateur, l’être de l’homme, pour ne voir
que la
souffrance à éliminer, le bouddhisme cherche avant tout dans la
méditation la voie
du salut. Accordant à la contemplation la priorité sur la vie active,
il
s’accommode mal a priori d’une théologie de la sécularisation.
Pourtant, une certaine
orientation socialisante l’a fait déboucher, au Viêt-Nam, sur des
transformations politiques et sociales de la communauté humaine. C’est
cette orientation qui va amener, en 1963, les bouddhistes à se dresser
contre
le gouvernement de Saigon, dont ils dénoncent les injustices et les
violences. Devenus des facteurs de déstabilisation politique, les
moines
bouddhistes engagés dans le siècle vont occuper le devant de la scène
pendant
quelque temps, dans la période de turbulence qui s’ensuit.
Le
renouveau du bouddhisme
au Viêt-Nam après 1920 .
Malgré
sa soudaineté, la
crise bouddhiste des années soixante n’est pas spontanée, mais résulte
en
quelque sorte d’une évolution remontant en fait au lendemain de la
première
guerre mondiale, sous l’influence du mouvement de rénovation du
bouddhisme qui
a pris naissance en Chine après la révolution de 1911,avec l’apparition
de sociétés et d’instituts
d’études
bouddhiques dans des villes comme Nanking, Peking, Shanghai, Hangzhou.
Les
idées du principal artisan de ce mouvement de réforme, Tai Xu,
propagées dans
le journal qu’il publie à partir de 1920, Hai-chao yin (“la
Voix de la
Marée”), trouvent un large écho au Viêt-Nam. Des intellectuels
bouddhistes,
rejetant l’étiquette de doctrine de refus attachée à leur religion,
rêvent d’en
faire un ciment qui réconcilierait l’ancien et le moderne, une pensée
qui
permettrait de définir une issue au dilemme culturel. En bref, ils
souhaitent
actualiser le bouddhisme afin de le rendre plus sensible aux besoins
contemporains de la société.
D’une
manière générale, les
dirigeants du mouvement de rénovation s’assignent d’abord pour but de
traduire
et d’expliquer la doctrine et les écrits du bouddhisme en quốc ngữ,
car
jusque-là seule une petite minorité de moines peut accéder aux textes
transcrits entièrement en caractères chinois, ce qui ne permet guère
une large
vulgarisation. Animés d’autre part par la conviction que la religion ne
peut se
régénérer qu’avec une restauration de sa pureté, ils appellent à
l’épuration
des sphères monastiques, au rétablissement de la discipline, au
développement
d'écoles modernes pour la formation d'une nouvelle génération de
religieux dévots
et instruits, capables de tenir leur rôle spirituel dans une société en
pleine
mutation. Enfin, ils souhaitent donner au bouddhisme une organisation
plus
cohérente, le mettant à même de tenir tête à son rival, le
christianisme,
considéré comme instrument du pouvoir colonial. Ils se proposent en
particulier
d’unifier les différentes écoles mahāyāna et theravāda et de constituer
une
hiérarchie officielle.Il
faut néanmoins attendre
jusqu’après 1932 pour que les associations bouddhistes soient reconnues
par les
autorités. La première à acquérir un statut légal apparaît en
Cochinchine, la
Société d’Études bouddhiques, dont l’organe est le journal Từ Bi Âm
(“la
Voix de la Miséricorde”). Les deux autres régions du Viêt-Nam
n’obtiennent
leurs associations que plus tard, la Société d’Études bouddhiques de
l’Annam
avec sa publication mensuelle Viên Âm (“la Voix de
l’Exposition”), et l’Association
bouddhique du Tonkin, avec sa publication Ðuốc Tuệ (“le
Flambeau de
l’Intelligence”). Ces associations se confinent prudemment dans des
activités
strictement religieuses, afin de n’offrir aucun sujet d’inquiétude aux
autorités. Ces dernières, en effet, ne peuvent se permettre de négliger
les
dangers potentiels que peuvent comporter les refus du bouddhisme pour
le
pouvoir. Cependant, grâce aux efforts déployés pour la réorganisation
interne,
pour la restauration des pagodes, pour le développement des écoles de
formation, pour l'’dition, le bouddhisme vietnamien se réveille
progressivement
de sa léthargie, tout en affirmant de plus en plus une attitude
positive vis-à-vis
des questions séculières.Les
bouleversements de la
guerre d'Indochine vont achever d’amener ce bouddhisme rénové à
surmonter sa
propension au non agir, donnée essentielle de la religion, pour
s’engager
davantage dans la politique et dans le siècle, en essayant de trouver
aux
problèmes de la société des réponses dans lesquelles puisse être
distinguée la
permanence des principes bouddhistes fondamentaux.
En même temps, les
bouddhistes vietnamiens s’ouvrent au monde extérieur en se joignant à
la Fédération
mondiale du bouddhisme, fondée à Colombo en 1950. Quelque temps plus
tard, un
congrès de délégués bouddhistes se tient à la pagode Từ-Ðàm à Huế. Il
aboutit à
la création d’une Association générale du bouddhisme vietnamien (Tổng
hội
Phật-giáo Việt-Nam). Adhérant sur le champ à la Fédération mondiale
du
bouddhisme, la nouvelle association se donne les moyens modernes pour
la
diffusion de la doctrine (dharma). Alors que les communautés
religieuses
(sangha) se consacrent aux affaires spirituelles et à la tâche
d’interpréter et d’expliquer les sutras, les communautés laïques de
l’association
prennent en charge les questions d’organisation matérielle. La
documentation
fournie par la Fédération mondiale est traduite et distribuée sur une
grande
échelle. Des conférences, des causeries sont tenues dans différents
centres
urbains. Des bibliothèques sont édifiées et utilisées comme centres de
cours
religieux. Le mouvement des Jeunesses bouddhistes (Gia- đình
Phật-tử)
est mis sur pied pour servir d’instrument à la cause bouddhiste ; après
des
débuts difficiles, il se développe pour rassembler au début de 1963
quelque
50.000 jeunes militants, dont la plupart ont reçu leur éducation dans
les
écoles dirigées par l’Association. Celle-ci s’est en effet également
préoccupée
des problèmes d’éducation et d’assistance sociale, en fondant des
établissements d’enseignement primaire et secondaire et des œuvres de
charité
tels que des dispensaires ou des orphelinats. Mais pour cela, elle ne
peut
compter que sur la bonne volonté de la population laïque des villes, et
non sur
le soutien financier des autorités gouvernementales. La reconstruction
en 1961
de la pagode Xá-Lợi à Saigon comme centre séculier d’études bouddhiques
a pu
bénéficier d’une aide du régime seulement parce que le président de
l’Association
pour les études bouddhiques du Sud-Viêt-Nam, Mai Thọ Truyền, occupe une
position importante dans le gouvernement.
Le
mouvement bouddhiste
élabore ainsi ses structures tout en élargissant son audience, avec des
succès
inégaux toutefois suivant les régions. Il s’implante plus solidement
dans les
provinces du centre que dans le sud, dont la population, à la
religiosité
confuse et intense, est plus disposée à se tourner vers le syncrétisme
des
sectes, Cao Ðài ou Hoà Hảo. Il compte par ailleurs moins de fidèles
dans les
campagnes que dans les agglomérations urbaines, quoiqu’il se proclame
volontiers la religion principale du pays avec 80 % des habitants se
rattachant
de près ou de loin à ses doctrines. Mais il se révèle de plus en plus
comme une
force susceptible de canaliser et de guider un mouvement populaire. En
1952
déjà, des milliers de gens se sont rassemblés au port de Saigon à
l’occasion du
passage du paquebot transportant la dent du Bouddha offerte comme
présent par
Ceylan au Japon. Dix ans plus tard, au début de 1963, des foules plus
nombreuses encore se pressent au Cap Saint-Jacques pour assister à
l’inauguration
d’un stûpa. Pourtant, malgré cette popularité, les dirigeants du
bouddhisme
répugnent toujours à revendiquer une influence politique afin de peser
sur les
événements. Tout en ayant l’intime conviction de représenter la
tradition
authentique de la nation, ils hésitent à participer aux grands débats
de l’heure.
Ils ne prétendent pas encore à faire valoir leur prérogative de dire
quelles
sont « les bonnes et les mauvaises politiques, en concordance ou
non
concordance avec la pérennité du bouddhisme et de la nation ».
Mais la réaction contre la brutalité du régime de Ngô Ðình Diệm et
contre le
favoritisme accordé à la minorité catholique, ainsi que les attitudes
triomphalistes de celle-ci, va provoquer leur polarisation politique.
Les
mouvements
bouddhistes de 1963-1966.
Lorsque
s'ouvre l’année 1963,
la désaffection à l'égard d'une administration accusée d’autoritarisme
et de
corruption semble être devenue quasi générale. Pour bâillonner
l’opinion
publique, qui aspire à une plus grande justice sociale, le régime ne
craint pas
de recourir à la répression policière. En effet, le gouvernement de Ngô
Ðình Diệm
ne tolère aucune contestation, et met pratiquement hors-la-loi
quiconque ose
défier son autorité. Aucune solution de rechange ne paraît néanmoins
être en
vue. Car, l’opposition illégale et armée du Front national de
libération du
Sud-Viêt-Nam (FNL), dont le contrôle se développe dans les campagnes,
mais qui
est de plus en plus dominé à l’évidence par les dirigeants communistes
de Hà-nội,
n’attire guère les milieux politiques sud-vietnamiens. Ceux-ci en sont
réduits
à une attitude expectante, d’autant plus que l’administration
américaine, bien
qu’embarrassée par les procédés arbitraires du gouvernement de Ngô Ðình
Diệm,
ne se décide pas à retirer à son protégé le soutien qu’elle lui a
généreusement
apporté depuis 1955, et ne semble envisager aucun bouleversement
politique,
quel qu’il soit.
La
situation apparaît
cependant explosive. Les clivages sociaux, dans la mesure où ils
existent, sont
accentués par la volonté de Ngô Ðình Diêm de faire de la communauté
catholique
l’assise essentielle de son régime. Les faveurs gouvernementales ne
vont pour
ainsi dire qu’aux éléments catholiques : postes-clés civils et
militaires,
contrats commerciaux, privilèges. Cette appropriation quasi exclusive
de la
confiance et de la bienveillance du gouvernement par une minorité,
qui trop souvent étale maladroitement son triomphalisme, ne manque pas
d’être
mise sur le compte d’une intolérable discrimination religieuse. Dans
les
provinces du Centre en particulier, où une certaine xénophobie demeure
à l’état
latent, on pense que c’est la politique du gouvernement de tendre
systématiquement à persécuter le bouddhisme, religion
« nationale »,
dans le but de renforcer l’Eglise catholique « étrangère » et
ses
chrétientés. Dans ces conditions, lorsque les bouddhistes se mobilisent
en élevant
ouvertement leurs protestations, ils peuvent dès le départ cristalliser
tout un
courant général de mécontentement, et rassembler ainsi sous leur
bannière les
divers opposants au régime, y compris ceux qui, en dehors de toute
préoccupation religieuse, sont en quête d’une expression non-communiste
pour
leur hostilité contre le népotisme de la famille des Ngô.
Le
“mouvement de lutte” des
bouddhistes (terme sous lequel ils désignent leur mobilisation) éclate
pour
ainsi dire spontanément le 3 mai 1963 à Huế, lorsque le Vénérable Thích
Trí
Quang et les bonzes de la pagode Từ Ðàm exhortent leurs fidèles à
déployer,
malgré l’ordre d’interdiction officiel, les oriflammes bouddhiques dans
leur
procession pour la célébration du 2529e anniversaire de la naissance du
Bouddha.
Les autorités répliquent par la répression, ce qui déclenche une
campagne
d'agitation organisée par les bouddhistes avec une rapidité et une
efficacité
étonnantes. Les manifestations déferlent dans tout le pays, ponctuées
par
intervalles par le suicide rituel de religieux, à l’imitation de
l’immolation par
le feu du vénérable Thích Quảng Ðức au matin du 11 juin 1963. La
puissante
poussée bouddhiste atteste le militantisme et le potentiel mobilisateur
des
bonzes. Elle prouve aussi que leurs motivations, bientôt, ne se
limitent plus à
la simple défense de leur religion, mais les engagent irréversiblement
dans un
processus de renversement du régime. Par leur détermination, ils
parviennent à
agir sur l’opinion nationale et internationale, ce qui leur permet de
gagner à
leur cause à la fois les Américains et les commandants des forces
armées
vietnamiennes. Ceux-ci, avec l’assentiment de ceux-là, donnent au début
de
novembre 1963 le coup de grâce à un régime que le mouvement de lutte
bouddhiste
a largement contribué à ébranler.
Leur
triomphe fait prendre
aux dirigeants bouddhistes conscience de la puissance que leur donnent
leurs
millions de partisans. Ils se croient par conséquent qualifiés pour
prendre
position, au nom de la population, sur les problèmes fondamentaux de la
politique et de la guerre, et se posent en censeurs sévères et
sourcilleux des
détenteurs du pouvoir. Au cours des six mois qui suivent le coup d’Etat
du 1er
novembre 1963, ils utilisent leur énergie à consolider leur structure
politique.
Le premier soin de l’Association générale du bouddhisme est de créer
une
Congrégation du bouddhisme unifié (Giáo-hội Phật-giáo thống-nhất
Việt-Nam),
avec une direction bicéphale constituée par le Haut conseil clérical (Viện
Tǎng-thống) qui détient l'autorité spirituelle, et l'Institut pour
la
propagation de la Foi bouddhique (Viện Hóa-đạo) qui détient
l’autorité
séculière. On emprunte aux communistes leurs techniques (en particulier
l’organisation
en cellules de trois membres) pour faire des fidèles une force toujours
prête à
être mobilisée pour les manifestations. Un autre groupe de pression est
constituée au sein des forces armées avec la nomination, à laquelle la
Junte
militaire a dû consentir après sa prise du pouvoir, d’aumôniers
bouddhistes
pour faire pendant aux aumôniers catholiques. Des contacts politiques
sont pris
avec divers milieux, depuis les fonctionnaires jusqu’aux étudiants et
intellectuels de gauche. Plusieurs membres du corps enseignant de
l’Université
de Huế forment par suite le noyau d'un groupement dénommé Assemblée
populaire
de salut national (Hội-đồng Nhân-dân cứu-quốc), qui reçoit ses
mots d’ordre
de la pagode Từ Ðàm, et fait campagne pour des changements radicaux du
régime
politique, et éventuellement l’autonomie administrative pour la partie
centrale
du Viêt-Nam. Par l’agitation
qu’ils ne
cessent d'entretenir à Saigon et à Huế, les dirigeants bouddhistes
entendent
signifier à la Junte militaire leur répugnance à lui reconnaître le
droit à
gouverner, bien qu’elle accède à toutes leurs exigences. Mais le
développement
de l’influence bouddhiste est ressenti comme une menace par les
catholiques
qui, par réaction d’autodéfense, renforcent aussi leur aile militante.
Le
conflit entre bouddhistes
et catholiques, qui multiplient à l’envi manifestations et
contre-manifestations,
ajoute à la confusion d’une situation politique rendue inextricable par
les
nombreuses tentatives putschistes des différentes factions de l’armée.
Sous les
coups de boutoir de ces deux forces antagonistes, les administrations
civiles,
établies à contrecœur par la Junte militaire, se révèlent impuissantes
à
remplir le vide politique. Elles fournissent au contraire la preuve que
c’est
l’armée qui détient effectivement le pouvoir. En fait, le régime
militaire se
renforce à partir de 1965.
L’aptitude
des bonzes à
galvaniser les foules, concrétisée par l’effervescence qu’ils
alimentent
incessamment, est incontestable. En revanche, la mobilisation politique
de
leurs recrues montre ses limites avec le temps. Les mouvements de lutte
des
bouddhistes contre un gouvernement central dans lequel ils estiment ne
pas avoir
leur place n’apportent que des succès éphémères, mais n’aboutissent pas
à la
constitution d’un véritable parti bouddhiste, reposant sur de solides
assises
populaires. L’organisation reste au contraire largement floue, comme si
le
bouddhisme ne veut absolument rien créer qui puisse ressembler à un
parti
politique. La controverse persiste d’ailleurs au sein du clergé sur les
objectifs à atteindre tout aussi bien que sur les questions de
tactique, et sa
cohésion ne va pas y résister. Les bouddhistes de l’obédience Vĩnh
Nghiêm, où
les nombreux bonzes réfugiés du nord expriment en priorité un point de
vue très
hostile au communisme, se montrent prêts à accepter par réalisme des
compromis avec
le pouvoir militaire; ils vont se séparer de la Congrégation bouddhique
unifiée
pour fonder en 1966 la pagode Quốc Tự (la Pagode nationale). Par
contre, les
radicaux de l’obédience Từ Ðàm et de l’obédience Ấn Quang (du nom d’une
pagode
située entre Saigon et Cholon, où se logent les principaux dignitaires
et organes
de direction et d’action) refusent de transiger avec le gouvernement.
Ils
s’enferment dans leurs pagodes, d’où ils ne sortent que pour proclamer
avec une
violence croissante leur défiance à l’égard du régime.
L’arrivée
massive de l’armée
américaine et la recrudescence de la guerre poussent ces radicaux à
durcir leur
position. Rejetant sur la présence américaine la responsabilité de la
détérioration de la situation économique, du développement de la
corruption, du
dérèglement des mœurs, de la dégradation morale de la jeunesse, ils
condamnent
l’irruption d’une influence étrangère qu’ils estiment en contradiction
avec les
valeurs traditionnelles de la nation et les principes de justice et de
charité.
D’autre part, mettant l’accent sur les thèmes de la non-violence et du
pacifisme de la doctrine bouddhiste, ils atténuent leur critique du
F.N.L. et
commencent à faire allusion à une recherche de la paix et de la
concorde comme
solution à la guerre. En proclamant ainsi leur neutralisme, ils
prennent le risque
de heurter, au nom de l’intérêt supérieur de la nation, la sensibilité
de la
moyenne et petite bourgeoisie qui forme la base sociologique
essentielle du recrutement
du bouddhisme.
Cependant,
si les populations
saïgonnaises se montrent lasses des dissensions civiles, la tension
s’accroit
partout ailleurs, surtout dans les provinces du centre ravagées par les
combats. Un mouvement de sécession prend forme à Huế et à Ðà-nẵng, à
l’appel
des dirigeants de Từ Ðàm. Ce qu’il y a de plus inquiétant dans leurs
propos, c’est
le pacifisme antiaméricain dont ils se servent comme argument pour
mobiliser
une population ayant particulièrement souffert de la guerre. La crise
éclate
quand il devient évident que la Junte militaire se prévaut du soutien
américain
(affirmé à la conférence de Honolulu le 6 février 1966 entre le
président
Johnson et les généraux Nguyễn Vǎn Thiệu, Nguyễn Cao Kỳ et Nguyễn Hữu
Có) pour
consolider son pouvoir, malgré ses engagements à rétablir un système de
gouvernement démocratique.
Lorsque
le général Nguyễn
Chánh Thi, qui à l'évidence s’appuie sur la pagode Từ Ðàm pour réaliser
ses
ambitions personnelles, est relevé le 8 mars 1966 de son commandement
de la
première Région stratégique, un nouveau mouvement de lutte bouddhiste
se
déclenche. Des émeutes et des démonstrations, menées par les militants
bouddhistes, éclatent dans les principales agglomérations urbaines du
centre. A
Huế, des banderoles apparaissent dans les rues, exigeant la démission
du “triumvirat
Thiệu, Kỳ, Có”, tandis qu’une “Force révolutionnaire de l’armée et de
la
population”, recevant ses directives de la pagode Từ Ðàm, s’empare de
la
station de radio et diffuse pendant des semaines entières des
communiqués
violemment antigouvernementaux. Dans plusieurs villes, les
fonctionnaires,
agents de police et soldats participent par centaines à des défilés à
la tête
desquels se placent les religieux revêtus de leur robe safran. Au mois
d’avril
1966, toute la partie centrale du Viêt-Nam est entrée en dissidence. De
Saigon,
l’Institut pour la propagation de la foi revendique pour ces provinces
l’autonomie.
Obligés de jeter du lest, les généraux annoncent que des élections
seront
organisées dans un délai de trois à cinq mois pour désigner une
assemblée
constituante. Les démonstrations anti-gouvernementales ne s’arrêtent
pas pour
autant, car les dirigeants bouddhistes mettent en doute la bonne foi
des
militaires, surtout après que Nguyễn Cao Kỳ eut déclaré le 7 mai que
« l'armée
combattrait tout gouvernement neutraliste ou communiste qui découlerait
du
scrutin national ». Cette déclaration est en effet interprétée
comme une
menace selon laquelle aucun gouvernement civil non agréé par les
militaires ne pourrait
assumer l’autorité.
La
première Région
stratégique échappe complètement au contrôle du gouvernement central
pendant
deux longs mois. Mais, avec le support logistique américain, le pouvoir
militaire
peut reprendre rapidement la situation en main. Au début de mai, les
fusiliers
marins et les parachutistes sont dirigées sur Ðà-nẵng. Cette ville
devient la
scène de combats féroces entre les forces dissidentes et les troupes de
Saigon.
Pour protester contre l’action gouvernementale, les dirigeants
bouddhistes
appellent à la grève générale. Neuf religieux et religieuses,
renouvelant les
précédents établis en 1963, s’immolent par le feu. L’anti-américanisme
s’exacerbe,
en particulier à Huế où des étudiants et des jeunesses bouddhistes
mettent le
centre culturel et le consulat américains à feu dans les derniers jours
de mai.
Toutefois, ce sont là les ultimes convulsions du dernier mouvement de
lutte
bouddhiste. Au début de juin 1966, à leur entrée dans l’ancienne
capitale
impériale, les troupes gouvernementales ne rencontrent comme obstacles
que des
autels domestiques placés dans les rues par les habitants, dans la
dérisoire
illusion de retarder leur avance. La répression de la dissidence
bouddhiste est
complétée par la proclamation de la loi martiale dans les villes les
plus
remuantes, et par l’occupation par la troupe de la place-forte des
bouddhistes
à Saigon, le siège de l'Institut pour la propagation de la foi.
La persistance de la
ligne de refus jusqu’à la fin de la République du Viêt-Nam
Le
bouddhisme sort de cette crise très amoindri, au point de vue
politique. Bien
que son dernier mouvement de lutte soit des plus impressionnants, il
n’a pas réussi
en fin de compte à faire l’unanimité autour de ses thèses. C’est parmi
la bourgeoisie
urbaine, pas du tout séduite par leur conception de la paix, que le
prestige
des dirigeants bouddhistes s’est le plus érodé: Ceux-ci vont toutefois
persister dans leur hostilité et leur attitude intransigeante vis-à-vis
du
pouvoir militaire. L’opposition politique, sociologique, morale et
culturelle
du bouddhisme se cristallise et s’articule désormais autour de la
pagode Ấn Quang.
Mais, dans le sillage de l’émotion provoquée par l'offensive communiste
du Tết
1968 et les massacres de Huế, la Congrégation bouddhique dégage une
attitude
plus tranchée sur la guerre, en désavouant le communisme tout autant
que le capitalisme.
Elle propose ce qu’elle appelle la voie de la “conversion” (hóa giải),
l’adaptation des idéologies en une voie harmonieuse qui respecterait
les
traditions culturelles spécifiques de l’homme vietnamien, tout en lui
donnant
une position neutre et indépendante.
Le message prononcé
par le Patriarche Thích Trịnh Khiết au début de
1969 est
très significatif de ce rééquilibrage :
Nous
devons exister comme une entité symbolisant fidèlement l’aspiration de
paix de
la nation afin de faire connaître la voix qui s’élève du fond du cœur
de l’homme
vietnamien et des forces latentes du peuple... Après tant de
souffrances, le
peuple vietnamien a besoin de vivre dans une atmosphère de liberté,
d’indépendance
et de justice... Tout ce qui sera réalisé pour le peuple vietnamien
devra
naître des besoins réels des Vietnamiens : ce ne saurait en aucune
façon être
une transplantation dans la terre vietnamienne de doctrines bâtardes,
de
régimes antihumains et de méthodes tendant à promouvoir la suprématie
des
forces matérielles sur les valeurs morales de l’homme et sur les
traditions
authentiques du Viêt-Nam.
Ce
changement d’attitude
explique sans doute l’acceptation par la pagode Ân Quang de se placer
dans le
cadre des institutions, en accordant sa caution à un certain nombre de
journaux
d’opposition, et son patronage à des listes de candidats qui se
présentent
comme députés et sénateurs. Elle accueille également, à partir de 1970,
le
siège du Comité de liaison des parlementaires bouddhistes ; elle offre
ainsi à
ceux-ci une tribune autrement plus favorable que celle de l’Assemblée
nationale
pour leurs déclarations hostiles au régime. Elle montre cependant plus
de
souplesse dans son opposition pour ne plus développer que les thèmes de
l’union
entre les religions, des réformes sociales, de l’appel aux deux parties
en
guerre afin qu’elles « oublient les haines, rétablissent la paix
et pansent
les blessures de la guerre ».
Mais
la tendance dure ne
tarde pas à refaire surface après la signature des accords de Paris en
janvier
1973, qui stimule l’espoir de paix des bouddhistes. A partir de la fin
de 1973,
c’est de nouveau la critique sans concession qui prévaut à l’égard du
gouvernement, rendu désormais seul responsable de la poursuite de la
guerre et
de la dégradation de la situation économique et morale du pays. Dans
l’effervescence
politique qui marque les deux dernières années de la République du
Viêt-Nam, la
pagode Ấn Quang se lance résolument à l’assaut du régime en donnant son
aval à
la création de la “Force de réconciliation nationale”, dont le
programme est de
rechercher une solution politique plutôt que militaire pour ramener la
paix, et
en inspirant la formation de différents mouvements et associations pour
la mise
en œuvre de son moyen d’action préféré, les manifestations où peut
s’exprimer
l’opposition de plus en plus militante du bouddhisme à la guerre.
L’appel
des dirigeants
bouddhistes à mettre « l’esprit de réconciliation et de concorde
au
service du pansement des blessures de guerre et de l’édification de la
paix
pour le peuple », afin de réaliser la réunification par étapes et
par la
négociation du pays, participe toutefois d’une vision irréaliste,
détachée de
toute contingence. En tout cas, au lendemain de la prise de Saigon par
les
communistes, les dignitaires bouddhistes semblent encore se bercer
d’illusions
en espérant avoir un rôle à jouer dans l’élaboration de la politique du
nouveau
régime. Les déceptions se font jour rapidement : le 25 mai 1975, le
Vénérable
Thích Huyền Quang de la pagode Ấn Quang doit reconnaître dans une
déclaration
que « les buts du F.N.L. et ceux du bouddhisme ne coïncident pas
toujours ».
En fait,
les rapports entre bouddhistes et nouveau pouvoir se dégradent presque
instantanément. Les interdictions et restrictions imposées par les
nouvelles
autorités, les fermetures des orphelinats et des écoles, la suppression
des processions,
la dispersion et le retour forcé à la vie civile de nombreux bonzes,
sont les
diverses mesures prises en vue de circonscrire et de restreindre
l’influence du
bouddhisme. En décembre 1978 vient enfin le grand procès des bonzes,
accusés
d’avoir « utilisé abusivement la religion pour saboter l’unité
nationale,
troubler l’ordre et la sécurité publics », « abusé de leur
organisation
religieuse pour mener des activités contre la révolution »,
« fait
abus de l’Institut pour la propagation de la foi bouddhique de la secte
Ấn
Quang pour inciter les bouddhistes à s’opposer à l’administration et
déformer
la politique de liberté de croyance du pouvoir révolutionnaire »
C’est que le nouveau
pouvoir
entend vider de leur substance les différentes églises qui, jusqu'au
désastre
final,
ont représenté l’essentiel des forces sociopolitiques du Sud-Viêt-Nam.
Le
nouveau régime ne peut certainement pas se permettre de tolérer de
pareilles
structures, qu’il estime urgent de restreindre, supprimer, limiter,
“normaliser”.
Par suite, de la position centrale qu’elles occupaient, les forces
religieuses
de l’ancienne République du Viêt-Nam se trouvent rejetées dans la
marginalité
et la subordination la plus étroite au pouvoir politique. Elles
deviennent
aussi l’un des grands objectifs de la rééducation, instrument de la
“normalisation”,
de l’entrée de force du Sud-Viêt-Nam dans les normes totalitaires du
Nord.
BIBLIOGRAPHIE
SOMMAIRE
- Marcel BENICHOU, Une
destruction d’idées reçues : le Viêt-Nam (1972-1982). Thèse de
doctorat
d'Etat, Université Paul-Valéry (Montpellier), 1986.
- Dennis DUNCANSON, Government
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Oxford University Press, 1968.
- Frances FITZGERALD, Fire
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1972.
- Piero GHEDDO, The Cross
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