CORRUPTION     et     DEVELOPPEMENT  AFRICAIN  
- N. Michel Kalife -   



Le Contexte sociopolitique du phénomène de corruption

Selon les critères de la Banque Mondiale, la corruption se définit par « l’abus d’une charge publique en vue d’obtenir un avantage privé ». Cela laisse entendre que la corruption relève surtout du domaine public. Aussi, limiterons-nous volontairement cette étude à cette définition, en vue d’éviter des développements beaucoup plus complexes qui pourraient découler d’une analyse socioculturelle de ce phénomène en Afrique subsaharienne.
Il se trouve que, depuis la chute du Mur de Berlin en 1989 et la disparition des tensions Est-ouest de la Guerre Froide, une attention internationale croissante s’est penchée sur le problème de la corruption en Afrique et les moyens de la combattre. C’est ainsi qu’à la suite de la huitième Conférence Internationale Anti-corruption réunie à Lima au Pérou en 1997, où l’accent avait été mis sur la nécessité de mettre en application des mesures anti-corruption tant au niveau national qu’international, la IX° conférence Internationale sur la lutte contre la corruption tenue à Durban en octobre 2000, a constaté que de réels efforts avaient certes été déployés durant les 3 années écoulées, mais que les avancées demeuraient encore faibles au niveau des résultats.
Or, il se révèle que cette lenteur des avancées de la lutte anti-corruption au niveau international résulte du fait que la corruption se trouve banalisée dans la plupart des pays en développement, en particulier en Afrique subsaharienne. Les gens vivent avec, sans rouspéter, en la considérant comme une habitude du pouvoir politique et administratif en place, sinon comme partie intégrante de la culture nationale. Et cette déformation caractérielle du comportement populaire au quotidien devient d’autant plus inquiétante que les fonctionnaires qui oseraient refuser de se plier à cette pratique devenue usuelle, sont écartés des postes de responsabilité sinon inquiétés dans leur foyer, tandis que les chefs d’entreprise qui ne « joueraient pas le jeu » se trouvent vite éliminés des appels d’offre sur les marchés publics au profit de leurs concurrents plus compréhensifs.
De plus, dans un contexte social aussi dramatique, où le chômage atteint plus de 50% de la jeunesse, l’accès à la fonction publique est il désormais perçu comme une aubaine depuis une vingtaine d’années, alors qu’auparavant c’était considéré comme un pis aller. A présent, cet accès à la fonction publique devient un privilège, obtenu grâce à des relations de népotisme, de favoritisme ou de trafic d’influence, la charge de fonctionnaire n’étant plus considérée comme un devoir de servir les droits des citoyens mais comme une situation de rente. En effet, dans l’administration publique, la délivrance d’une pièce d’état civil devient monnayable comme toute autre demande d’un citoyen à un service public. La corruption est devenue tellement ancrée dans les mentalités que ses diverses pratiques apparaissent comme « normales » aux yeux de la population. Et c’est au plus malin des fonctionnaires de profiter au mieux ! Dans ces conditions, aux yeux de la jeunesse, mieux vaut faire carrière dans l’Administration publique, et cela d’autant plus qu’il manque des opportunités d’emploi dans le secteur privé où l’emploi devient de plus en plus précaire, surtout par ces temps de crise que traverse l’Afrique depuis plus 2 décennies.
Il faut néanmoins reconnaître que cette logique d’ensemble a une dimension politique profonde. En effet, ces pratiques sont nécessairement liées au mode de gouvernement qui dirige l’administration publique. C’est ainsi que, dans certains pays comme les Philippines ou l’Indonésie, l’accès au pouvoir mène aux privilèges économiques, avec un pouvoir de décision plié au système clientéliste, càd monnayable. Dans ces gouvernances-là, les allocations de postes de responsabilité dans le gouvernement et dans l’administration publique se traduisent par une allégeance politique en échange du pouvoir d’octroi de privilèges à caractère financier.
Cette logique de fonctionnement des institutions politiques contribue à la déliquescence de l’esprit civique et de toute éthique morale dans vie publique. Qui plus est, ces vices structurels dans les rouages de l’administration publique ne sont pas près de disparaître, du seul fait que le niveau d’instruction des populations baisse d’année en année, les maintenant dans l’ignorance croissante de leurs droits civiques, et les écartant d’une participation active à la vie politique, qui se trouve stabilisée par des élections truquées. Aussi, la gestion des ressources humaines dans l’administration publique n’étant pas basée sur un système méritocratique, l’absence d’une Cour des Comptes capable d’expertiser les comptes publics pour les soumettre au contrôle d’un véritable parlement représentatif des intérêts populaires, tout cela constitue autant de facteurs de perte de confiance des populations démunies, de plus en plus exclues de la redistribution de la richesse nationale.
Et, face à la régression économique et sociale croissante de la nation, tout essai de rationalisation de l’intervention de l’Etat dans l’activité économique, sous la pression du FMI et de la Banque Mondiale, se trouve étouffé par des mesures astucieuses de captation des investigations dans le sens souhaité par la plus haute autorité de l’Etat. Cela porte donc à croire que toute stratégie visant à instaurer la bonne gouvernance se heurtera toujours aux puissants intérêts des bénéficiaires de la corruption qui soutiennent le pouvoir ou se confondent avec lui.

Dans ces conditions, l’on constate une difficulté récurrente à mettre en œuvre toute stratégie opérationnelle visant à contrecarrer la fraude et la corruption aux niveaux les plus élevés, alors que le pays dispose des moyens humains et matériels suffisants pour exercer les investigations et les contrôles utiles.
Aussi, seule une volonté populaire courageuse et puissante, animée par des associations issues de la société civile, par les journaux et les médias privés, pourrait exercer une pression suffisante sur le gouvernement pour l’amener à dénoncer publiquement la corruption, de façon à freiner le pillage effréné du pays. Néanmoins, il faut être, aussi, conscient que les victimes de cette pyramide vampirique sont étouffées par une culture de la peur, alimentée par des pratiques répressives bien connues et vivantes dans les esprits de la population.
C’est devant ce constat d’impuissance des populations éplorées et de plus en plus démunies par les abus de mauvaise gestion publique de certains gouvernements despotiques, que l’O.N.U. et la communauté internationale, ainsi que l’ensemble des organisations internationales devraient sortir de leur réserve d’ingérence, pour raison d’assistance à peuple en danger de misère, pour jouer un rôle politique d’appoint, en amenant certains gouvernements à adopter des réformes utiles à la lutte anti-corruption.

Les formes de corruption

La corruption au sein de l’administration publique peut avoir lieu :
- lors des négociations pour la privatisation des entreprises publiques ou des sociétés d’Etat
- à l’occasion des redistributions de terres cultivables ou déjà cultivées
- pour l’octroi de monopole privé pour l’importation d’un produit de grande consommation
- pour l’octroi d’un monopole d’exportation d’un produit de grande production nationale
- pour l’exploitation d’une carrière ou l’extraction d’un minerai ou d’un gisement pétrolier
- pour l’attribution des marchés publics
- pour l’exécutions d’un projets public de développement
- pour le non paiement de droits et taxes aux régies financières des douanes ou des impôts
- etc …

La grande corruption se manifeste sous forme de pots-de-vin ou de commissions ou dessous-de-table qui sont versés par le corrupteur dans le but d’obtenir un marché ou d’accéder à des avantages indus, ou en vue de fausser des décisions de justice dans les affaires civiles et commerciales.
La petite corruption peut être individuelle et non organisée, lorsqu’un fonctionnaire demande le paiement d’un service à titre individuel ; mais elle peut être aussi collective et organisée de manière hiérarchique et intégrée, lorsque les versements des pots-de-vin d’un service public sont regroupés et redistribués entre les membres de l’organisation administrative de façon à souder tout le corps de cette administration pour la protéger contre les indiscrétions. Cela confère une rente quasi-officielle pour cette fonction administrative de service publique, ce qui incite les autres corps de fonctionnaires à agir de même à leur niveau, amenant toute l’administration publique à vivre dans une gangrène généralisée de taxation parallèle que tout le monde accepte dans un silence complice.
On a beau cherché à justifier cette recherche de rente de la part des fonctionnaires par leurs niveaux de salaires extrêmement bas, ou par l’absence d’avancement dans leur échelle des salaires, personne n’a le droit de se faire justice. L’explication fondamentale est qu’il n’y a pas d’Etat de droit, et par conséquent, les citoyens n’ont pas recours à la justice du pays pour obtenir raison et préfèrent se servir au lieu de servir. C’est que les fonctionnaires des échelons inférieurs observent comment agissent ceux des échelons supérieurs pour prendre modèle sur ces derniers : toute l’administration s’en trouve gangrenée, et les contribuables, à leur tour, pensent aussi se rattraper sur ce qui est à leur portée, càd l’évasion et la fraude fiscale généralisée.
C’est lorsque la corruption des milieux politiques est doublée de celle de l’Administration ou de l’Armée, face à des contribuables impuissants qui se contentent d’en tirer quelques profits frauduleux, que cela devient le plus dommageable pour le pays. Les recettes publiques dégringolent alors, réduisant gravement les budgets sociaux de la santé, de l’éducation et des transports publics, ce qui fait subir aux populations démunies une baisse accentuée de leur niveau d’instruction et de soins médicaux, aggravant encore leur pauvreté. Dans ces conditions, l’absence de toute défense des intérêts du citoyen de base, amène celui-ci à se laisser corrompre à son tour en n’ayant plus rien à perdre dans son désespoir, et cherchant à récolter quelques miettes de cet argent sale pour survivre. Et comme il n’y a pas d’autre moyen de gagner par mérite, le citoyen lambda se plie aux règles de la petite corruption, qui se généralise alors à l’ensemble du système social pour devenir systémique. La boucle est ainsi bouclée : cela peut expliquer pourquoi le citoyen n’est plus alors rebelle au changement…

Les moyens de lutte contre la Corruption

Face à cette omnipotence de la corruption qui mine le chemin du développement des pays africains, les populations africaines ont besoin du soutien concerté de tous leurs partenaires pour le développement, qui pourront les aider à redresser les institutions politiques et administratives existantes à travers un programme de lutte contre tous les actes de corruption.
Ce sera une action à long terme, exigeant une coopération à la fois régionale et internationale, et commençant par la réforme du système judiciaire au niveau national, de façon à conférer aux juges et aux magistrats une indépendance totale envers les pressions émanant des autres pouvoirs, qu’ils soient hommes politiques ou autorités militaires ou encore de la part d’agents d’affaires qui exercent un fort pouvoir d’achat des consciences par d’importants pots-de-vin qui faussent l’intime conviction du juge.
Il faut d’abord entreprendre une campagne médiatique à l’échelle nationale, où l’on expliquera aux populations comment la corruption fausse la logique économique et la solidarité sociale, amenant la régression économique et détruisant le tissu social, à travers des exemples concrets, avec chiffres à l’appui. Cette campagne médiatique doit aussi montrer les vices de comportement des citoyens qui en résultent, amenant la jeunesse à perdre toute notion de récompense au mérite et la décourageant de toute volonté de concourir à l’excellence pour mieux réussir. Cette campagne médiatique d’envergure nationale doit montrer comment un système de corruption, inondant tous les rouages de l’économie nationale, peut faire fuir les investisseurs sérieux, tant nationaux qu’étrangers, qui ne peuvent plus avoir confiance pour rentabiliser rationnellement leurs investissements en toute sécurité et à l’abri de tout changement d’humeur des gouvernants.
Il faut aussi réformer l’ensemble de l’administration judiciaire, en organisant des séminaires de reconversion des mentalités des magistrats qui ont trop longtemps été tétanisés par la peur des répressions ou corrompus par les pots-de-vin. Un conseil supérieur de la magistrature veillera désormais à l’attribution des fonctions en fonction notamment de la moralité des candidats aux postes de responsabilités. C’est une condition nécessaire pour regagner la confiance des investisseurs, qui pourront alors affluer au pays en créant de nombreux emplois.
Au niveau international, il faudrait que les effets négatifs de la corruption soient affichés par l’O.M.C, les institutions de Bretton Woods et l’ensemble des bailleurs de fonds, ainsi que par l’O.N.U, de sorte que la lutte contre la corruption devienne mondiale et puisse être reconnue par tous les citoyens de tous pays. Elle deviendra alors indissociable des autres grandes questions mondiales liées à la criminalité organisée, que ce soit sous forme de blanchiment d’argent, d’immigration clandestine, de commerce de la drogue, de trafics d’enfants et de femmes prostituées, ou de tout autres crime organisé. La constitution d’une telle coalition internationale amènera les auteurs de cette corruption à l’intérieur du pays à ne plus pouvoir vivre au grand jour, sans ressentir une certaine honte aux regards de leurs populations qui en seront avisées grâce aux informations radiophoniques étrangères à défaut de campagne nationale efficace contre la corruption.
Devant ce soutien de la communauté internationale, la société civile saura progressivement déplorer ces mauvaises habitudes et prôner une lutte contre la corruption, en jetant l’opprobre sur ses auteurs qui se trouveraient parmi leurs rangs. Un tournant décisif pourra alors être pris, et le mal de la corruption systémique ou oligarchique ou centralisée finira par se limiter à la portion congrue, à défaut de disparaître avec la chute du régime au pouvoir corrompu, sans plus affecter sensiblement le devenir économique et social des populations démunies.
Une ère nouvelle de progrès, de libération économique et d’épanouissement social pourra alors s’ouvrir au service des populations si longtemps sacrifiées, ainsi qu’au service de l’élite nationale exclue des activités profitables et dont une grande partie avait dû s’expatrier pour trouver récompense au mérite, et tout cela après de si longues années d’indépendance factice.
Cette ère nouvelle veillera à instaurer la primauté du droit avec ses retombées immédiates sur la productivité et l’activité nationale, entraînant des créations considérables de nouveaux emplois productifs et rémunérés au mérite. Néanmoins, il faut savoir qu’il ne s’agit pas d’une tâche facile, car la lutte anti-corruption nécessite une stratégie durable, ainsi qu’une attention et une action constantes de la part du nouveau gouvernement démocratique, qui doit être appuyé sérieusement par des organisations civiques et le public contre toute tentative de retour des anciennes pratiques. La vigilance des nouvelles autorités administratives et judiciaires doit avoir pour effet de faire comprendre aux impétrants qu’il s’agit désormais d’une pratique à haut risque et d’un faible rapport, de telle sorte que le jeu n’en vaille plus la chandelle… Le soutien logistique et répressif de la communauté internationale demeurera indispensable. 

NMK, Lomé 10 juin 2004