Les
bouleversements dans le
domaine de la politique internationale, conditionnée de plus en plus
par les
considérations de la guerre froide, n’ont pas manqué d’influer sur les
rapports
du Viêt Nam avec son ancienne protectrice, avec les grandes puissances
et avec
ses voisins, tout autant que sur sa situation intérieure. L’émergence
en 1949
de la Chine communiste étant apparue aux yeux des Etats-Unis comme une
menace
pour toute l’Asie du Sud-Est, la guerre entre la France et les
Vietnamiens
s’est transformée en un test de la résistance occidentale à la
progression
communiste. La partition du Viêt Nam le long du 17e
parallèle
s’étant ensuite institutionnalisée, le Sud Viêt-Nam est devenu la
sentinelle
avancée de la lutte anticommuniste. Consécutivement, l’Organisation du
Traité
de l’Asie du Sud-Est, constituée en 1954 à Manille, a consacré la
division
idéologique de l’Asie du Sud-Est en deux ensembles hostiles.
Ces événements ont eu de
fortes incidences sur la perception même du Viêt Nam. En effet, dans le
contexte de la guerre du Viêt Nam, l’attention s’est portée notamment
sur la
définition de l’identité vietnamienne, la question étant de savoir
lequel des
deux gouvernements, celui de Hanoi ou celui de Saigon, serait le plus
fondé à
représenter le vrai Viêt Nam. Autrement dit, il s’agit de spécifier les
bases
sur lesquelles doit être construit un Etat-nation moderne, sur une
idéologie
(plus précisément sur le communisme ou le capitalisme) ou sur une
certaine
conception de l’histoire et de la culture. Dans ces débats, l’histoire
en
particulier est devenue une discipline engagée, et les batailles
d’historiens
ont pris très tôt l’aspect de batailles politiques, la recherche
historique
étant conçue par les uns comme un moyen de mettre en accusation le
colonialisme
occidental, et par les autres comme une contribution à la défense de
l’œuvre
impériale accomplie. D’autre part, du fait de la mise en question de la
voie
politique suivant laquelle les mouvements de libération nationale
étaient
censés s’orienter, la dispute entre partisans et adversaires du
socialisme
s’est exacerbée autant que la controverse entre défenseurs et
contradicteurs de
la domination occidentale. La tendance est surtout à critiquer
l’intrusion des
politiques occidentales en Asie du Sud-Est, à mettre même en doute les
principes
fondamentaux sur lesquels reposent ces principes. Car, à beaucoup
d’égards, le
Viêt Nam représente alors pour les socialistes radicaux en Occident ce
que
l’Espagne représentait dans les années trente pour leurs
prédécesseurs :
tout comme l’Espagne, le Viêt Nam apparaît comme la scène sur laquelle
s’est
focalisée la lutte entre les forces révolutionnaires internationales
et celles
tenues pour « des résistances réactionnaires ».
Toutefois, la gauche occidentale s’est plus intéressée aux
répercussions
internationales de la révolution vietnamienne qu’au caractère interne
de cette
révolution : « elle était bien souvent préparée à fermer les
yeux sur
les aspects désagréables, staliniens de la révolution, pour concentrer
son
attention sur la contribution apportée par le Viêt Nam à l’élan
révolutionnaire
international. »
Pour les auteurs représentant cette gauche radicale, le Viêt Nam a pour
ainsi
dire joué un rôle catalyseur dans la confrontation entre le
capitalisme
international et le socialisme révolutionnaire. A leurs yeux, il prend
une
valeur symbolique.
Il en est
résulté dans la communauté des chercheurs des clivages qui perdurent
encore
jusqu’à aujourd’hui, et qui font que certains continuent à ne pas
reconnaître
les gens qui ne partagent pas les mêmes idées politiques qu’eux-mêmes.
Par conséquent, trois thèmes
ont très largement dominé les études historiques sur le Viêt
Nam : le
choc de l’établissement du régime colonial français qui a développé les
mouvements
anticolonialistes et nationaux ; la naissance du Parti communiste
vietnamien et le déroulement de ce qu’on appelle la révolution
vietnamienne ; le déploiement du conflit international après 1945
qui a
culminé dans la guerre du Viêt Nam avec les suites que l’on connaît.
Cette
guerre a en outre soulevé des questions complexes relatives à la
légitimité
dans un pays divisé, au partage du pouvoir entre une élite urbaine
occidentalisée et la population villageoise des campagnes, enfin aux
bases
politiques de la guérilla. Sur un plan général, on pense qu’elle se
ramène à
une lutte entre les divergences d’approche des problèmes de
changement
socio-politique, et on l’interprète comme une révolution,
entendue dans le sens d’une série de bouleversements convulsifs et
diffus,
occasionnés par le choc de l’intervention étrangère et la quête de
modèles de
cohésion et d’organisation qui soient à la hauteur du passé de la
civilisation
vietnamienne. Et l’on imagine que la formulation d’une identité
vietnamienne,
par delà les siècles, entre pour une bonne part dans le processus
explicatif de
cette révolution. C’est pourquoi l’étude du nationalisme vietnamien a
pris une
importance particulière, notamment l’analyse historique de la réaction
vietnamienne face à la conquête française.
On est loin toutefois
de
s’accorder sur la définition même du nationalisme. Certains
soutiennent par exemple
que le vrai nationalisme ne peut se manifester que sous la forme d’un
mouvement
de masse, mené par des dirigeants ayant une notion bien nette du
concept de
l’Etat-nation. Pour cette raison, ils contestent aux divers groupes
anticolonialistes, même du début du XXe siècle, la
qualification de
nationalistes. D’autres arguent au contraire que les mouvements de
résistance
contre les Français de la fin du XIXe siècle étaient déjà de
nature
nationaliste, parce qu’ils participaient d’une conscience vietnamienne
particulièrement bien développée. Mais on reconnaît de manière
générale au
Parti communiste vietnamien le mérite d’avoir fait du mouvement de
libération
nationale la forme dominante du combat révolutionnaire. Très tôt en
effet,
pense-t-on, les communistes vietnamiens ont appris à parler un langage
aux
références traditionnelles, afin de faire jouer le potentiel de
mobilisation
contenu dans la réaffirmation d’une identité nationale face à
l’impérialisme
et les conséquences destructrices de la colonisation.
Cette thèse de l’identité
nationale est étayée par les efforts faits pour démontrer que la
réussite à
vaincre d’abord les Français, ensuite les Américains, est due aux
spécificités
traditionnelles, notamment la relative homogénéité ethnique et
linguistique,
l’antiquité de la civilisation vietnamienne, et le souvenir glorieux
de la
lutte séculaire contre les envahisseurs du Nord. Une volonté de
construction
de schémas de cohésion et de permanence s’est ainsi affirmée,
constamment
préoccupée de prouver l’homogénéité et la cohérence de ce pays et de
ses
habitants, et tendant à présenter une histoire et une culture uniques,
issues
d’une seule origine et animées par une seule force motrice à travers le
temps
et l’espace. Il va sans dire que la thèse de la continuité présente
aussi pour
l’historiographie nationaliste vietnamienne l’avantage de relativiser
l’importance historique des transformations majeures qui se sont
produites
pendant la période coloniale.
Une formule
incantatoire est incessamment employée pour obvier à l’impression
d’un
pays profondément fragile et déchiré : « des passes montagneuses
dans le
Nord à la pointe de Cà-mâu dans le Sud, le Viêt Nam constitue un seul
bloc
unifié (một khối thống nhất) et,
malgré les tentatives faites par les
agresseurs étrangers au cours des siècles pour le détruire, ce bloc,
unifié
dans son langage, son territoire et sa culture, est permanent et
immuable. » En d’autres termes, lorsque dans les années 1950 les
tensions
politiques s’amplifient à l’intérieur du Viêt Nam et parmi les
Vietnamiens, et
que la menace de la guerre civile se précise de plus en plus, la
nécessité se
fait sentir impérieusement de représenter le Viêt Nam essentiellement
comme une
société de tout temps harmonieuse et homogène.
L’historiographie
vietnamienne moderne a ainsi érigé l’unité nationale en monument, en
proclamant
que « dans le langage, le territoire, l’économie et la culture,
le Viêt
Nam constitue un tout uni. » Il s’agit là, cependant, d’une mise
en
exergue d’un passage tiré d’un article rédigé par Staline en 1913 sur Le marxisme et la question nationale, et
qui est toujours cité solennellement : « Une nation est une
communauté de gens historiquement évoluée, stable, formée sur la base
d’un
langage, d’un territoire, d’une vie économique communs, et d’une
constitution
psychologique manifestée dans une culture commune. »
En réalité, Staline s’est étendu dans cet article sur l’idée de nation
dans le
but délibéré de la critiquer, puisqu’il identifie le nationalisme avec
la
contre-révolution, et condamne la confusion et la propagande
mensongère que
les nationalismes ne manquent pas d’entretenir. Il n’importe. A cause
de sa
valeur emblématique, les historiens de Hanoi font de cet article une
lecture à
contresens, de façon à ce qu’il devienne un texte fondamental dont ils
attendent
qu’il confère une autorité à leur vision de la nation et du nationalisme.
La proclamation de l’unité
de la nation vietnamienne fait que la propension est à récuser en
premier
lieu l’hétérogénéité ethnique du pays. En dehors de l’ethnie việt
majoritaire,
le Viêt Nam compte, selon la classification officielle, 54 minorités,
qu’on
peut classer en cinq groupes linguistiques. A vrai dire, la présence de
ces
minorités gêne, dans un Etat qui fait de l’uniformité la règle, car
elles sont
différentes du reste de la population, et elles occupent des terres
qu’on
voudrait utiliser à d’autres fins.
L’ethnologue Georges Condominas a écrit à ce propos avec un certain
euphémisme
que, « transformant de fond en comble les structures de l’Etat, le
mouvement révolutionnaire marxiste a également réaménagé le statut des
minorités ethniques et leurs rapports avec la population majoritaire.
Nombre
de données exposées ici ou bien ont disparu, ou bien sont en voie de
disparition. »
Quoi qu’il en soit, si l’on
admet la différence des
minorités ethniques, c’est en même temps pour la marginaliser ou
l’effacer. Une
affirmation revient fréquemment, selon laquelle « abstraction
faite des
langues de nos frères mineurs, nous Vietnamiens parlons une seule
langue du
Nord au Sud. » Ou bien, si l’on distingue les dissemblances, c’est
pour
mieux se les approprier ensuite : certaines minorités ethniques
sont
étudiées beaucoup plus que d’autres, à cause de ce qu’elles peuvent
révéler sur
l’ethnie việt. Un grand intérêt est porté aux Mường, parce qu’ils
semblent
représenter une version de la société vietnamienne primitive,
antérieure à
l’occupation chinoise et la sinisation qui en résulta. On fait
ressortir la
similitude des traditions pour souligner la parenté étroite entre
Vietnamiens
et Mường. De même, les légendes Tày sont considérées comme susceptibles
d’apporter des éclairages sur la préhistoire de l’ethnie việt. Bref, la
tendance est à la récupération des minorités ethniques, à leur
incorporation
jusque dans les mythes fondateurs, pour prouver la rencontre et la
symbiose
de différentes composantes ethniques dans la fondation de l’Etat việt
primitif.
Remontant à l’époque des rois légendaires Hùng, qui auraient régné de
l’an
2879 avant notre ère à l’an 258 avant notre ère, et faisant appel à
l’iconographie des tambours de bronze de Ðông-sơn, on insiste sur le
fait que
tous les habitants du Viêt Nam, qu’ils vivent dans les hauts plateaux
ou dans
les plaines, partagent une origine ancestrale commune.
On reconnaît certes qu’il
existe des antagonismes entre l’ethnie việt et d’autres groupes
ethniques.
Mais c’est pour déclarer que ces antagonismes ont toujours été atténués
par la
tradition de résistance devant la menace de l’intervention
étrangère :
« La question des groupes ethniques est un problème politique
avant de
devenir un sujet de recherche scientifique. Dans notre pays, les
peuples
frères ont mené une existence commune pendant des siècles et ont
construit
ensemble une tradition d’unité, de solidarité et d’entraide, afin de
vivre et
se développer, d’établir un Etat et le défendre contre l’agression
étrangère. »
Il est hors
de doute que, exposé aux exigences jamais abandonnées par les Chinois
d’imposer
leur suzeraineté, le Viêt Nam possède une tradition de résistance à
l’intervention étrangère qui s’enracine loin dans le passé.
Mais ce qui constituait autrefois un problème historique a été dégagé
du
contexte historique lui donnant sa signification, pour être recomposé
comme
principe de déchiffrage du passé. Les tensions qui ont récemment
menacé les
relations sino-vietnamiennes sont un bon exemple pour montrer comment
les
dirigeants actuels de la République socialiste du Viêt-nam se sont
érigés en
continuateurs de la politique traditionnelle de résistance aux visées
expansionnistes de la Chine, et comment ils sont allés puiser aux
sources les
justifications idéologiques avancées au service de la querelle qui les
opposent aux dirigeants de Pékin. En fait, malgré le maintien d’une
façade de
solidarité jusqu’en 1975, des divergences d’intérêt ont fait leur
apparition
dès la fin des années 60, qui ont conduit Hanoi à mettre l’accent sur
l’antagonisme historique entre le Viêt Nam et la Chine. Ce n’est donc
pas par
hasard qu’en 1968, au plus fort de la guerre du Viêt Nam, l’initiative
fut
prise de préciser l’image d’un Viêt Nam déjà constitué en nation avant
d’être
réduit à l’état d’une province chinoise pendant plus de dix siècles.
L’Institut
d’Archéologie de Hanoi fut alors chargé de mener à bien un plan
d’études étalé
sur trois ans et consistant à réunir et à coordonner la documentation
sur la
période mythique des rois Hùng. L’objectif était de faire la preuve de
l’existence, dans le bassin du fleuve Rouge, longtemps avant
l’occupation chinoise,
d’une brillante civilisation qui n’avait pas cessé de se développer
pendant
tout l’Age du Bronze, et dont l’apogée se serait placée au premier
millénaire
avant notre ère, avec la culture dite de Ðông-sơn.
Il s’agit en effet de démontrer un Viêt Nam innovateur plutôt
qu’imitateur
dans la diffusion de la culture du Néolithique et de l’Age du Bronze.
Outre
qu’elle permet de répudier le préjugé colonial qui veut qu’un Viêt Nam
médiocre
et insignifiant ait toujours été submergé par une Chine aux multiples
splendeurs, cette réinterprétation du passé apparaît comme la clé de
voûte
d’un effort complexe pour désengager complètement le Viêt Nam du cadre
de
l’Asie orientale et le reconceptualiser dans celui de l’Asie du
Sud-Est. D’autre
part, en mettant l’accent sur l’hétérogénéité ethnique de la Chine, en
soulignant la persistance du régionalisme en Chine, et en attirant
l’attention
sur les liens historiques de la Chine du Sud avec l’Asie du Sud-Est,
les
historiens de Hanoi cherchent à réduire les dimensions en apparence
monolithiques et à large prédominance han
de la Chine, pour présenter de la sorte l’Empire du Milieu comme une
réalité
plus historique et moins transcendante.
Avec la dégradation des
relations avec la Chine, il est évident que cette revendication d’une
culture
endogène, que les apports extérieurs sont venus plus tard enrichir sans
pour
autant la dépouiller de ses caractéristiques originelles, doit servir à
étayer
l’assertion d’une identité distincte, et à expliquer le refus
séculaire,
indomptable, du Viêt Nam d’être absorbé par son puissant voisin du
Nord. Puis,
après que la rupture a été bel et bien consommée, les officiels,
faisant de
moins en moins de différenciation entre la Chine communiste
d’aujourd’hui et l’ancienne
Chine impériale, se réfèrent au dessein historique de Pékin de dominer
le Viêt
Nam par tous les moyens, et voient dans l’affrontement des temps
présents la
continuation du combat que menèrent jadis les héros de la lutte
nationale
contre les envahisseurs du Nor
En proclamant que les
Vietnamiens sont obligés de combattre pour préserver la paix et
protéger leur
unité et leur indépendance, les historiens de Hanoi se donnent par
conséquent
pour tâche d’écrire une histoire de l’unité nationale qui doit
s’étendre comme
un tout homogène des origines légendaires à l’époque contemporaine. La
réaction commune à la menace de l’intervention étrangère devient ainsi
un
concept significatif de l’historiographie vietnamienne, c’est elle qui
permet
d’unifier les Vietnamiens en une société unique.
Elle apparaît aussi comme un moyen pour aplanir et supprimer les
divisions
internes. A partir des années 50 surtout, après l’inachèvement de la
Révolution
d’août et l’ambiguïté des accords de Genève, cette tradition de
résistance
contre l’agression étrangère offrait la possibilité d’une évaluation
moins
affligeante de ce qui était en train de prendre place dans le Sud, où
une
situation qualifiée de néo-colonial allait s’installer. Il fallait
nier la
présence de la République du Sud Viêt Nam, si l’on voulait mettre
définitivement un terme à la domination coloniale française. Mais, en
rejetant
la responsabilité sur les agresseurs étrangers, les Américains après
les
Français, il paraît possible de minimiser l’étendue du désaccord entre
Vietnamiens
sur la conception de l’organisation socio-politique. Comme l’unité
nationale ne
peut être conçue en termes intrinsèques, elle ne peut alors être
invoquée
qu’en fonction de ce à quoi elle s’oppose : en extériorisant les
désaccords,
en rejetant toutes les tensions et contradictions en dehors du système,
il
semblerait possible d’imaginer un domaine unifié et homogène à
l’intérieur
.
C’est à ce niveau que la
tradition de résistance vise ce qui pose problème dans l’évolution
historique
du Sud. Alors que les textes insistent sur une histoire nationale qui a
toujours été ordonnée autour de l’autorité politique du Nord et de sa
capitale
Hanoi, l’histoire du Viêt Nam du XVIe au XXe
siècle
témoigne de la dégradation croissante de l’idéal d’une entité
vietnamienne
unique centrée sur Hanoi. Deux cents ans de développement autonome
dans le
Sud, aux XVIIe et XVIIIe siècles, ont
complètement
démantelé le système politique idéalisé fondé sur la cour impériale
placée à
Hanoi, sans compter qu’au XIXe siècle ce centre historique
a été
délaissé par la nouvelle dynastie des Nguyễn au profit de Huế. Surtout,
après
la défaite française à Ðiện-biên-phủ en 1954, Saigon et le Sud, au lieu
de
s’effondrer en tant que centre d’autorité politique rival, ont mis en
cause
encore plus vigoureusement la supériorité politique, économique et
culturelle
revendiquée par leNord.
Par suite, la plus grande partie de la
production
historique dans le Nord après 1954 constitue un déni pur et simple de
ce qui a
pu être réalisé dans le Sud.
Mais ce qui est plus important encore, c’est que cette production
assume
aussi une fonction normative : le passé tout comme le présent
doivent être
arrangés de manière à placer Hanoi au centre du processus historique.
En
particulier, le Nam-tiến, la marche
vers le Sud, l’expansion territoriale en direction du Sud, processus
ayant permis
aux Vietnamiens de conquérir et d’annexer les terres des Cham et des
Khmers,
est devenu une catégorie significative de l’historiographie
vietnamienne, et
communément systématisé comme exprimant quelque chose d’inhérent à la
nature
vietnamienne, comme un mécanisme qui s’est opéré dans toute l’histoire
vietnamienne
à partir du Xe siècle, à partir du moment où les habitants
du delta
du fleuve Rouge eurent rejeté la domination chinoise. Cependant, ce
processus
s’est toujours inscrit dans la narration d’une histoire qui a son
origine à
Hanoi, et qui invariablement réduit la complexité de la formation du
Sud à
partir du front pionnier des zones frontières. Par là même, les
différences
régionales, qui sont réelles, sont en quelque sorte occultées, sinon
escamotées
Toutefois, ce concept
d’histoire commune et continue ne laisse pas de se montrer comme
quelque chose
d’imaginé. En effet, à la lumière des faits historiques, il apparaît
qu’il n’y
a pas qu’une manière unique d’être Vietnamien, mais toute une variété
de
points de vue vietnamiens, selon les moments et les endroits
considérés. Il
existe ainsi des catégories différentes de Vietnamiens dont la
conscience
d’eux-mêmes et des autres dépend de leur propre lieu d’habitation et
des
échanges culturels qui y sont disponibles.
Les exemples de ces divergences d’appréciation n’ont pas manqué dans
le
passé. Ainsi, l'allégation faisant des Mạc, qui avaient occupé le trône
impérial de 1527 à 1592, des usurpateurs était le point de vue surtout
des
gens de la région de Thanh-hóa, Nghệ-an, Hà-tĩnh, d’où étaient
originaires les
Lê écartés du pouvoir. L’affirmation selon laquelle Nguyễn
Huệ/Quang-Trung avait
unifié les populations vietnamiennes était principalement le point de
vue des
gens du Bình-định, le pays natal des Tây Sơn, alors que celle faisant
de Nguyễn
Ánh/Gia-Long l’unificateur du Viêt Nam était le point de vue des gens
du
Thuận-hóa/Quảng-nam en particulier, berceau de la dynastie des Nguyễn.
Quant à
l’attachement persistant de l’ancien Tonkin à la dynastie des Lê aux
XVIIIe
et XIXe siècles, il constituait pour cette région la seule
façon de
revendiquer une voix dans le concert politique de l’époque, vu
l’impuissance à
laquelle elle avait été réduite, en même temps que la vieille dynastie.
La notion d’histoire commune
et continue, de ce
fait, participe d’une histoire pour ainsi dire inventée ; elle se
présente
plutôt comme la résultante d’une volonté historisante, sinon d’un
dessein
d’endoctrinement. Or, il semble que, pour parvenir à construire des
visions du
passé plus représentatives de tous les peuples vietnamiens, il faut se
garder
du concept de centrisme culturel, qui ne peut être qu’une construction
idéologique
coercitive avec une intention politique évidente de détournement des
faits
historiques, pour ne pas dire de désinformation.
>
Au Japon, Motoo Furuta s’est fait l’interprète de cette vision dans sa
thèse de
doctorat Révolution et ethnicité. La
quête par les communistes vietnamiens d’une
nouvelle identité nationale en corrélation avec les autres groupes
ethniques
en Indochine (en japonais : Betonamu
kyōsanshugisha no minzoku seisakushi – Kakumei to esunishiti. Tokyo, Otsuki Shoten, 1991). Pour
cet auteur, la politique ethnique des communistes vietnamiens, qui ne
s’est
conformée à aucun modèle prédéterminé de nationalisme, a été menée
dans le
sens d’un effort constant pour transformer le caractère national dans
le
processus révolutionnaire.
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