Le Viêt Nam : une société unique ? *
-  Nguyễn Thế Anh  -
  Ecole Pratique des Hautes Etudes (Sorbonne)   

Les bouleversements dans le domaine de la politique internationale, conditionnée de plus en plus par les considérations de la guerre froide, n’ont pas manqué d’influer sur les rapports du Viêt Nam avec son ancienne protectrice, avec les grandes puissances et avec ses voisins, tout autant que sur sa situation intérieure. L’émergence en 1949 de la Chine com­muniste étant apparue aux yeux des Etats-Unis comme une menace pour toute l’Asie du Sud-Est, la guerre entre la France et les Vietnamiens s’est transformée en un test de la résistance occidentale à la progression communiste. La partition du Viêt Nam le long du 17e parallèle s’étant ensuite institutionnalisée, le Sud Viêt-Nam est devenu la sentinelle avancée de la lutte anticommu­niste. Consécutivement, l’Organisation du Traité de l’Asie du Sud-Est, constituée en 1954 à Manille, a consacré la division idéologique de l’Asie du Sud-Est en deux ensembles hostiles.

Ces événements ont eu de fortes incidences sur la perception même du Viêt Nam. En effet, dans le contexte de la guerre du Viêt Nam, l’attention s’est portée notamment sur la définition de l’identité vietnamienne, la question étant de savoir lequel des deux gouverne­ments, celui de Hanoi ou celui de Saigon, serait le plus fondé à représenter le vrai Viêt Nam. Autrement dit, il s’agit de spécifier les bases sur lesquelles doit être construit un Etat-nation moderne, sur une idéologie (plus précisément sur le communisme ou le capitalisme) ou sur une certaine conception de l’histoire et de la culture. Dans ces débats, l’histoire en particulier est devenue une dis­cipline engagée, et les batailles d’historiens ont pris très tôt l’aspect de batailles politiques, la recherche historique étant conçue par les uns comme un moyen de mettre en accusation le colonialisme occidental, et par les autres comme une contribution à la défense de l’œuvre impériale accomplie. D’autre part, du fait de la mise en question de la voie politique suivant laquelle les mouvements de libération nationale étaient censés s’orienter, la dispute entre partisans et adversaires du socialisme s’est exacerbée autant que la controverse entre défenseurs et contradicteurs de la domination occidentale. La tendance est surtout à cri­tiquer l’intrusion des politiques occidentales en Asie du Sud-Est, à mettre même en doute les princi­pes fondamentaux sur lesquels reposent ces principes. Car, à beaucoup d’égards, le Viêt Nam représente alors pour les socialistes radicaux en Occident ce que l’Espagne représentait dans les années trente pour leurs prédécesseurs : tout comme l’Espagne, le Viêt Nam apparaît comme la scène sur laquelle s’est focalisée la lutte entre les forces révolutionnaires interna­tionales et celles tenues pour « des résistances réac­tionnai­res » [1].

Toutefois, la gauche occiden­tale s’est plus intéressée aux répercussions interna­tionales de la révolution vietnamienne qu’au caractère interne de cette révolution : « elle était bien souvent préparée à fermer les yeux sur les aspects désagréables, staliniens de la révolution, pour concentrer son attention sur la contribution apportée par le Viêt Nam à l’élan révolu­tionnaire international. » [2]
Pour les auteurs représentant cette gauche radicale, le Viêt Nam a pour ainsi dire joué un rôle cataly­seur dans la confrontation entre le capita­lisme international et le socialisme révolutionnaire. A leurs yeux, il prend une valeur sym­bolique [3].
 Il en est résulté dans la communauté des cher­cheurs des clivages qui perdurent encore jusqu’à aujourd’hui, et qui font que certains conti­nuent à ne pas reconnaître les gens qui ne partagent pas les mêmes idées politiques qu’eux-mêmes [4].

Par conséquent, trois thèmes ont très largement dominé les études histori­ques sur le Viêt Nam : le choc de l’établissement du régime colonial français qui a développé les mou­vements antico­lonialistes et nationaux ; la naissance du Parti communiste vietnamien et le déroule­ment de ce qu’on appelle la révo­lution vietnamienne ; le déploiement du conflit international après 1945 qui a culminé dans la guerre du Viêt Nam avec les suites que l’on connaît. Cette guerre a en outre soulevé des questions com­plexes relatives à la légiti­mité dans un pays divisé, au partage du pouvoir entre une élite urbaine occidentalisée et la popula­tion villa­geoise des campagnes, enfin aux bases politiques de la guérilla. Sur un plan général, on pense qu’elle se ramène à une lutte entre les divergen­ces d’approche des pro­blèmes de changement socio-politique, et on l’interprète comme une révolution [5], entendue dans le sens d’une série de bouleversements convulsifs et diffus, occasionnés par le choc de l’intervention étrangère et la quête de modèles de cohésion et d’organisation qui soient à la hauteur du passé de la civili­sation vietnamienne. Et l’on ima­gine que la formulation d’une iden­tité vietna­mienne, par delà les siècles, entre pour une bonne part dans le processus explicatif de cette révolution. C’est pourquoi l’étude du natio­nalisme vietnamien a pris une importance particu­lière, notamment l’analyse historique de la réaction vietnamienne face à la conquête française.

On est loin toutefois de s’accorder sur la définition même du nationalisme. Certains sou­tien­nent par exemple que le vrai nationalisme ne peut se manifester que sous la forme d’un mouvement de masse, mené par des dirigeants ayant une notion bien nette du concept de l’Etat-nation. Pour cette raison, ils contestent aux divers groupes anticolonialistes, même du début du XXe siècle, la qualifica­tion de nationalistes. D’autres arguent au contraire que les mouvements de résistance contre les Français de la fin du XIXe siècle étaient déjà de nature nationaliste, parce qu’ils participaient d’une conscience vietnamienne particulière­ment bien développée. Mais on reconnaît de manière générale au Parti communiste viet­namien le mérite d’avoir fait du mouvement de libération nationale la forme dominante du combat révolution­naire. Très tôt en effet, pense-t-on, les communistes vietnamiens ont appris à parler un lan­gage aux réfé­rences traditionnelles, afin de faire jouer le potentiel de mobilisation con­tenu dans la réaffir­mation d’une identité nationale face à l’impérialisme et les consé­quences des­truc­trices de la colonisation  [6].
Cette thèse de l’identité nationale est étayée par les efforts faits pour démontrer que la réussite à vaincre d’abord les Français, ensuite les Américains, est due aux spécificités tradi­tionnelles, notamment la relative homogénéité ethnique et linguistique, l’antiquité de la civi­lisation vietnamienne, et le souvenir glorieux de la lutte séculaire contre les envahis­seurs du Nord. Une volonté de construction de schémas de cohésion et de perma­nence s’est ainsi affirmée, constamment préoccupée de prouver l’homogénéité et la cohé­rence de ce pays et de ses habitants, et tendant à présenter une histoire et une culture uniques, issues d’une seule origine et animées par une seule force motrice à travers le temps et l’espace. Il va sans dire que la thèse de la continuité présente aussi pour l’historiographie natio­naliste vietnamienne l’avantage de relativiser l’importance historique des transforma­tions majeures qui se sont pro­duites pendant la période coloniale.

Une formule incantatoire est incessamment employée pour obvier à l’impression d’un pays profondément fragile et déchiré : « des passes montagneuses dans le Nord à la pointe de Cà-mâu dans le Sud, le Viêt Nam constitue un seul bloc unifié (một khối thống nhất) et, mal­gré les tentatives  faites par les agresseurs étrangers au cours des siècles pour le détruire, ce bloc, unifié dans son langage, son territoire et sa culture, est permanent et immuable. » En d’autres termes, lorsque dans les années 1950 les tensions politiques s’amplifient à l’intérieur du Viêt Nam et parmi les Vietnamiens, et que la menace de la guerre civile se précise de plus en plus, la nécessité se fait sentir impérieusement de représenter le Viêt Nam essentiellement comme une société de tout temps harmonieuse et homogène.

L’historiographie vietnamienne moderne a ainsi érigé l’unité nationale en monument, en proclamant que « dans le lan­gage, le territoire, l’économie et la culture, le Viêt Nam constitue un tout uni. » Il s’agit là, cependant, d’une mise en exergue d’un passage tiré d’un article rédigé par Staline en 1913 sur Le marxisme et la question nationale, et qui est tou­jours cité solennellement : « Une nation est une communauté de gens histori­quement évo­luée, stable, formée sur la base d’un langage, d’un territoire, d’une vie économique com­muns, et d’une constitution psychologique manifestée dans une culture commune. » [7] En réalité, Staline s’est étendu dans cet article sur l’idée de nation dans le but délibéré de la critiquer, puisqu’il iden­tifie le nationalisme avec la contre-révolution, et condamne la confusion et la propagande men­songère que les nationalismes ne manquent pas d’entretenir. Il n’importe. A cause de sa valeur emblématique, les historiens de Hanoi font de cet article une lecture à contresens, de façon à ce qu’il devienne un texte fondamental dont ils atten­dent qu’il confère une autorité à leur vision de la nation et du nationalisme   [8].

La proclamation de l’unité de la nation vietnamienne fait que la propension est à récu­ser en pre­mier lieu l’hétérogénéité ethnique du pays. En dehors de l’ethnie việt majoritaire, le Viêt Nam compte, selon la classification officielle, 54 minorités, qu’on peut classer en cinq groupes linguistiques. A vrai dire, la présence de ces minorités gêne, dans un Etat qui fait de l’uniformité la règle, car elles sont différentes du reste de la population, et elles occupent des terres qu’on voudrait utiliser à d’autres fins [9]. L’ethnologue Georges Condomi­nas a écrit à ce propos avec un certain euphémisme que, « transformant de fond en comble les structures de l’Etat, le mouvement révolutionnaire marxiste a également réaménagé le statut des minorités ethniques et leurs rapports avec la population majori­taire. Nombre de données exposées ici ou bien ont disparu, ou bien sont en voie de disparition. » [10]

Quoi qu’il en soit, si l’on admet la différence des minorités ethniques, c’est en même temps pour la marginaliser ou l’effacer. Une affirmation revient fréquemment, selon laquelle « abstrac­tion faite des langues de nos frères mineurs, nous Vietnamiens parlons une seule langue du Nord au Sud. » Ou bien, si l’on distingue les dissemblances, c’est pour mieux se les approprier ensuite : certaines minorités ethniques sont étudiées beaucoup plus que d’autres, à cause de ce qu’elles peuvent révéler sur l’ethnie việt. Un grand intérêt est porté aux Mường, parce qu’ils sem­blent représenter une version de la société vietnamienne primitive, antérieure à l’occupation chinoise et la sinisation qui en résulta. On fait ressortir la similitude des tradi­tions pour souligner la parenté étroite entre Vietnamiens et Mường. De même, les légendes Tày sont considérées comme susceptibles d’apporter des éclairages sur la préhistoire de l’ethnie việt. Bref, la tendance est à la récupération des minorités eth­niques, à leur incorpora­tion jusque dans les mythes fondateurs, pour prouver la rencon­tre et la sym­biose de différen­tes composantes ethniques dans la fondation de l’Etat việt primitif [11]. Remon­tant à l’époque des rois légendaires Hùng, qui auraient régné de l’an 2879 avant notre ère à l’an 258 avant notre ère, et faisant appel à l’iconographie des tambours de bronze de Ðông-sơn, on insiste sur le fait que tous les habitants du Viêt Nam, qu’ils vivent dans les hauts pla­teaux ou dans les plai­nes, partagent une origine ancestrale commune [12].

On reconnaît certes qu’il existe des antagonismes entre l’ethnie việt et d’autres groupes ethni­ques. Mais c’est pour déclarer que ces antagonismes ont toujours été atténués par la tra­dition de résistance devant la menace de l’intervention étrangère : « La question des groupes ethniques est un problème politique avant de devenir un sujet de recher­che scienti­fique. Dans notre pays, les peuples frères ont mené une existence commune pen­dant des siècles et ont cons­truit ensemble une tradition d’unité, de solidarité et d’entraide, afin de vivre et se déve­lopper, d’établir un Etat et le défendre contre l’agression étrangère. » [13]

Il est hors de doute que, exposé aux exigences jamais abandonnées par les Chinois d’imposer leur suzeraineté, le Viêt Nam possède une tradition de résistance à l’intervention étrangère qui s’enracine loin dans le passé [14]. Mais ce qui constituait autrefois un problème historique a été dégagé du contexte historique lui donnant sa signification, pour être recom­posé comme principe de déchif­frage du passé. Les tensions qui ont récemment menacé les relations sino-vietnamiennes sont un bon exemple pour montrer comment les dirigeants actuels de la République socialiste du Viêt-nam se sont érigés en continuateurs de la politi­que traditionnelle de résistance aux visées expansionnistes de la Chine, et comment ils sont allés puiser aux sources les justifications idéologiques avancées au ser­vice de la querelle qui les opposent aux dirigeants de Pékin. En fait, malgré le maintien d’une façade de solidarité jusqu’en 1975, des divergences d’intérêt ont fait leur apparition dès la fin des années 60, qui ont conduit Hanoi à mettre l’accent sur l’antagonisme historique entre le Viêt Nam et la Chine. Ce n’est donc pas par hasard qu’en 1968, au plus fort de la guerre du Viêt Nam, l’initiative fut prise de préci­ser l’image d’un Viêt Nam déjà constitué en nation avant d’être réduit à l’état d’une province chinoise pendant plus de dix siècles. L’Institut d’Archéologie de Hanoi fut alors chargé de mener à bien un plan d’études étalé sur trois ans et consistant à réunir et à coordonner la documentation sur la période mythique des rois Hùng. L’objectif était de faire la preuve de l’existence, dans le bassin du fleuve Rouge, long­temps avant l’occupation chi­noise, d’une brillante civilisation qui n’avait pas cessé de se développer pen­dant tout l’Age du Bronze, et dont l’apogée se serait placée au premier millénaire avant notre ère, avec la culture dite de Ðông-sơn [15]. Il s’agit en effet de démontrer un Viêt Nam innova­teur plutôt qu’imitateur dans la diffusion de la culture du Néolithique et de l’Age du Bronze. Outre qu’elle permet de répudier le préjugé colonial qui veut qu’un Viêt Nam médiocre et insigni­fiant ait toujours été submergé par une Chine aux multiples splendeurs, cette réinter­prétation du passé apparaît comme la clé de voûte d’un effort complexe pour désengager complètement le Viêt Nam du cadre de l’Asie orientale et le reconceptualiser dans celui de l’Asie du Sud-Est. D’autre part, en mettant l’accent sur l’hétérogénéité ethni­que de la Chine, en soulignant la persistance du régionalisme en Chine, et en attirant l’attention sur les liens historiques de la Chine du Sud avec l’Asie du Sud-Est, les historiens de Hanoi cherchent à réduire les dimen­sions en appa­rence monolithiques et à large prédo­minance han de la Chine, pour présenter de la sorte l’Empire du Milieu comme une réalité plus historique et moins trans­cen­dante.

Avec la dégradation des relations avec la Chine, il est évident que cette revendication d’une culture endogène, que les apports extérieurs sont venus plus tard enrichir sans pour autant la dépouiller de ses caractéristiques originelles, doit servir à étayer l’assertion d’une identité distincte, et à expliquer le refus séculaire, indomptable, du Viêt Nam d’être absorbé par son puissant voisin du Nord. Puis, après que la rupture a été bel et bien consommée, les officiels, faisant de moins en moins de différenciation entre la Chine communiste d’aujourd’hui et l’ancienne Chine impériale, se réfèrent au dessein historique de Pékin de dominer le Viêt Nam par tous les moyens, et voient dans l’affrontement des temps présents la continuation du combat que menèrent jadis les héros de la lutte nationale contre les enva­his­seurs du Nor
En proclamant que les Vietnamiens sont obligés de combattre pour préserver la paix et protéger leur unité et leur indépendance, les historiens de Hanoi se donnent par conséquent pour tâche d’écrire une histoire de l’unité nationale qui doit s’étendre comme un tout homo­gène des origines légendaires à l’époque contemporaine. La réaction commune à la menace de l’intervention étrangère devient ainsi un concept significatif de l’historiographie vietna­mienne, c’est elle qui permet d’unifier les Vietnamiens en une société unique [16].

Elle appa­raît aussi comme un moyen pour aplanir et suppri­mer les divisions internes. A partir des années 50 surtout, après l’inachèvement de la Révolution d’août et l’ambiguïté des accords de Genève, cette tradition de résistance contre l’agression étrangère offrait la possibilité d’une évaluation moins affligeante de ce qui était en train de prendre place dans le Sud, où une situation quali­fiée de néo-colonial allait s’installer. Il fallait nier la présence de la Répu­blique du Sud Viêt Nam, si l’on voulait mettre définitivement un terme à la domination coloniale française. Mais, en rejetant la responsabilité sur les agresseurs étrangers, les Amé­ricains après les Français, il paraît possible de minimiser l’étendue du désaccord entre Viet­namiens sur la conception de l’organisation socio-politique. Comme l’unité nationale ne peut être conçue en termes intrinsè­ques, elle ne peut alors être invoquée qu’en fonction de ce à quoi elle s’oppose : en extériori­sant les désaccords, en rejetant toutes les tensions et contradictions en dehors du système, il semblerait pos­sible d’imaginer un domaine unifié et homogène à l’intérieur
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C’est à ce niveau que la tradition de résistance vise ce qui pose problème dans l’évolution histo­rique du Sud. Alors que les textes insistent sur une histoire nationale qui a toujours été ordonnée autour de l’autorité politique du Nord et de sa capitale Hanoi, l’histoire du Viêt Nam du XVIe au XXe siècle témoigne de la dégradation croissante de l’idéal d’une entité vietnamienne unique centrée sur Hanoi. Deux cents ans de développe­ment autonome dans le Sud, aux XVIIe et XVIIIe siècles, ont complètement démantelé le système politique idéalisé fondé sur la cour impériale placée à Hanoi, sans compter qu’au XIXe siècle ce centre histori­que a été délaissé par la nouvelle dynastie des Nguyễn au profit de Huế. Surtout, après la défaite française à Ðiện-biên-phủ en 1954, Saigon et le Sud, au lieu de s’effondrer en tant que centre d’autorité politique rival, ont mis en cause encore plus vigoureusement la supério­rité politique, économique et culturelle revendiquée par leNord.

Par suite, la plus grande par­tie de la production historique dans le Nord après 1954 constitue un déni pur et simple de ce qui a pu être réalisé dans le Sud [17]. Mais ce qui est plus impor­tant encore, c’est que cette produc­tion assume aussi une fonction normative : le passé tout comme le présent doivent être arran­gés de manière à placer Hanoi au centre du processus historique. En particulier, le Nam-tiến, la mar­che vers le Sud, l’expansion territoriale en direction du Sud, processus ayant per­mis aux Vietnamiens de conquérir et d’annexer les terres des Cham et des Khmers, est devenu une catégorie significative de l’historiographie vietnamienne, et com­munément sys­tématisé comme exprimant quelque chose d’inhérent à la nature vietnamienne, comme un mécanisme qui s’est opéré dans toute l’histoire vietna­mienne à partir du Xe siècle, à partir du moment où les habitants du delta du fleuve Rouge eurent rejeté la domination chi­noise. Cependant, ce processus s’est toujours inscrit dans la narration d’une histoire qui a son ori­gine à Hanoi, et qui invariablement réduit la com­plexité de la formation du Sud à partir du front pionnier des zones frontières. Par là même, les différences régionales, qui sont réelles, sont en quelque sorte occultées, sinon escamo­tées
Toutefois, ce concept d’histoire commune et continue ne laisse pas de se montrer comme quelque chose d’imaginé. En effet, à la lumière des faits historiques, il apparaît qu’il n’y a pas qu’une manière unique d’être Vietna­mien, mais toute une variété de points de vue vietna­miens, selon les moments et les endroits considérés. Il existe ainsi des catégo­ries différentes de Vietnamiens dont la conscience d’eux-mêmes et des autres dépend de leur propre lieu d’habitation et des échanges culturels qui y sont disponibles [18]. Les exem­ples de ces divergen­ces d’appréciation n’ont pas manqué dans le passé. Ainsi, l'allégation faisant des Mạc, qui avaient occupé le trône impérial de 1527 à 1592, des usur­pateurs était le point de vue surtout des gens de la région de Thanh-hóa, Nghệ-an, Hà-tĩnh, d’où étaient originaires les Lê écartés du pouvoir. L’affirmation selon laquelle Nguyễn Huệ/Quang-Trung avait unifié les popula­tions vietnamiennes était principalement le point de vue des gens du Bình-định, le pays natal des Tây Sơn, alors que celle faisant de Nguyễn Ánh/Gia-Long l’unificateur du Viêt Nam était le point de vue des gens du Thuận-hóa/Quảng-nam en particulier, berceau de la dynastie des Nguyễn. Quant à l’attachement persistant de l’ancien Tonkin à la dynastie des Lê aux XVIIIe et XIXe siècles, il constituait pour cette région la seule façon de revendiquer une voix dans le concert politique de l’époque, vu l’impuissance à laquelle elle avait été réduite, en même temps que la vieille dynastie.

La notion d’histoire commune et continue, de ce fait, participe d’une histoire pour ainsi dire inventée ; elle se présente plutôt comme la résul­tante d’une volonté historisante, sinon d’un dessein d’endoctrinement. Or, il semble que, pour parvenir à construire des visions du passé plus représentatives de tous les peuples viet­namiens, il faut se garder du concept de centrisme culturel, qui ne peut être qu’une cons­truction idéolo­gique coercitive avec une intention politique évidente de détournement des faits historiques, pour ne pas dire de désin­formation.

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* Publié dans : La désinformation. Pour une approche historique. Colloque de Montpellier, 18-20 novembre 1999. Textes réunis et présentés par Marcel Bénichou. Montpellier, Université Paul-Valéry, 2001, pp. 243-253.

[1] Voir C. J. Christie, Internationalism and nationalism: Western socialism and the problem of Vietnam. Univer­sity of Hull, Centre for South-East Asian Studies, Occasional Paper n° 3, 1982.

[2] Ibid., p. 30.

[3] Par exemple, spécialiste des questions politiques africaines s’intéressant tardivement aux études vietnamien­nes, Thomas Hodgkin déclare écrire son ouvrage Vietnam: The revolutionary path (Londres, Macmillan, 1981) pour « ceux qui, surtout dans les pays du Tiers Monde, reconnaissent l’immense importance que représente la Révolu­tion d’août 1945 pour l’histoire générale des mouvements de libération et pour la pratique révolution­naire. » Il s’est donc donné pour objet d’examiner, au bénéfice « des jeunes radicaux intelligents du Tiers Monde », la tradi­tion révolutionnaire du Viêt Nam à travers les « quatre mille ans de l’histoire vietnamienne » (p. vii).

[4] Les vifs échanges de courrier électronique au cours de ce mois d’octobre 1999 entre certains membres du Viet­nam Studies Group, association informelle de spécialistes pour la majorité établis aux Etats-Unis, à propos d’une part de la connotation péjorative selon certains du terme “Viet Cong”, et d’autre part de l’impropriété selon d’autres du terme “NLF – National Liberation Front”, qui ne rend pas compte de la nature communiste de la résistance au Sud Viêt Nam, en sont une illustration éloquente, trente ans encore après la fin de la guerre du Viêt Nam.

[5] On oublie trop facilement que l’expression cách mạng utilisée pour traduire le concept occidental de révolu­tion provient de la vieille expression classique chinoise de « changement de mandat » (geming) tirée de l’antique traité de divination Yijing (Livre des Mutations). Or, ce que les anciens auteurs chinois appellent mandat (ming) renvoie à la conception classique de la légitimité : le mandat, c’est au sens propre l’acte formel par lequel tout détenteur de pouvoir politique le reçoit de l’autorité légitime dont il dépend ; au sommet de la hiérarchie, c’est du Ciel que le souverain reçoit mandat d’exercer son autorité sur tous les hommes. Mais le souverain ne peut être considéré comme propriétaire de sa souveraineté : une fois que la vertu impériale d’une dynastie est tarie, le mandat céleste est transféré à une autre. Toutefois, c’est le peuple qui est seul juge du changement de mandat, car, selon la for­mule du Shujing (Livre des Documents historiques), « c’est par les yeux du peuple que le Ciel voit, c’est par les oreilles du peuple que le Ciel entend ». C’est donc lui qui exécute le changement de mandat, reprenant la disposi­tion de la souveraineté en cas d’indignité du souverain. Se trouve de la sorte légitimée l’insurrection, appelée qiyi en chinois, khởi nghĩa en vietnamien, littéralement « levée (des armes) pour la jus­tice » (cf. Léon Vandermeersch, « Le changement de mandat et la restauration de l’ordre cosmique », Etudes sinologiques. Paris, PUF, 1994, pp. 347-354).

   Ces notions sous-tendent en fait la propagande du Parti communiste vietnamien ; elles entrent pour une bonne part dans l’explication du soin mis à exiger du dernier souverain des Nguyễn son abdication, une semaine après la « révolution » du 19 août 1945. Il n’en reste pas moins que cette révolution apparaît en réalité comme une sim­ple prise de pouvoir dans le vide politique consécutif à la reddition du Japon, le 15 août (voir la présentation très exhaustive du déroulement des faits par David G. Marr, Vietnam 1945. The quest for power. Berkeley, University of Califor­nia Press, 1997, xv-602 p.)

[6] D’où l’insistance mise particulièrement sur l’acuité de la conscience nationale des masses paysannes, dévelop­pée à partir de l’attachement pour le village, unité grégaire formée au cours de la lutte contre les calamités natu­relles et les invasions étrangères, et qui joue dans l’histoire le rôle de cellule de base de la société rurale dans la nation vietnamienne [cf. Nguyễn Thế Anh, « L’engagement des masses rurales dans les mouvements politiques nationaux d’après l’historiographie de Hanoi (RDV-RSV) », Premier Symposium franco-soviétique sur l’Asie du Sud-Est, La réappropriation du patrimoine culturel dans le contexte du mouvement nationaliste et de la décolonisation en Asie du Sud-Est. Moscou, Académie des Sciences de l’URSS, Institut d’Orientalisme, 1989, pp. 241-266]

[7] Cité par Patricia Pelley, « The history of resistance and the resistance to history in post colonial constructions of the past”, Essays into Vietnamese Pasts, K. W. Taylor & J. K. Whitmore ed. Ithaca, Cornell University, 1995, p. 241. Voir : Xtalin, Vấn đề dân tộc và thuộc địa [La question de la nation et des colonies], Hanoi, NXB Sự Thật, 1962 ; Quôc Thuy, Vấn đề dân tộc [La question de la nation], Hanoi, Đại Chúng, 1946.

[8] Au Japon, Motoo Furuta s’est fait l’interprète de cette vision dans sa thèse de doctorat Révolution et ethni­cité. La quête par les communistes vietnamiens d’une nouvelle identité nationale en corrélation avec les autres grou­pes ethniques en Indochine (en japonais : Betonamu kyōsanshugisha no minzoku seisakushi – Kakumei to esu­nishiti. Tokyo, Otsuki Shoten, 1991). Pour cet auteur, la politique ethnique des communistes vietnamiens, qui ne s’est conformée à aucun modèle prédéterminé de nationa­lisme, a été menée dans le sens d’un effort constant pour transformer le caractère national dans le processus révolutionnaire.

[9] En réalité, la politique gouvernementale visant à mener les ethnies vers le socialisme conduit inexorablement à la perte de leur personnalité, puisque les anciennes organisations sociales doivent s’effacer devant le pouvoir popu­laire et le parti, et que les systèmes fonciers traditionnels sont remplacés par un système coopératif. Le régime demeure du reste extrêmement vigilant vis-à-vis de ses minorités : tout groupe ethnique qui se permet­trait de résister à l’autorité centrale est déclaré d’office ennemi de l’intérieur. Le gouvernement a eu cependant quelque peine à venir à bout de la guérilla menée par le FULRO (Front unifié de lutte des races opprimées), qui a com­mencé en 1964 à combattre le régime de Saigon pour l’autonomie des hauts plateaux du Sud, et qui pour­suit entre 1975 et 1990 sa résistance contre l’absorption du territoire des montagnards et les efforts faits pour les sédentari­ser (voir Nguyễn Thế Anh, « Le Viêtnam », Initiation à la Péninsule indochinoise. Paris, L’Harmattan, 1996, pp. 116-117).

[10] G. Condominas, « Ethnologie », Viêt Nam. L’histoire, la terre, les hommes. Paris, L’Harmattan, 1989, p. 44.

[11] Cf. Patricia Pelley, « ‘Barbarians’ and ‘Younger Brothers’: The remaking of race in postcolonial Viêt Nam », Journal of Southeast Asian Studies, 29, 2 (sept. 1998), pp. 374-391.

[12] Voir, à titre d’exemple: Vǎn Tân, Nguyễn Linh, Lê Vǎn Lan, Nguyễn Ðổng Chi, Hoàng Hưng, Thời đại Hùng Vương. Lịch sử – Kinh tế – Chính trị – Vǎn hóa – Xã hội [L’époque des rois Hùng. Histoire, économie, politi­que, culture, société]. Hanoi, NXB Khoa Hoc Xã Hội, 1976.

[13] Lê Van Hao, « Ethnological studies and researches in North Viet Nam », Ethnographical data. Hanoi, Vietna­m­ese Studies n° 32, 1972, p. 10.

[14] Sur la vision géopolitique des autorités vietnamiennes traditionnelles, voir notre avant-propos, in : Le Ðai Viêt et ses voisins. Paris, L’Harmattan, 1990, pp. i-v.

[15] Voir Hùng vương dựng nước [Les rois Hùng bâtisseurs de la nation]. Hanoi, NXB Khoa Học Xã Hội, 1970-1974, 4 volumes.

[16] Dans cette histoire conçue tout d’abord comme celle d’une construction et d’une émancipation nationales, le XIXe siècle qui débute, écrit Hugues Tertrais, “par un affrontement sans merci entre Tay Son et Nguyen, per­met plus encore d’évaluer le poids des représentations politiques dans l’approche du passé. Les Tay Son et Nguyen Hue, synonymes de révolte, d’unification nationale, de résistance aussi, car ils ont également refoulé les Chinois du Nord ; Gia Long et les Nguyen, synonymes d’oppression et de compromission avec l’étranger : après 1945, il était difficile d’échapper à la tentation d’un pareil raccourci, alors que se posaient à nouveau des problèmes d’unification et de légitimité, et que Ho Chi Minh, le leader du mouvement insurrectionnel, se heur­tait à Bao Dai, le dernier des Nguyen.” (« Un état des recherches sur l’histoire du Vietnam », Vingtième Siècle, oct.-déc. 1993, p.109).

[17] C’est principalement la raison pour laquelle l’établissement et le développement du pouvoir de la dernière dynas­tie royale à Huê ont été délaissés jusqu’à très récemment par les auteurs de Hanoi (cf. Nguyễn Thế Anh, « Historical research in Vietnam : a tentative survey », Journal of Southeast Asian Studies, vol. 26, n° 1, mars 1995, pp. 121-132).

[18] Voir  Keith W. Taylor, « Regional conflicts among the Viêt peoples between the 13th and 19th centuries », in: Guerre et paix en Asie du Sud-Est, Nguyễn Thế Anh & Alain Forest ed. Paris, L’Harmattan, 1998, pp. 109-133.