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Malgré
l'apparente précision
des détails connus sur lui, la biographie de Hồ Chí Minh est restée,
jusqu'à sa
mort, chargée d'ombres et de contradictions. A cause de son habitude
invétérée
d'envelopper de mystère son identité et ses actions, on se perd en
conjectures
sur des pans entiers de son passé. Tout se passe comme s'il n'avait
commencé à
vraiment exister qu'après être devenu officiellement communiste en
1920, et
comme si depuis lors il n'avait eu aucune vie privée. Il a certes
parfois
écrit, à la troisième personne, sur lui-même et sa carrière[1] .
Mais ces autobiographies déguisées sont trouées de silences ou de
mirages,
comme s'il ne s'était confessé que pour mieux se camoufler. A la
vérité, sur
l'homme et sur une existence que les préoccupations d'ordre
hagiographique ou
les soucis de propagande politique ont érigée en mythe, on ne peut
avoir qu'une
mosaïque d'impressions différentes, et les longues enquêtes des
historiens ont
jusqu'à présent échoué à dissiper les fausses pistes les incertitudes
dont
cette vie est farcie.
D’abord,
pour si étrange que cela puisse
paraître,
une confusion totale règne sur la date de l'irruption de Hồ sur la
planète,
qu’il s’agisse du jour, du mois ou de l'année. Dans un document écrit
de sa
main en 1911, il déclare être né en 1892. [2]
Un
rapport des services de
la Sûreté française corrobore cette affirmation en plaçant la
naissance de Hồ
au 24 janvier 1892; un autre par contre l’infirme en établissant
qu’ « originaire du huyện de Nam-đàn, province de Vinh,
Nguyễn Tất
Thành, dit Nguyễn Ái Quốc, est né le 15 janvier 1894 au village de
Kim-liên » [3] . Mais,
sur
le visa délivré
en 1923 à Nguyễn Ái Quốc pour lui permettre de se rendre en Union
soviétique,
figure la mention du 15 janvier 1895. [4]
Quant
à la date du 19 mai
1890, anniversaire officiel de Hồ Chí Minh, elle n’a été arrêtée qu’en
1946,
semble-t-il, choisie selon toute vraisemblance pour correspondre à
l’anniversaire de la fondation du Việt-Minh. Ces libertés prises avec
la
chronologie font qu’on ne doit point s’étonner outre mesure que la date
du
décès de l’oncle Hồ ait pu être aussi remaniée : le bureau politique du
Parti
communiste vietnamien vient de révéler, vingt ans après seulement,
qu’il a
retardé de vingt-quatre heures l’annonce de la mort du président, faite
le 3
septembre 1969 au lieu du 2, « afin qu'elle ne coïncidât pas avec
la fête
nationale » [5] .
Tout aussi
invérifiables sont
les informations sur la jeunesse de Hồ. Des assertions
contradictoires ont
été avancées sur son entourage familial : sa biographie officielle
prétend que
son père abandonna le mandarinat par hostilité à la présence française,
mais
les sources d'archives signalent qu'il fut révoqué en 1910 de ses
fonctions de
sous-préfet pour cause d'ivrognerie et de brutalité. Il en est de même
pour la
vie sentimentale de Hồ : comme il a toujours cultivé sa
réputation de
célibataire ascétique, la question de savoir s’il a aimé des femmes ne
paraît
pas de mise. Or, la vérité fut sans doute différente. Il connut
certainement
une déception amoureuse en 1923, lorsqu’une demoiselle Bourdon le
rabroua pour
lui avoir déclaré sa flamme. Ces lignes furent adressées le 10 mai 1923
par
Nguyễn Ái Quốc à Mlle Bourdon :
« A
force de choisir vos photos, à force de les regarder, je finis
par les trouver toutes bien. Comment voulez-vous qu’elles soient
autrement
parce que le sujet lui-même est une grâce, une charmeuse. Je vous en
retourne
deux et j'en garde trois, je tâcherai de faire toutes les trois si le
temps me
le permet. A propos, voulez-vous me permettre de les faire en double?
une pour
vous et une pour moi en souvenir de notre camaraderie... >»
D’autres
lettres et des rencontres s’ensuivirent, auxquelles la demoiselle mit
brusquement fin le 11 juin 1923 en ces termes :
« Je
viens de recevoir votre lettre et vous prie de conserver les
photos que vous m'avez faites. Ce n’est pas moi qui vous ai demandé de
me faire
des agrandissements. Je trouve extraordinaire la lettre que vous
m’avez faite
(sic) parvenir et n’ai pas très bien compris la signification de ce
langage.
Donc si vous avez l’intention de me les offrir, vous pouvez vous
présenter au
restaurant, sinon cela est inutile... » [6]
Plus
tard,
une rumeur prétend que les Russes
auraient fourni à Hồ une « épouse » à Moscou. Au moment où
la police
de Hong Kong l'arrêta à Kowloon le 6 juin 1931, il était avec une jeune
femme
répondant au nom cantonais de Li Sam [7]
. On
raconte aussi que le
général Lung Yun, seigneur de la guerre du Yunnan, qui accueillit Hồ
Chí Minh dans
son domaine de Kunming, lui arrangea une liaison avec une Chinoise.
Mais,
quelle qu’ait pu être la vérité, ses panégyristes, soutenant que le
dirigeant
révolutionnaire a voué sa vie tout entière à la cause nationale,
entretiennent
soigneusement la légende selon laquelle sa seule passion était son
pays.
Cependant, cette continence risquait de choquer par son rigorisme :
elle fut
donc contrebalancée par l'image débonnaire de l'oncle Hồ chérissant
tendrement
les enfants.
En fin de
compte, ces petits détails,
importants
peut-être pour comprendre le personnage, n’ont aucune signification en
soi. Et
puis, qu’un chef d’Etat ait le souci de dissimuler sa vie privée, quoi
de plus
estimable. Mais il est des mensonges moins véniels que d’autres. De son
vivant,
Hồ Chí Minh a laissé s’ancrer dans l’opinion l’idée que le marxisme ne
lui
était jamais apparu que comme un instrument pour assurer
l’émancipation de son
pays. Ne voilà-t-il pas que dans son testament, écrit et récrit
plusieurs fois
entre 1965 et 1969 et dont chaque terme a été pesé, [8]
il
rappelle avec vigueur
son appartenance au mouvement ouvrier et à l’internationale
prolétarienne.
Les seuls noms de « grands ancêtres » cités sont ceux de Marx
et de
Lénine, et la dernière phrase se termine par un appel à la
« révolution
mondiale ». A la fin d’une existence vouée au triomphe de la lutte
d'émancipation du prolétariat mondial, le vieux leader communiste, qui
a
toujours respecté les règles de celle-ci, réaffirme son attachement à
la
solidarité socialiste. II se montre par là fidèle jusqu’au bout à un
principe
lié lui aussi à Lénine, le national-bolchevisme, que l’on peut résumer
par la
définition stalinienne de la culture, nationale dans la forme,
socialiste dans
le fond. En ce qui concerne l’internationalisme révolutionnaire en tout
cas, le
moins qu’on puisse dire est qu’il pouvait se prévaloir d'états de
service
exceptionnels. Attachons-nous à les dresser, au moins jusqu’au moment
où, comme
enivré par les événements de 1945-1946, le président de la nouvelle
République
démocratique du Viêt-Nam se laissa aller, dans un instant d’abandon, à
déclarer
que « le père de la révolution, c'était lui », et que
« les
autres ne pouvaient rien sans lui » [9]
.
L’abrégé
chronologique publié à la fin des
différents
volumes des œuvres complètes de Hồ Chí Minh indique avec une précision
mathématique le jour de son embarquement sur l’Amiral
Latouche-Tréville
pour s’exiler afin de « trouver une voie de salut pour sa
patrie »,
ses débarquements dans divers ports de France et d’Afrique, son passage
à New
York, son séjour à Londres au début de la première guerre mondiale
simultanément comme balayeur de rues et apprenti pâtissier à l’hôtel
Carlton,
avant son établissement à Paris à partir du 3 décembre 1917. [10]
Pourtant, la demande
d’admission à l’Ecole coloniale mentionnée ci-dessus, écrite à
Marseille le
15 septembre 1911, est l’unique document attestant pour toute cette
période la
présence matérielle en Occident de celui qui s’appelait alors Nguyễn
Tất
Thành. Autrement, les preuves concrètes manquent absolument pour
permettre
d’accepter sans discussion les anecdotes accréditées sur la partie de
sa vie
au cours de laquelle il aurait été un véritable prolétaire,
accomplissant
divers métiers pénibles. Nous avons dit ailleurs ce qu’il faut penser
de ces
péripéties, indispensables pour façonner au jeune révolutionnaire un
passé
auquel la prolétarisation donne tout son sens. [11]
Car
cela va de soi que
l’itinéraire le menant au communisme se doit d’être tracé à partir des
« conditions objectives » créées par son immersion dans la
classe
prolétarienne. Cet itinéraire, pour le moins, ne peut être que
comparable à
celui du Japonais Sen Katayama, qui, apparu dès 1917 comme l’élément le
plus
important du communisme asiatique, est devenu un agent fort efficace
du
Komintern aux Etats-Unis et à Mexico, avant de se rendre à Moscou en
1921 pour
aider à la révolution dans son propre pays et dans le monde. [12]
Il est possible que
certaines circonstances particulières aient été inspirées par la vie
de
Katamaya, tout comme il est probable que l’épisode d’apprenti
pâtissier a été
emprunté à celle du dirigeant communiste français Jacques Duclos, qui a
commencé sa carrière en cette qualité.
Mais
comment le futur Hồ Chí
Minh a-t-il été amené au communisme? D’après le trotskiste américain
Harold
Isaacs, il se serait trouvé, au cours de la première guerre mondiale,
parmi les
dizaines de milliers de travailleurs vietnamiens employés derrière le
front des
Flandres. [13]
II aurait pu dans ces conditions faire l’expérience du pacifisme et de
l’objection de conscience, dont les responsables communistes européens
allaient
se servir pour la diffusion des idées marxistes et l’organisation des
révolutionnaires coloniaux; il aurait été par la suite recruté par
Jules
Raveau, un des compagnons de Lénine en Suisse avant la révolution
russe, pour
faire la propagande « révolutionnaire défaitiste » dans les
milieux
coloniaux de France. [14]
Mais, à en croire Hồ lui-même, son adhésion politique au communisme
découlait
de l’assimilation progressive de la dimension sociale du combat pour la
libération anticoloniale : il se souviendra en 1960 que c’est la
lecture des
thèses de Lénine sur les questions nationale et coloniale, publiées
dans
l'Humanité, qui l’a convaincu que révolution et résistance
anticoloniale sont
inséparables, que « le communisme seul est capable de libérer du
joug de
l'esclavage les peuples opprimés et les travailleurs du monde » [15] .
Participant au congrès de Tours du Parti socialiste en décembre 1920
sous le
nom de Nguyễn Ái Quốc, il y explique d’ailleurs que sa décision de se
ranger du
côté de la fraction pro-soviétique, qui se transformait en Parti
communiste
français, a été déterminée par le problème colonial : « Nous
voyons dans
l'adhésion à la IIIe Internationale la promesse formelle du Parti
socialiste
de donner enfin aux questions coloniales l’importance qu’elles
méritent » [16] .
Au moment
de la fondation du Parti communiste
français, le nom de Nguyễn Ái Quốc a attiré l’attention de la Sûreté
depuis un
an et demi environ. Il apparut pour la première fois dans différents
journaux
socialistes, en particulier sous un article de l’Humanité
critiquant la
réaction excessive du gouvernement français à une démarche tentée pour
faire
admettre par la conférence de la paix réunie à Versailles un texte
intitulé Revendications
du peuple annamite, et demandant pour les Vietnamiens les libertés
fondamentales ainsi que la libéralisation du régime politique. Avant de
désigner un seul homme, il a selon toute probabilité servi de
pseudonyme
collectif à des exilés vietnamiens vivant à Paris et se réunissant
régulièrement au domicile de l'avocat Phan Văn Trường, sis au 6 villa
des Gobelins. [17]
Celui-ci a
fondé, avec le
lettré réformiste Phan Chu Trinh arrivé en France en 1911, une amicale
de
caractère politique, la « Fraternité des compatriotes »,
transformée
en « Association des patriotes annamites » en 1914. Les deux
Phan ont
tout naturellement guidé les premiers pas de celui auquel ils vont
laisser
l’usage exclusif du nom de Nguyễn Ái Quốc. Se sachant surveillés par la
police,
ils lui confient en outre les destinées de l’Association des patriotes
–
fidéicommis que les biographes de Hồ Chí Minh omettent en lui
attribuant abusivement
le
mérite d’avoir fondé lui-même l’organisation. La qualité de secrétaire
de
l’Association permet à Nguyễn Ái Quốc d’être reçu membre de la section
française de la Ligue des Droits de l’Homme et du Citoyen. Elle lui
ouvre
surtout l’entrée au Parti socialiste, dont il adhère à la 13e
section et dont il participe aux congrès fédéraux et nationaux en tant
que
représentant des groupements d’Indochinois en France. [18]
Son
nouveau statut lui
favorise aussi des relations auprès des personnalités influentes de
gauche,
par exemple Jacques Doriot, qui sera dès 1922 secrétaire des Jeunesses
internationales et, à ce titre, membre de l'exécutif du Komintern,
les
députés Marius Moutet, Paul Vaillant-Couturier, Marcel Cachin, André
Berthon,
ou les journalistes Vigne d'Octon, Ulysse Leriche, que le Parti
communiste français
va charger de la direction de sa section spéciale de propagande aux
colonies,
le Comité d’études coloniales. [19]
La voie de Nguyễn Ái Quốc
semble toute tracée dès
lors qu'il s'est rallié à la Ille Internationale. Pris en main par les
maîtres
du Parti communiste français eux-mêmes, il va activement oeuvrer pour
l’édification de la politique du Parti en matière de lutte
révolutionnaire dans
les colonies. De nombreux articles portant sa signature, mais
invariablement
revus, corrigés par Phan Văn Trường[20]
ou Ulysse Leriche, paraissent dans l’Humanité ou d’autres
journaux,
comme la Vie ouvrière ou le Libertaire. Après que
l’Union
intercoloniale, mise sur pied par le Parti pour regrouper les adhérents
originaires des colonies, a acquis à la fin de 1921 une existence
régulière au
regard des groupements communistes, il est nommé membre permanent de
son comité
exécutif, et est chargé de diriger son organe de propagande, la revue Le
Paria. [21]
Entouré de compagnons venus de la Martinique, de la Réunion, de
Madagascar,
etc., comme Max Clainville Bloncourt, Barquisseau, Monnerville,
Sarrotte, il
déploie une grande activité dans ses nouvelles fonctions, tout en
prenant
part fréquemment aux réunions organisées par les Jeunesses communistes
et les
syndicats ouvriers. Comme sa personnalité a la sympathie des militants
du
Parti, son influence se développe rapidement.
Les
relations qu’il a pu cultiver et ses
articles
sur les crimes du colonialisme français désignent Nguyễn Ái Quốc à
l'attention
des dirigeants du Komintern, préoccupés de la possibilité
d’organisation des
militants révolutionnaires coloniaux, et de diffusion des idées
marxistes
au-delà de l’Europe. Alors que la vague révolutionnaire reflue en
Occident,
l'Asie en pleine effervescence apparaît au contraire comme
« disponible » pour l’extension du champ d’activité du
Komintern. Par
conséquent, l’Internationale communiste tente à son IVe Congrès
(novembre 1922)
de définir plus précisément une tactique à l’égard des mouvements de
libération
nationale non communistes en Asie. Au mot d’ordre de « front
prolétarien
unique » pour les pays occidentaux, elle substitue en Orient
celui de
« front anti-impérialiste unique », qui doit permettre
« la
mobilisation de toutes les forces révolutionnaires ». Cela
suppose pour
l’Extrême-Orient une réorganisation de la propagande soviétique. Par sa
compétence acquise, Nguyễn Ái Quốc apparaît comme un agent qui
convient
parfaitement en l’occurrence. On ne sait si l’invitation lui a été
expressément
faite de se rendre en Union soviétique. Toujours est-il qu'il disparaît
de
Paris dans la seconde quinzaine de juin 1923. On apprend seulement vers
la
mi-octobre qu’il est passé, par la Suisse ou la Belgique, en Allemagne,
où un groupement
communiste agissant pour le compte du gouvernement soviétique lui a
délivré un
passeport afin de lui permettre d’aller à Moscou prendre part au
premier
congrès de l’Internationale paysanne (Krestintern) en qualité de
membre du
Parti communiste français et de délégué pour les colonies.[22]
Ce départ pour Moscou ne
signifie nullement pour Nguyễn Ái Quốc une rupture avec le Parti
communiste
français, qu’il continuera longtemps à représenter aux différents
congrès,
mais va l’entraîner à concentrer son activité sur l’Asie du Sud-Est,
conformément à l’évolution des préoccupations du Komintern. C’est
alors que
commence vraiment sa période d’initiation, à l’Université des
travailleurs de
l’Orient (KUTV), au marxisme théorique et aux méthodes d’agitation
politique (agitprop).
Nguyễn Ái
Quốc effectuera trois séjours à
Moscou, en
1923-1924, en 1927-1928, et en 1934-1938. Chacun d’eux, à l'instar du
premier,
coïncidera avec une phase tactique dans la stratégie de révolution
mondiale de
l’Union soviétique. Pour le premier séjour, nous sommes maintenant
fixés sur
le souvenir fantaisiste, raconté dans les autobiographies, du
débarquement le
23 janvier 1924 à Petrograd en plein cœur de l’hiver, au lendemain de
la mort
de Lénine, auquel l’hommage a pu cependant être rendu dans un article
dithyrambique que, par extraordinaire, la Pravda publie
presque
immédiatement, le 27 janvier 1924.[23]
Cette
falsification de date
s’expliquerait sans doute par le désir de Hồ Chí Minh de cacher son
dépit de ne
s’être jamais trouvé face à face avec le puissant Lénine. En réalité,
parvenu à
Moscou dans le courant du mois de juillet 1923, Nguyễn Ái Quốc a
assisté du 10
au 15 octobre suivant à la Conférence internationale paysanne,
ouverte par un
exposé du président du comité exécutif du Komintern, Zinoviev, sur le
point de
vue de l’Internationale communiste sur le rôle des paysans
travailleurs. Y
prenant la parole, il s’est particulièrement élevé contre
« l’exploitation
indigne des classes rurales indochinoises par les autorités, les
missionnaires
et les commerçants français ». La conférence a conclu à
l’organisation
des paysans pour la lutte à côté des ouvriers contre les grands
propriétaires
fonciers et le capitalisme.[24]
Elle
a désigné les membres
du Présidium de l’Internationale paysanne, qui à son tour, dans la
première
séance tenue le 16 octobre, a élu un bureau de onze membres. Nguyễn Ái
Quốc en
fait partie comme représentant des colonies.[25]
Distingué
par les dirigeants du Krestintern,
Nguyễn
Ái Quốc se retrouve bientôt au sein du Komintern. En effet, il
participe,
toujours en tant que délégué du PCF et des colonies françaises, au Ve
congrès
de l’Internationale communiste, qui se déroule à Moscou du 17 juin au 8
juillet
1924. Intervenant dans le débat sur le problème colonial, ouvert par un
rapport
de Manuilski, il rappelle les relations réciproques entre révolution
coloniale
et révolution prolétarienne. Il critique ensuite sévèrement
l’inactivité des
Partis communistes occidentaux en ce qui concerne les questions
coloniales,
notamment de celui dont il est un délégué, le PCF : « Nos partis
communistes, les PC anglais, hollandais, belge et les PC des autres
pays, dont
les classes bourgeoises ont conquis des colonies, qu’ont-ils fait?
Depuis
qu’ils ont adhéré aux thèses de Lénine, qu’est-ce qu’ils ont fait pour
inculquer à leurs classes ouvrières l’esprit du véritable
internationalisme,
l’esprit de contact avec les masses des travailleurs des colonies ? Ce
que nos
partis ont réalisé dans ce domaine se réduit à presque rien. Quant à
moi, dont
la patrie est colonisée par la France et qui suis membre du Parti
communiste
français, j’ai l’immense regret de devoir dire que notre parti fait
très peu de
chose pour les colonies... »[26]
Au terme
des travaux du congrès, est
constituée une Commission
de propagande internationale, dont l’attribution principale est
l’organisation
de la propagande communiste dans les colonies, dominions, pays sous
mandat, et
le soutien des activistes et révolutionnaires de ces pays. Nguyễn Ái
Quốc entre
dans la composition de cette commission, où il côtoie, entre autres,
les
Soviétiques Manuilsky et Staline, le Français Marcel Cachin, l'Algérien
Hadjali
Abdelkader, l’Indien M. N. Roy, le Japonais Sen Katayama...[27]
Il est en outre décidé de
créer un bureau d’Orient, afin de diriger la lutte révolutionnaire en
Asie.
Nguyễn Ái Quốc est également désigné membre permanent de ce bureau,
chargé
spécialement de la section du Sud-Est asiatique.
Le Ve
congrès de l’Internationale communiste
correspond en fait aux tous débuts de la période stalinienne en Union
soviétique. Contre Trotski, partisan de la « révolution
permanente »,
Staline va faire triompher la théorie du « socialisme dans un seul
pays ». Dans la vision nouvelle qui se dégage alors de
l'internationalisme
prolétarien, le prolétariat des pays capitalistes avancés aussi bien
que les
peuples opprimés soumis à la domination coloniale ou semi-coloniale
doivent
adopter une stratégie mondiale qui privilégie les intérêts d’État de
l'U.R.S.S., car c’est de la survie et du renforcement de celle-ci que
dépendra
fondamentalement l’essor de la révolution mondiale. La discipline la
plus stricte,
notamment à travers leur « bolchevisation », est imposée aux
partis
communistes étrangers, qui, tout en étant tenus de s’inspirer
étroitement d’un
modèle révolutionnaire calqué sur l’expérience soviétique, doivent
appliquer
docilement la ligne politique définie à Moscou. Ainsi en Chine, avec
le lancement
en 1923 de l’expérience de droite, les membres du Parti communiste
chinois
reçoivent l’ordre de s’incorporer dans les rangs du Guomindang, avec
qui
l’U.R.S.S. entretient de bonnes relations. Dès lors, le Komintern règle
sa tactique
sur celle du parti soviétique : à son Ve congrès, il adopte pour
l’Orient,
comme principe d'action, l’alliance avec la bourgeoisie indigène, et la
stratégie de la « révolution démocratique-bourgeoise »,
phase
initiale dans le programme révolutionnaire communiste.
S’il a
pris le parti d’intervenir sur la
responsabilité
de l’Internationale communiste dans le rassemblement et l’encadrement
des
paysans coloniaux pour « les guider sur le chemin de la révolution
et de
la libération », Nguyễn Ái Quốc s’est bien gardé de s’engager
directement
dans les controverses : sa camarade allemande Ruth Fischer devra
le décrire
comme « timide, amical, simple de ton, un peu naïf, tenu par les
autres
dirigeants de la IIIe Internationale pour un compagnon peu porté à
théoriser ».[28]
Le
personnage qui, en
toutes circonstances, adapte à sa manière les directives de Moscou sans
jamais
s'y opposer frontalement, commence alors à se dessiner. II se précise
après son
envoi à la fin de 1924 à Canton, sous le nouveau nom d'emprunt de Lý
Thụy, aux
côtés de Borodine, chef de la mission soviétique auprès du gouvernement
nationaliste chinois et chargé de l’application de la politique du
Komintern en
Extrême-Orient.
La
présence de Nguyễn Ái Quốc à Canton est
signalée
dès le 8 janvier 1925 par la Sûreté générale d’Indochine.[29]
Nous ne revenons pas ici
sur son activité subséquente, bien souvent décrite.[30]
II
suffit de dire que,
désigné pour répandre l’esprit révolutionnaire en Indochine, il va
s’attacher à
recruter des militants, les organiser disciplinairement et s’occuper
de leur
éducation politique.[31]
L’Association de la
jeunesse révolutionnaire du Viêt-Nam (Việt-Nam thanh niên cách mạng
đồng
chí hội) naîtra de la section vietnamienne de la Ligue des peuples
opprimés
d’Asie, organisation qui constitue le front d’action du Komintern pour
tout
l’Extrême-Orient, et qui coordonne l’action des différents
groupements
anticoloniaux de l’Asie du Sud-Est jusqu'à ce que le moment soit venu
d’y
créer des partis communistes nationaux. Conçu par son fondateur
principalement
comme une pépinière de militants formés dans la doctrine communiste, le
Thanh
Niên est donc une formation de transition qui ne devra se transformer
que plus
tard en un parti marxiste-léniniste agissant en union avec le
mouvement
ouvrier mondial et en accord avec la politique de l’Internationale
communiste
pour diriger la révolution des masses ouvrières et paysannes
vietnamiennes.[32]
Travaillant
à Canton sous le toit du consulat
soviétique, Nguyễn Ái Quốc est par surcroît employé au Parti communiste
chinois
comme chef de la propagande. C’est à ce titre qu’il reçoit et
accompagne dans
tous ses déplacements la délégation de l’Internationale ouvrière et
paysanne,
arrivée à Canton dans les tous premiers jours de mars 1927. En fait
partie
Jacques Doriot, auquel Nguyễn Ái Quốc fournit les éléments du discours
qu’il
prononce le 3 mars devant les Vietnamiens de Canton, appelant la
jeunesse
révolutionnaire vietnamienne à travailler pour la révolution en Chine
en vue
de sa propre révolution. [33]
Mais,
déjà, Tchiang
Kaï-chek s’est tourné contre ses alliés communistes et syndicalistes.
L’éclatement en avril 1927 du conflit entre le dirigeant nationaliste
et le PCC
met fin à la coopération de l’Union soviétique avec le Guomindang.
Nguyễn Ái
Quốc est obligé de quitter précipitamment Canton pour retourner à
Moscou.
Un
tournant politique est alors opéré par
l’Internationale
communiste, qui abandonne sa tactique antérieure de front unique au
profit de
la lutte « classe contre classe ». L’échec de la révolution
chinoise
de 1924-1927 et la répression déclenchée par le Guomindang contre les
communistes chinois conduisent en effet au raidissement du VIe congrès
du
Komintern, en décembre 1927, à l’égard des bourgeoisies nationales.
Soutenant
que ce sont les Etats capitalistes les plus développés qui font peser
sur
l'U.R.S.S. la menace la plus sérieuse, l'Internationale lance les
partis
communistes à l'assaut des partis sociaux-démocrates, dénoncés comme
l’instrument
choisi par le capitalisme pour scinder la classe ouvrière.
Ce
changement de ligne de l’Internationale
communiste
explique-t-il les différents voyages en Europe occidentale qui
ponctuent le
deuxième séjour de Nguyễn Ái Quốc à Moscou, on ne sait. Il déclare
avoir été
envoyé à Berlin, mais ne dévoile pas ce qu’il fait pour le Komintern
dans
l’Allemagne pré-nazie. Il raconte aussi, toujours sans donner beaucoup
de
précisions, qu’il assiste au début de 1928 au congrès communiste contre
l’impérialisme qui se tient à Bruxelles, qu’il visite la Suisse et même
l’Italie fasciste et qu’il fait encore un court séjour en France.[34]
Mais c’est
à compter de
cette époque que sont enregistrés de nombreux départs de Vietnamiens,
de
France surtout, pour Moscou, où ils sont dirigés, aux frais de
l’Internationale,
par les soins du Parti communiste français. Grâce à son influence au
Komintern,
Nguyễn Ái Quốc peut faire admettre gratuitement ses compatriotes à
l’Université
des travailleurs de l’Orient (école Staline), où ils reçoivent une
formation
révolutionnaire et communiste complète. Il prend soin néanmoins de les
tenir
dans l’ignorance de ses moindres déplacements, afin de conserver sa
liberté
d'action.
Entre
temps, les sévères défaites du Parti
communiste
chinois ont incité le Komintern à prendre en considération l’ouverture
d'un
second front en Extrême-Orient : la Fédération communiste des
mers du Sud
(Nanyang), implantée dans l’émigration chinoise du Sud-Est asiatique,
est
fondée à Singapour en 1928. Recevant ses directives du Bureau d’Orient (Dalburo)
installé à Shanghai, dans la concession internationale, elle doit
englober au
départ le Siam et tous les territoires coloniaux de l’Asie du
Sud-Est. Dans
le cadre de cette politique, Nguyễn Ái Quốc est envoyé au Siam en vue
d’y
regrouper les effectifs, afin de démontrer que l’échec en Chine n'a
entamé ni
la vitalité ni la force de l’organisation communiste.[35]
La
naissance du Parti communiste
siamois sera proclamée le 20 avril 1930 au congrès de Bangkok, sous la
présidence de Nguyễn Ái Quốc, délégué de l’Internationale communiste.
Composé
essentiellement de Chinois et de Vietnamiens, ce nouveau parti n’a
cependant
jamais ni statuts, ni programme, et, en dépit de son nom, va
fonctionner comme
une organisation dont l’objectif principal est d’aider à la révolution
dans
les pays de l’Indochine.[36]
La
création du Parti communiste vietnamien a
cependant précédé celle du Parti siamois de deux mois et demi. Car,
dans le
courant de 1929, le débat s’est ouvert sur le caractère opportun,
voire indispensable,
de la constitution officielle d’un parti communiste au Viêt-Nam, et
quelques
dissidents du Thanh Niên ont pris le 17 juin de la même année la
décision de
fonder le Ðông-dương cộng sản đảng (Parti communiste
d'Indochine). Pour
ne pas être en reste, d'autres se sont empressés de constituer une
deuxième
organisation communiste, l’An-nam cộng sản đảng (Parti
communiste
d’Annam), puis une troisième, le Ðông-dương cộng sản liên
đoàn
(Fédération communiste indochinoise). La perspective d’un grave
conflit entre
les différentes tendances oblige Nguyễn Ái Quốc à aller prendre ses
instructions
auprès du Bureau d’Orient du Komintern. II convoque ensuite à Hong Kong
un
congrès unitaire, où il réussit, le 3 février 1930, à fusionner les
trois
organisations en une, le Việt-Nam cộng sản đảng (Parti
communiste
vietnamien). Mais, si les dirigeants de l’Internationale entérinent
cette
initiative, ils voient dans la référence vietnamienne de
l’organisation le
signe évident d'une déviation nationaliste. Soucieux de ne pas entrer
en
conflit avec les exigences fondamentales de la doctrine et de la
discipline
internationalistes, Nguyễn Ái Quốc impose la dénomination de Parti
communiste
indochinois, formulation qui définit le parti nouvellement fondé
essentiellement comme un organisme révolutionnaire de lutte contre le
système
colonial français.[37]
Du reste,
malgré
l'autonomie qui lui est conférée (Nguyễn Ái Quốc obtint qu’il fût
directement affilié
au Komintern, au lieu de dépendre de la Fédération de Singapour), le
Parti
communiste indochinois se plie docilement à la ligne politique
déterminée à
Moscou. Son premier secrétaire général, Trần Phú, a été envoyé de
Moscou,
investi de l’autorité du Komintern. Les « thèses politiques »
qu'il
fait adopter en octobre 1930 ne font que reprendre les conclusions du
VIe
congrès de l’Internationale communiste : elles considèrent le sentiment
national comme contraire à l'esprit de l’internationalisme
prolétarien, et
préconisent le renversement de la bourgeoisie nationale vietnamienne au
même
titre que les colonialistes français. L’affirmation de la primauté de
la lutte
des classes explique le déclenchement immédiat de l’insurrection des
soviets
du Nghệ-Tĩnh, dont les atrocités commises à l'égard des « ennemis
de
classe » provoqueront une répression non moins féroce.
A ce
moment, les nombreuses
difficultés économiques auxquelles ont à faire face les grands Etats
bourgeois
apparaissent à Staline comme autant de signes dénotant l’aggravation de
la
crise du capitalisme, qu’il convient d’exploiter, surtout en
Extrême-Orient.
Par suite, le Komintern envoie ses agents sillonner la région. L’un
d’eux,
Joseph Ducroux, alias Serge Lefranc, doit s’occuper plus
particulièrement de
l’organisation du Parti communiste malais. Après plusieurs voyages sans
problème entre Hong Kong et Singapour, ce qui probablement l’a rendu
imprudent,
il est appréhendé par la police de Singapour le 1er juin
1931.[38]
Les papiers saisis sur lui permettent aux différentes Sûretés
d’opérer
d’importantes arrestations et de démanteler plusieurs réseaux
communistes.
Nguyễn Ái Quốc lui-même est arrêté à Hong Kong, le 6 juin 1931, sous le
nom de
Sung Man-ch'o (Tống Văn Sơ).
La
procédure normale, pour les autorités de
Hong
Kong, aurait été d’accéder à la demande d’extradition faite par le
gouvernement général d’Indochine en lui livrant un détenu qui en
principe n’a
pas commis de délit sur leur territoire. Le récit brodé par Hồ Chí Minh
sur cette
détention en fait pourtant un épisode des plus rocambolesques : un
avocat
britannique local, Frank Loseby, prend sa défense en invoquant l’habeas
corpus, et, soutenu par le célèbre conseiller juridique de la
Couronne à
Londres, Sir Stafford Cripps, obtient sa libération; il embarque
ensuite
clandestinement pour l'Angleterre, se fait de nouveau arrêter à
l’escale de Singapour,
est renvoyé à Hong Kong où la police, l’inculpant d’entrée illégale
dans la
colonie, le remet en prison; fin janvier 1933, Loseby l’aide à
s'évader, et à
se réfugier à Shanghai où son ancien chef au PCF, Vaillant Couturier,
rencontré neuf mois plus tard, le met en rapport avec l’appareil du
Parti
communiste chinois, et d’où, au printemps de 1934, il prendra la mer
pour
Vladivostok afin de regagner Moscou.[39] Fables
assurément pour la
plupart, qui ont toutefois fini par constituer une partie de la version
communément
acceptée de cette affaire, mais auxquelles Dennis Duncanson a fait un
sort dans
une étude très fouillée.[40]
Nguyễn Ái
Quốc se retrouve donc à Moscou pour
la
troisième fois, d’après lui à partir de 1934. Ce troisième séjour est
des plus
studieux, puisqu’il est en partie occupé à suivre les cours des écoles
du
Parti, à la célèbre Ecole Lénine, où les hauts dirigeants communistes
acquièrent leurs « diplômes », puis à l’Institut des
recherches sur
les questions nationales et coloniales.[41] II
coïncide aussi avec le
retour du Komintern à une politique de larges alliances, provoqué par
la montée
de la menace nazie après l'arrivée de Hitler au pouvoir. La crainte
d’un ennemi
de plus en plus redoutable amène Staline à se rapprocher de la France
et de
l’Angleterre, avec lesquelles il cherche à signer des pactes de
sécurité. Les
partis communistes sont invités à ne pas contrarier cette stratégie :
au lieu
de la lutte contre les « social-traîtres », on recommande
l’entente
avec eux, la création de fronts populaires, l’union contre le fascisme
avec les
partis « démocratiques » de la bourgeoisie. Ce sont les mots
d’ordre
du VIIe congrès de l'Internationale en juillet 1935. Commissaire du
Komintern,
Nguyễn Ái Quốc y assiste à titre de délégué du Bureau d’Orient, et non
pas du
Parti communiste indochinois (PCI), représenté par Lê Hồng Phong et
Nguyễn Thị
Minh Khai.
La mise
entre parenthèses du programme de
révolution
sociale ne laisse pas de faire surgir de sérieuses divergences dans le
mouvement communiste vietnamien.[42] Le
comité central du PCI se
décide seulement en été 1936 à redéfinir la tâche de la révolution
indochinoise
à la lumière du VIIe congrès de l’Internationale communiste, tâche
consistant
« à prendre place au sein du Front mondial de la démocratie et de
la paix,
pour lutter contre le fascisme et la guerre d'agression
fasciste ». Mais,
éloigné à Moscou, Nguyễn Ái Quốc semble avoir été tenu pendant toute
cette
période à l’écart de la tournure des événements. Son autorité subit une
éclipse
: en 1934-1935, son action passée a fait l’objet de rudes critiques de
la part
de ses camarades, qui l’ont paradoxalement taxé d’avoir donné des
« instructions erronées dans les questions fondamentales du
mouvement
révolutionnaire bourgeois démocratique » et « préconisé une
tactique
réformiste et collaborationniste erronée ».[43]
Est-ce là la raison pour
laquelle il n’a pas été loisible à Nguyễn Ái Quốc de faire jouer son
influence
pour convaincre les militants de la justesse de la politique
d’« ouverture
démocratique » de l’Internationale ? En tout état de cause, après
avoir
refait surface en 1938, il tient à énumérer, dans un message envoyé au
comité
central du PCI en juillet 1939, les principes directeurs de la
politique à
suivre, en insistant sur la nécessité d’appliquer les directives de
l’Internationale et d’harmoniser l’intervention du PCI avec celle du
Parti
communiste français.[44]
II écrit :
« Au
moment actuel, le
parti ne doit pas
avancer des demandes trop exigeantes (indépendance du pays, Parlement,
etc. ...
). Ce serait se laisser tomber dans les pièges des fascistes japonais.
II doit
formuler des demandes pour des droits démocratiques... II doit exercer
tous ses
efforts pour organiser un large Front national démocratique. Ce front
doit
comprendre non seulement les Indochinois, mais aussi les Français
progressistes
en Indochine, non seulement les couches travailleuses, mais aussi la
bourgeoisie nationale... Le Front démocratique indochinois doit
entretenir des
relations étroites avec le Front populaire français... Le parti doit
combattre
impitoyablement le sectarisme... il doit entretenir des relations
étroites avec
le PCF... »
Ce
texte,
qui, au nom de la lutte contre la
« guerre impérialiste des fascistes » et de la « défense
de
l'U.R.S.S., patrie de la révolution socialiste », met en veilleuse
la
revendication nationale et fait le silence autour du problème agraire,
est en
profonde contradiction avec ce qui constitue aujourd’hui la base même
des
analyses du processus révolutionnaire faites par les communistes
vietnamiens.
Au moment
où il rédige les
lignes mentionnées plus haut, Nguyễn Ái Quốc est à Guilin avec une
unité de la
8e Armée de marche du Parti communiste chinois. Retourné
aux bases
communistes du nord-ouest de la Chine vers la fin de 1938, il a cherché
ensuite
à se rapprocher des frontières de l’Indochine et à rétablir la liaison
avec les
dirigeants du PCI. Au début de 1940, on le retrouve à Kunming, sous
divers
pseudonymes, Hồ-Quang, camarade Trần, camarade Vương (il ne prendra le
nom de
Hồ Chí Minh qu'en 1942). En février 1941, il s’installe à Pác-bó (près
de
Cao-bằng), juste à la frontière chinoise, et reprend ouvertement la
barre. Il
préside, en tant que délégué du Komintern, la 8e conférence
du
comité central du PCI, qui aboutit à la création du Việt-Minh (Việt-Nam
độc
lập đồng minh) le 19 mai 1941. Il s’agit d’un front unique, devant
rassembler
toutes les classes, les partis, les organisations politiques, les
religions, à
l’instar de celui que le Parti communiste chinois a réalisé avec le
Guomindang
et la bourgeoisie progressiste pour battre les Japonais. La stratégie
du
délégué du Komintern ne dévie pas pour ainsi dire de la ligne qu’il a
tracée en
1939, et repose sur le schéma politique du « bloc des Alliés
contre le
fascisme » défini par Staline et l'Union soviétique.
Car,
l'invasion de l'U.R.S.S., la patrie du
socialisme,
par l’armée allemande, en renforçant Hồ Chí Minh dans l'opinion que le
Việt-Nam
est destiné à être intégré dans une stratégie mondiale qui va de
l’Europe
orientale à l’Extrême-Orient, l’a confirmé davantage dans son
internationalisme.
Sa démarche est par suite inspirée plutôt par les considérations
internationales que par les objectifs nationaux. A ce propos, les
mémoires de
son compagnon d’armes Hoàng Văn Hoan sont venus apporter un nouvel
éclairage
sur la politique de Hồ au moment de la prise du pouvoir en 1945 et des
négociations engagées avec les Français en 1946.[45]
Selon Hoan, la stratégie
du bloc des pays alliés contre le bloc des pays fascistes,
avalisée par
le 8e
plénum du PCI en 1941, a été réaffirmée au congrès national convoqué à
Tân-trào
(Tuyên-quang), le 16 août 1945. Hồ explique au congrès que, comme la
France
fait partie du bloc des alliés, il faut faire la paix par un compromis
avec les
Français. La révolution d’août 1945 a donc été réalisée, non pas pour
chasser
les Français, mais pour faire pression sur les Alliés, afin de les
amener à la
table des négociations avec la perspective d’obtenir l’indépendance
pleine
et entière au bout de cinq ans.[46] Le
compromis avec la France
implique le maintien du Viêt-Nam au sein de l’Union française :
c'est le
même mot d’ordre défendu par le Parti communiste français.[47]
Si le Việt-Minh a eu
recours à la lutte armée, c'est parce qu'il y a été acculé par la
violation des
accords du 6 mars 1946 par les Français.
Dix ans
plus tard, lorsque la victoire de
Ðiện-biên-phủ
met fin à la guerre contre les Français, Hồ Chí Minh fait une nouvelle
fois
prévaloir les exigences de la stratégie mondiale de la révolution sur
celles du
nationalisme vietnamien. Pour éviter qu'une défaite trop brutale du
camp
occidental incite les Etats-Unis à recourir à une intervention
atomique, Moscou
et Pékin pressent leur féal de se contenter d’une demi-exploitation de
sa
victoire. Hồ doit ainsi accepter un compromis qui ne lui donne que la
moitié
du pays.
En somme,
un mythe a été créé sur « une
ligne
Hồ Chí Minh, nationale et originale, preuve d’une inventivité et d’une
indépendance de conception et d’action ». Il a été bénéfique pour
l’audience intérieure et extérieure des communistes vietnamiens.[48]
Mais il
fait oublier que le
leader révolutionnaire a voué son existence surtout au triomphe de
l’Internationale
communiste, et que, s’il a œuvré pour l’émancipation de son pays,
c’est pour
mieux l’intégrer au mouvement de l’Internationale ouvrière et paysanne.
[13] Harold
Isaacs, No peace for Asia. New York, 1947, p. 165 (je
suis redevable de cette
indication au
professeur Dennis Duncanson). II est intéressant aussi de noter
qu’après
l’installation à Mayence du quartier général de l’armée française
d'occupation
en Rhénanie, la présence de Vietnamiens soupçonnés d’agitation
politique y fut
signalée en 1919 (cf. Centre des Archives d'OutreMer, fonds SLOTFOM,
III,
29/3a).
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