Le FRANC CFA
 3ème PARTIE - QUELLES CHANCES DE REJOINDRE L'EURO EN L'AN 2002 ?


Nos indicateurs économiques n'ont plus rien d'alarmant pour encore s'inquiéter d'une prochaine dévaluation, à l'approche de l'introduction de l'EURO en cohabitation avec le Franc sur le territoire français. En effet, les finances publiques des pays de la zone Franc sont à présent assainies dans leur très grande majorité. Le commerce extérieur de la zone a même retrouvé son excédent d'avant 1985 et d'avant 1978. Tout "baigne dans le vert" aux dires du F.M.I et des 2 banques centrales BCEAO et BEAC. Nos produits d'exportations agricoles et minières ont retrouvé leur compétitivité en 1994 et ils ne l'avaient pas encore perdue en ce début 1998.

13. Le fantôme asiatique

Il y a lieu cependant de s'inquiéter de la crise financière asiatique qui pourrait avoir à terme des répercussions indirectes sur les cours de nos produits d'exportation, sujets à la concurrence asiatique. Ce risque, minime, est à craindre en cas de surproduction de ces denrées sur le marché mondial, amenant la chute vertigineuse de leurs cours en dollar, et si le dollar est à nouveau déprécié par rapport au Franc Français et donc au FCFA. Ce risque frémit depuis que l'Indonésie, la Malaisie, la Thaïlande, les Philippines, le Vietnam, le Laos et le Cambodge ont fortement dévalué leurs monnaies par rapport au dollar américain, auquel elles sont rattachées volontairement et unilatéralement, et sans la garantie du Trésor américain. Or, leurs taux de dépréciation ont atteint jusque 80 % pour la Roupie indonésienne, alors que l’Indonésie est un des plus gros producteurs de cacao, de palmistes, d'hévéa , de café, etc ... sans négliger les autres pays asiatiques à climats similaires. Or, tous ces pays ont déprécié leur monnaie entre 40% et 80 % par rapport au dollar, qui, lui, ne s'est apprécié que de 20% par rapport au Franc Français et au FCFA depuis un an. Il reste donc un avantage de compétitivité situé entre 20 % et 50 % en faveur des exportations de ces pays d'Asie sur les mêmes produits tropicaux émanant de la zone FCFA. Et cet avantage de compétitivité monétaire risque bien un jour, de jouer à notre détriment, si et seulement si, des surproductions viennent à pousser ces pays à baisser leurs prix d'exportation en dollar, tout en laissant une bonne rémunération à leurs paysans qui sont payés en monnaie nationale fortement dépréciée. Cela est d'autant plus facilement réalisable en pays d'Asie, que leur paysan se contente de vivre frugalement de façon traditionnelle, en consommant les produits du crû, dont les prix courants n'augmentent pas autant que la valeur locale de sa production exportée. Il demeure gagnant à l'échange, à la différence des consommateurs des villes qui doivent acheter la plupart des biens consommés en importations renchéries du montant de la dévaluation, et sans que leurs salaires n'y soient indexés.

14. Soupape de sûreté

Néanmoins, depuis que les pays précédemment sous influence soviétique ont préféré rejoindre l'économie de marché, il y a lieu de constater un raffermissement généralisé des cours des produits de consommation courante de provenance tropicale, à structures de productions plutôt rigides (café, cacao, coton, palmistes, bois, hévéa, coprah, etc...) Cela s'explique par l'ouverture de ces nouveaux marchés au mode de vie occidental. Il est plutôt certain que, dans le pire des cas, il n'y ait pas de risque de chute importante des cours avant 5 à 6 ans, le temps minimum qu'il faudrait pour mettre à profit une politique d'expansion agricole dans les pays d'Asie-du-Sud-Est, qui sont pris dans une tempête incontrôlable depuis 9 mois déjà, sans en voir l'issue prochaine encore ... et sans savoir si ces pays vont poursuivre leur intégration économique régionale, alors que leurs taux de dépréciation monétaire divergent, ce qui les amènera à rompre le fragile équilibre qui les unissait et faisait leur force économique de croissance harmonisée.

15. A quand l’afflux des investisseurs ?

Face aux perturbations asiatiques, nos pays africains de la zone Franc font figure de stabilité. Mais cela ne suffit pas à attirer les investisseurs sérieux, en raison des mauvaises habitudes que nous avons conservées depuis que la pression fiscale les a fait fuir. Ces investisseurs veulent bien payer des impôts, à condition qu’ils soient justement répartis entre tous, et sans l’exception du secteur frauduleux; et à condition qu’ils soient allégés, justifiant en cela la délocalisation de leurs investissements. C’est simple et clair: il n’y a pas besoin de faire des voyages officiels et des ’’journées africaines’’ pour cela. Les investisseurs sérieux savent flairer tous seuls les bonnes affaires, celles qui profitent à tous, dans la transparence, sans’’chasses gardées’’, qui démobilisent toutes les bonnes volontés...

16. Une justice équitable

Une mesure d’accompagnement fondamentale consisterait à faire assister nos juges des tribunaux du travail et du commerce par des conseillers judiciaires dépêchés sur les budgets de coopération de la France et de l’Union Européenne. Cela pourrait restaurer la confiance des hommes d’affaires sérieux dont nous avons grand besoin pour les investissements et les transferts de technologie.

Notre système judiciaire est décrié partout, notamment en milieu Européen, échaudé par ses déboires en Afrique Subsaharienne. Cette mesure peut très bien choquer certains esprits africains chauvins, mais il faudra bien nous résoudre à sacrifier notre orgueil, si nous voulons offrir du travail productif à nos frères qui sont au chômage avec un taux avoisinant les 50%: la dignité d’un homme au travail est préférable à l’orgueil d’une minorité nantie qui est aux commandes d’un pays pauvre à plus de 95% de sa population... Nous sortirions grandis de ce geste d’humilité, contribuant à restaurer la confiance en notre justice, au même titre qu’ailleurs. C’est à ce prix que nous gagnerons définitivement la confiance de nos partenaires financiers et commerciaux, qui accepteraient alors un taux de rentabilité modéré pour leurs investissements, au lieu de l’alourdir du risque judiciaire de plus de 100% !!! ce qui sélectionne très peu de projets fiables en ces temps d’ouverture des marchés à la concurrence, dans la ’’mondialisation’’ de l’économie.

17. Promotion du tourisme

Une politique touristique dynamique et attrayante pour les courts séjours des étrangers dans nos pays contribuerait énormément à inspirer les choix des investisseurs. La bonne infrastructure hôtelière et gastronomique répondant aux critères d’hygiène, (comme au Maroc et en Tunisie) pousserait bon nombre de visiteurs à recommander à leurs proches de choisir nos pays pour la prochaine destination de leur investissement ou de leur installation. Nos armées de ’’sans-emploi’’ en seraient bien heureuses, grâce aux créations d’emplois que ces mouvements entraînent dans leur sillage.

18. Qualification du travail

Une formation professionnelle, axée sur les activités susceptibles d’être créées, devrait bénéficier aux jeunes diplômés sans emploi. De la sorte, les investisseurs y trouveraient un avantage immédiat à choisir nos pays du fait de cette capacité productive disponible en travail qualifié, leur économisant du temps et donc de l’argent. C’est l’atout principal dont avait disposé l’Ile Maurice pour développer sa zone franche industrielle, qui lui avait permis de résorber entièrement son chômage séculaire, jusqu’à faire venir de la main d’oeuvre étrangère! C’est aussi l’avantage des régions industrielles vouées à l’exportation, en Chine du Sud, qui servent d’arrière-pays pour l’ensemble des ’’Dragons’’ d’Asie du Sud-Est.

19. Le culte de l’excellence

Il faudrait aussi restaurer le culte de l’excellence, qui a été banni des programmes scolaires des années 1970 et suivantes, jusqu’à nos jours. Il s’y était substitué une politique de nivellement par le bas, qu’on assimilait à l’égalité sociale. Cela a mené à une sorte de ’’médiocratie’’ qui prône la médiocrité et l’absence d’ambition pour nos jeunes. Cela a entraîné l’écrasement des élites intellectuelles de nos pays, qui préféreraient s’expatrier à défaut de se terrer chez elles. Cela nous a conduits à un vide intellectuel et de réflexion sur nous-mêmes, en laissant le monopole de la recherche et de la pensée à nos bailleurs de fonds, qui ne peuvent pas bien comprendre le coeur de nos problèmes pour nous aider à sortir du sous-developpement spécifique de l’Afrique sub-saharienne. Le cercle vicieux de nos retards de développement ne faisait que sombrer d’avantage dans les abîmes de l’ignorance et de la malnutrition de nos populations, sans compter la marginalisation de nos élites en perdition. Notre Afrique de la zone FCFA a besoin d’un souffle nouveau qui redonne confiance à ses filles et à ses fils pour rétablir un monde nouveau où la bonne gouvernance est soutenue par une élite compétente et consciente des intérêts supérieurs de nos populations, agonisantes en dessous du seuil de pauvreté pour plus des trois quarts. Ce culte de l’excellence avait permis aux ’’Dragons asiatiques’’ de sortir rapidement des rangs des pays sous-développés où ils se trouvaient en 1960. Ils ont rejoint le peloton des pays industriellement avancés en moins de 30 ans, alors que dans ce même laps de temps nous reculions dans notre effort de rattrapage des pays avancés. L’élitisme nous permettrait à présent, après la période de nivellement par le bas que nous venons de passer depuis l’indépendance, de transcender nos rivalités ethniques, en travaillant en commun pour une Afrique unie et prospère.

20. La nécessaire union économique

Il ne peut y avoir d’attrait pour les gros investisseurs exigeant un débouché pour l’écoulement de leurs produits en Afrique francophone, s’il n’y a pas un grand marché unique regroupant les 68 millions d’habitants des 8 pays membres de l’U.E.M.O.A. ou, mieux encore, les 14 pays de la zone FCFA , qui comptent une centaine de millions de consommateurs. Certes, leur pouvoir moyen d’achat les situe autour du seuil de pauvreté, selon les critères des Nations Unies (1$ par habitant et par jour), mais la synergie attendue de cette union économique permettrait de vite progresser. Cela dégagera un pouvoir d’achat suffisant pour n’importe quelle industrie de biens de consommation, en attendant l’effet accélérateur qui entraînera l’avènement de certaines industries de biens d’équipement, signe d’un véritable décollage économique soutenu par son propre dynamisme interne. C’est pourquoi le mot d’ordre de tout défenseur d’une croissance économique durable devrait être ’’l’Union Economique d’abord’’, sans plus retarder cette marche en avant de l’Histoire. Mais il ne suffit plus de le déclarer, comme depuis nos indépendances, il faut passer aux actes. C’est une question de volonté politique des gouvernants africains.

21. Coûts des facteurs inopérants

Une autre mesure nécessaire pour le renforcement de nos structures de production, en vue de les rendre plus compétitives dans les échanges internationaux, consisterait à abaisser les coûts de l’énergie électrique, des transports terrestres, maritimes et aériens, des télécommunications. Toutes ces composantes sont fondamentales pour réaliser un prix de revient concurrentiel. Et, depuis les temps coloniaux, nos économies de la zone FCFA comme celle de la métropole, étaient soumises au ’’colbertisme’’, une façon de justifier les monopoles d’Etat par des raisons stratégiques. Or, cette façon de gérer le secteur concurrentiel est ce qu’il y a de plus antiéconomique dans les temps modernes. La gestion monopoliste des transports maritimes et aériens, de l’énergie et des télécommunications n’a servi qu’à nous exclure de la course industrielle entre les nations. Cela aussi a contribué à la marginalisation de l’Afrique CFA, dans le cadre de sa monnaie forte, à la différence du Nigéria et du Ghana qui ont bénéficié de la dépréciation compétitive de leurs monnaies.

22. Et l’Euro-CFA?

La seule force de cette zone monétaire du FCFA, unique au monde par sa structure et sa longévité, réside dans le noyau stable du contrôle du Trésor Français sur l’émission monétaire et le respect strict de la limitation des avances de la Banque Centrale à 20% des recettes budgétaires de l’année écoulée. La libre convertibilité du Franc CFA entre les deux zones UEMOA et UDEAC et avec le Franc Français, avait bien fonctionné jusqu’en Juillet 1993, date à laquelle la fonte accélérée des réserves de la zone FCFA détenues auprès du compte d’opération du Trésor Français (moins 500 milliards FCFA en un an! soit 2 milliards de Dollars de l’époque!) fit prendre la mesure énergique de freiner cette hémorragie en contrôlant les sorties d’argent de chaque zone, limitées à une importation de biens et services. A présent que ce contrôle semble avoir porté ses fruits, et que la zone a bien reconstitué ses réserves de change qui dépassent six mois d’importations globales, nous pouvons frapper à la porte de la Banque Centrale Européenne (B.C.E.) pour lui demander de se substituer au Trésor Français dans la garantie de change du Franc CFA, lequel pourrait alors s’appeler ’’l’Euro-CFA’’ .

Toutefois, pour que l’Union Européenne accepte de nous prendre en charge, elle ne manquerait pas d’exiger le respect des règles de convergence de Maastricht, tout comme chaque pays affilié à l’Euro a dû les subir. Ce sont des règles qui rassurent la BCE sur la solidité de la politique monétaire mettant la monnaie Euro-CFA à l’abri des spéculateurs. Ceux-ci avaient réussi à ébranler la Livre Sterling et la Lire Italienne en 1992/1993, alors que ces deux monnaies étaient arrimées à l’Ecu européen avec une marge de fluctuations de 2,25% et de 6% respectivement. Ces perturbations avaient été permises en raison du manque de convergence de ces 2 économies, tant pour leur endettement que pour leur déficit public et leur taux d’inflation et d’intérêt. La zone CFA devrait nécessairement réduire son endettement extérieur et intérieur, ainsi que les taux d’intérêt pratiqués par les banques, de même que le déficit public encore élevé dans la plupart des pays membres, pour obtenir l’aval de la B.C.E. Mais pour atteindre ces critères de rigueur, faudrait-il au préalable réaliser l’Etat de Droit, la fiscalisation du secteur informel, ce qui n’est pas pour demain... Il y a lieu de s’attendre à ce que le gouvernement Français continue à nous garder sous sa garantie en couvrant notre Franc CFA comme il cautionne une émission d’O.A.T. (Obligations du Trésor à 10 ans) avec pour contrepartie un contrôle de l’émission et une orientation des masses budgétaires dans le sens des critères de convergence de Maastricht, en vue de l’affiliation à terme de 10 ou 15 ans de la monnaie FCFA à l’Euro, sous la dénomination l’Euro-CFA, ou pourquoi pas ’’AFRO’’.

En attendant, ce sera l’Afrique Noire francophone qui conservera la monnaie ’’FRANC’’ comme monnaie vivante du XXI ième siècle. N’est-ce pas là une sorte de ’’mystère de l’incarnation monétaire’’ qui lie la mère ’’FRANCE’’ à sa fille ’’AFRIQUE’’?

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