Le Franc CFA
  2ème PARTIE- LA DEVALUATION DU 12 JANVIER 1994 ET SES TRAVERS
- Michel Nadim Kalife -


Comme le compte d'opération de la zone FCFA avait fondu de 500 milliards FCFA en 1993 (malgré les mesures officielles contrôle et de restriction des transferts d'argent en dehors des pays membres de chacun des 2 ensembles monétaires de l’U.E.M.O.A. et B.E.A.C), le gouvernement Balladur accepta la condition "sine qua non " du F.M.I., qui ne voulait prendre en charge le refinancement des 14 pays membres de la zone Franc CFA que s'ils décidaient une dévaluation de 50 % du Franc CFA par rapport au Franc Français.

En contre partie de ce sacrifice, la France effaçait aussitôt 25 milliards de Francs français (soit 2500 milliards de nouveaux FCFA) de dettes des pays les moins avancés (P.M.A.) de la zone. Et en parallèle, le F.M.I. mettait en place des plans de refinancement de la dette extérieure de tous les pays membres, de façon à leur permettre de mieux gérer leur budget, tandis que la Banque Mondiale acceptait de redonner des prêts destinés à financer le budget social de la nation , en vue d'améliorer la santé publique, d'alphabétiser les populations et de réhabiliter les infrastructures de communication, dans un programme général de "lutte contre la pauvreté". Une conditionnalité impérieuse de toutes ces aides reposait sur la libéralisation du commerce par élimination de tous les monopoles et de tous les prix administrés. Ce qui fut appliqué à 90 % à ce jour, dans l'ensemble de la zone. Tout gouvernement n'ayant pas appliqué ces conditionnalités s'est retrouvé suspendu de telle aide du F.M.I ou de la Banque Mondiale... avec toutes les conséquences négatives de souffrance pour ses populations ignorantes et innocentes...

Le premier effet positif de cette dévaluation fut de retrouver l'équilibre du budget de fonctionnement de l'Etat. Par l'effet de change le budget bénéficiait de la hausse des recettes d'exportation et des rentrées douanières sur les produits importés tandis que les rémunérations de la fonction publique et des retraités demeuraient stables ou augmentaient seulement de 10 à 15 %. On assista à l'abaissement de la part des traitements à moins de 50 % des dépenses courantes du budget, ce qui constitue un critère de convergence de l'U.E.M.O.A.

5. Malheur aux créanciers intérieurs de l’Etat

Le deuxième effet de cette dévaluation fut de réduire de moitié la valeur réelle de l'endettement intérieur de l'Etat envers les entreprises qui libellent leurs factures en FCFA. D'un coté, le Budget encaissait un motant double de taxes sur les recette d'exportation et d'importation, et de l'autre coté, il ne devait rembourser que le montant nominal de son endettement intérieur d'avant la dévaluation. C'est en quelque sorte une spoliation des créanciers de l'Etat. C'est de cette même façon que procédait le Roi de France à partir de Philippe le Bel qui avait retiré de la circulation toutes les pièces d'or en cours pour les remplacer par de nouvelles pièces allégées de moitié, mais ayant le même pouvoir libératoire. C'est une procédure "légale" et cynique du pouvoir régalien, servant à ponctionner la richesse des créanciers locaux de l'Etat, mais avec la différence que la plupart de ces créanciers doivent aujourd'hui repayer leurs propres créanciers de l'étranger du double montant en FCFA de leurs commandes livrées à l’Etat . D'ailleurs, nombre d'entreprises ont dû s'enliser pour plusieurs années, si elles n'ont pas carrément déposé leur bilan ou ne se sont pas "évanouies dans la nature"; c'est un jeu à somme nulle : les gains réels de l'Etat se traduisent par des pertes réelles d'égal montant des entreprises qui l'ont fourni à crédit.

6.Sacrifier le secteur privé national sur l’autel du FMI

Et dire que l'on déclarait à tout va que la croissance économique reposerait désormais sur le développement du secteur privé... quelle arrogance ! Et pire encore ! Comment le F.M.I. peut-il se permettre de renflouer d'abord les créanciers extérieurs que l'Etat doit rembourser au double du montant en FCFA, alors qu'il fait attendre les créanciers intérieurs en FCFA qui ne comptabilisent même pas d'intérêts de re-tard ? De plus, ces créanciers sont lourdement pénalisés par les agios débiteurs de leurs banques. Ce procédé est d'autant plus choquant que le F.M.I prétend donner au secteur privé un rôle de premier plan dans la politique de relance économique. Mais alors, cela laisse supposer que le F.M.I. compte sur d'autres acteurs privés (extérieurs ?) que ceux qui sont sacrifiés ! Les quelques centaines d'entrepreneurs nationaux, qui avaient eu le courage de s'ouvrir au secteur formel en fournissant l'Etat, se retrouvent ainsi ruinés par cette modalité de les reléguer au second plan, après les créanciers extérieurs ... qui avaient pourtant accordé de mauvais crédits, improductifs et suicidaire, à l’Etat.

7. Les Prêts criminels

Nos bailleurs de fonds privés (notamment les banques étrangères) doivent être considérés comme "criminels", pour avoir financé des projets non rentables. Ils ne l'auraient pas fait dans leur propre pays... Ils ont été complices des hommes d'affaires véreux et malhonnêtes qui ont grugé nos gouvernements en nous faisant "avaler" leur projets suicidaires pour l'économie nationale, et avec des taux d'intérêt très élevés par rapport à ceux concédés par les bailleurs bilatéraux ou multilatéraux. Il aurait fallu les traduire devant un tribunal international pour les condamner à nous reverser des "Dommages et intérêts", au lieu de les laisser s'engraisser au sein du Club de Londres, qui les ménage comme s'ils étaient honnêtes. Les institutions de Bretton Woods se comportent comme "Ponce Pilate", face à l'immolation de nos pays pauvres, endettés injustement et abusivement. Les Etats nantis n'ont pas d'amis, mais des intérêts à défendre, y compris ceux de leurs banques qui ont accordé des prêts antiéconomiques, alors que nos pays souffrent de malnutrition... N’y a-t-il donc pas de morale publique internationale envers les pays pauvres?

8.La résurrection des banques

Un autre effet-change de cette dévaluation de 50 % fut de doubler la valeur en FCFA des avoirs extérieurs des institutions financières
de la zone FCFA, des banques et des assurances. Elles étaient exsangues, à la veille de la dévaluation, pour les raisons suivantes :

  - le soutien qu'elles avaient apporté aux entreprises publiques sous la pression des pouvoirs publics, en dépit des règles prudentielles ;
  - les crédits de "notoriété" ou de complaisance qu'elles étaient obligées d'accorder sous le régime oppressif en vigueur, de soumission du privé au public, de l'économique au politique ;
  - le retrait des liquidités des organismes publics traditionnellement excédentaires en trésorerie, comme les Caisses de Stabilisation des produits d'exportation ou les monopoles d'exploitation minière et du bois : ces liquidités servaient depuis 1984 à renflouer l'impasse budgétaire au lieu d'alimenter les banques.

L'ensemble de ces pratiques avait abouti à ce qu'en juin 1990 déjà, les banques des pays membres de l'U.M.O.A avaient 500 milliards FCFA de créances irrécouvrables alors que l'ensemble de leurs fonds propres atteignait 550 milliards FCFA ; de même, les banques de l'U.D.E.A.C détenaient 250 milliards de créances irrécouvrables pour 250 milliards de fonds propres! Malgré ces violations de la réglementation bancaire par les banques de son réseau, la banque centrale les couvraient en finançant leurs réescomptes sur la base de ces crédits impayés. Le système bancaire chavirait.

Il faut néanmoins reconnaître que c'est l'appartenance à la zone franc qui a permis à notre système bancaire de "tenir" et de continuer à fonctionner sur des "échasses d'argile", grâce à la bonne réputation de solvabilité du garant, le Trésor Français, par le biais du compte d'opération qu'il est tenu d'honorer. Et les gouvernements africains de la zone franc, ayant pouvoir de pression sur les agents des banques nationales et de la banque centrale, s'étaient alors permis de renflouer leurs propres besoins de trésorerie sur les encours bancaires autres que les avances autorisées de la Banque Centrale (à hauteur de 20 % des recettes budgétaires, conformément aux règles de l'UMOA). A l'approche de l'opération cambiaire attendue de 50 % (dont les banques à participation étatique étaient au courant depuis juillet 1993), il fut procédé à d'importants transferts de fonds libellés en FCFA sur les comptes extérieurs de ces banques. Celles-ci allaient jusqu'à utiliser les dépôts de la clientèle. Et c’est cette pratique abusive qui permit à l'ensemble du système bancaire de rééquilibrer ses comptes en doublant la contre-valeur en FCFA de ses avoirs extérieurs devenus subitement abondants. Cela a suffi pour éponger leurs créances irrécouvrables, et permit, d'un coup de baguette magique, d'assainir le réseau bancaire de la zone FCFA alors qu'il était condamné à disparaître à la veille de la dévaluation.

9. Les paysans enrichis malgré eux

Un gagnant modeste de la dévaluation de 50 % du 12 janvier 94 se trouve être le producteur agricole et cela pour la première fois depuis l'indépendance. En effet, jusqu'à l'intervention brutale des Institutions de Bretton Woods dans la gestion économique de nos Etats, le 11 janvier 1994, c'étaient les Caisses de Stabilisation des prix des produits agricoles ou les monopoles de commercialisation de ces produits, qui payaient un prix modique aux paysans. Cela décourageait notre jeunesse active à s'orienter dans de secteur de base de l'économie africaine, qui restait à l'abandon entre les mains ’’archaïques’’ des paysans analphabètes, dont la productivité est nettement inférieure à celle de leurs concurrents asiatiques, mieux groupés et encadrés, et surtout mieux rémunérés grâce à l'effet-change de leurs monnaies sous-évaluées. Mais ce redressement de la situation pécuniaire du producteur agricole dans la zone monétaire FCFA depuis 1994 ne s'est pas encore traduit par la ruée de la jeunesse active vers ce secteur. Pourquoi ?... C'est parce qu’aucune mesure d'accompagnement de la dévaluation n'a été prise en leur faveur : absence de terre cultivable mise à leur disposition, inexistence de structure de crédit agricole adapté à la donne africaine, manque chronique d'encadrement et de formation aux techniques culturales modernes, inefficacité des circuits de collecte et de commercialisation des produits agricoles, inadéquation de notre système éducatif qui privilégie l'enseignement théorique en méprisant le technique et le rural en particulier. Pour preuve, il n'existe pas aux yeux de la jeunesse, de modèle de paysans riches et ayant bâti grande fortune, qui puisse leur donner le goût d'entreprendre dans l'activité agricole avec un diplôme professionnel à la main ...

10. La dévaluation n'est pas la cause du boom agricole

Si la Banque Mondiale et le F.M.I se flattent de l'accroissement considérable de la valeur des exportations agricoles depuis la dévaluation, il faudrait d'abord savoir qu'une mise en culture de caféier exige au moins 4 ans pour devenir productive, contre 6 ans pour un cacaoyer et 10 à 15 ans pour les grumes de bois. Ce ne peut donc pas être une conséquence directe de la dévaluation si nos performances agricoles ont bondi en volume dès le lendemain de la dévaluation. Il faudrait plutôt regarder du côté des trafics frontaliers des pays limitrophes, avec le Ghana et le Nigeria, qui avaient libéralisé la commercialisation des produits agricoles depuis 1990. Cet avantage de prix avait détourné l'écoulement d'une partie des productions de la zone FCFA au profit de ces 2 pays jusqu'en 1994. Et à cette date la hausse des pris d'achat aux producteurs en zone FCFA a réorienté alors les flux vers les ports de chaque pays producteur. C'est la principale explication intelligible, en dehors des conditions climatiques plus favorables en 1994/1996. Pour ce qui concerne le bois, c'est l'interdiction d'abattage des forêts de bois d'exportation en Asie du sud-est qui fit reporter les efforts de déforestation sur la zone CFA, appauvrie par une décennie de baisse de 30 % du pouvoir d'achat de ses populations entre 1985 et 1993.

La forte hausse des exportations agricoles résulte essentiellement des hausses en cascade des prix unitaires des denrées, café, cacao, coton, bois tropicaux, hévéa, gomme arabique, palmistes, noix de cajou, coprah, arachide, beurre de karité, tous produits ayant bénéficié d'une hausse rampante des cours mondiaux libellés en Dollar américain. Et comme le dollar était réévalué de 100 % par rapport au FCFA, par l'effet de la dévaluation de 50 %, tous les prix de ces denrées se retrouvaient multipliés par 3 ou 4 ou 5 en FCFA, selon le cas.

Ce miracle des recettes triplées, quadruplées au quintuplées ne peut dont être imputable aux effets directs de la dévaluation, mais aux hasards heureux de l’Histoire, qui a toujours connu des cycles de hausse des cours mondiaux succédant à des cycles de baisse. Il est cependant utile de savoir que cette prime d'exportation des produits agricoles avait été confisquée en grande partie, en 1994, avant la mise en place effective de la libéralisation du commerce agricole, par les monopoles d'Etat qui ont vite fait de renflouer les caisses du budget de l'Etat, le grand bénéficiaire de la dévaluation.

11. L’effet pervers sur les denrées alimentaires

Au niveau agricole, il y a lieu de constater la flambée des prix intérieurs des denrées du crû, dès les premiers mois qui suivaient la dévaluation, sans rapport direct avec le coût des intrants importés. Il s'est passé tout simplement le phénomène suivant : d'une part, les populations à revenus modestes ou moyens ont dû reporter leurs choix de consommation sur les produits vivriers locaux par suite du doublement automatique des prix du riz et du maïs importés. Cela entraîna la "Loi de King" pour les denrées du crû, subitement trop demandées par rapport à l'offre disponible ; d'autre part, la libre sortie de ces produits, imposée par le F.M.I en 1994 dans ses conditionnalités, permit leur transport vers des points de consommation où leur prix était plus rémunérateur, créant en cela une pénurie artificielle dans le pays producteur. De la sorte, la flambée des prix des produits vivriers de consommation locale succédait à celle des produits d'exportation et de rente. D'ailleurs, il faut aussi connaître les marchés des produits vivriers en Afrique pour mieux comprendre ce phénomène de contamination : les prix des denrées sur un marché local sont toujours fixés après concertation du "cartel des revendeuses". Comme celles-ci commercialisent aussi les denrées importées dont elles maîtrisent les cours intérieurs, il leur arrive de lier les cours de l'ensemble des produits à même usage ou utilité, sans tenir compte de l'élément "coût" ou de leur rareté. C'est plutôt la loi du cartel qui prévaut, au détriment des règles de concurrence . Dans ces conditions l'objectif de transparence du marché recherché par le F.M.I se trouve bafoué à l'insu de ses grands financiers aux lourdes bottes d'or ... L'effet pervers s'est donc produit, alors qu'en conservant la régulation des offices de stabilisation des prix des denrées de première nécessité (sous le contrôle éventuel d'un représentant local du F.M.I., qui ne fait plus du tout confiance à la gestion publique), an aurait pu éviter ces dérapages de prix contrôlés par les cartels de revendeurs locaux, et qui ont sérieusement amputé le pouvoir d'achat des populations.

12. Encore la ’’pensée unique’’

Il serait sage que les institutions de Bretton Woods se ravisent, et renoncent à imprimer leur "pensée unique" au marché africain dont elles ne connaissent pas bien les contours ni les détours. On a vite fait de tomber dans les pièges du secteur informel, dont la rationnalité échappe encore aux économistes formés à l'Ecole Néoclassique de Cambridge ou du Massachusetts. Il y a des labyrinthes qui font aboutir à des effets pervers, comme celui qui est décrit plus haut. C'est ainsi qu'en accroissant la pression fiscale sur le secteur moderne (qui déclare régulièrement sa comptabilité commerciale ou industrielle) depuis le ’’débarquement’’ du F.M.I en zone FCFA (en 1982/83/84, selon les pays) on a assisté à la démission des grandes sociétés étrangères, gros contribuables, au profit du secteur informel, devenu de plus en plus frauduleux en accueillant les opérateurs économiques qui veulent échapper au fisc et au paiement des droits de douanes sur les marchandises importées. Cette pratique à courte vue, visant à procurer plus de recettes immédiates au budget, eut pour effet pervers de rétrécir l'assiette fiscale, et d’entraîner les opérateurs économiques nouveaux dans le cercle infernal de la fraude et de la corruption généralisée. Il nous sera désormais très difficile (sinon au prix d'une grande croisade de civisme), de restaurer un climat de confiance dans le monde des affaires. Ce phénomène pervers explique en partie, la marginalisation de nos pays africains dans le concert mondial des investisseurs privés. Le F.M.I a donc manqué de perspicacité en la matière, en appliquant la mécanique du coefficient multiplicateur, sans soupçonner l'existence de circuits invisibles à l'oeil d'un économiste néoclassique ...C'est là un grand tort causé à nos économies qui n'en avaient pas besoin, vraiment... Mais les "dieux de Bretton Woods" demeurent imperturbables et confiants dans leurs méthodes, que l'on peut tout aussi bien qualifier d'autoritaires et de despotiques. Il faudrait qu'ils se rachètent vite et bien, par une remise gracieuse des dettes improductives de nos Etat, contractées dans l'euphorie des années folles. Les D.T.S du F.M.I devraient bénéficier aux pays pauvres et endettés ... pour cela !  
- fin de la 2ème partie -