Le Franc CFA

  1ère PARTIE - LA GENESE DU FRANC CFA
- Michel Nadim Khalife - 


C’est bien sous le gouvernement provisoire de la Libération, présidé par le Général de Gaulle, qu’est né le Franc CFA, par décret du 25 décembre 1945, le jour même de Noël... signe de sa pérennité...
 Son taux de change était fixé à 100 FCFA (Franc des Colonies Françaises d’Afrique) pour 170 Francs Métropolitains. Cette définition nouvelle se substituait à l’ancien taux de 1 pour 1. Le Franc des Colonies Françaises d’Afrique était émis par la BAO (Banque de l’Afrique Occidentale). Celle-ci détenait le privilège d’émission de la monnaie dans les colonies françaises d’Afrique Subsaharienne par la loi du 29 Janvier 1929, privilège conservé jusqu’au décret du 20 Janvier 1955 du gouvernement socialiste de Pierre Mendès-France, qui préféra confier ce droit régalien à ’’l’Institut de l’AOF et du TOGO’’ pour l’Afrique Occidentale et ’’l’Institut de l’AEF et du Cameroun’’ pour l’Afrique Equatoriale.

1. D’abord la réévaluation du FCFA en 1945 et 1948

Cette réévaluation du Franc CFA à sa naissance par rapport au ’’Franc Métro’’ était justifiée auprès des autorités monétaires de Bretton Woods qui entraient en fonction à la même date. En effet, la France y avait fixé son taux de conversion à 1 Dollar Américain (US $) pour 119,50 Franc Français (FF), à la date du 25 décembre 1945. Or, durant la période allant du débarquement des Alliés en Afrique du Nord en novembre 1942 (date de rattachement des colonies françaises d’Afrique au gouvernement provisoire du Général de Gaulle réfugié à Londres) et jusqu’à la Libération (du Régime de Vichy), ces colonies avaient arrêté toutes relations commerciales avec la Métropole, et avaient établi des échanges commerciaux avec les Alliés (Etats-Unis d’Amérique et Grande Bretagne, ...). Cela avait imprimé une autonomie économique à ces territoires, qui n’avaient pas connu l’inflation monétaire de la Métropole, grâce au soin méticuleux d’émission des billets en circulation par la BAO. Sa règle constante d’émission demeurait de trois unités de papier fiduciaire pour une unité d’or en réserve (ou de $ Américain ou £ Sterling, convertibles en or).
La Métropole ayant connu une inflation supérieure de 70% par rapport à celle de l’AOF et de l’AEF entre 1942 et 1945, le taux de conversion de 1,70 Franc Métro pour 1 Franc CFA fut imposé le 25 décembre 1945. C’était la première réévaluation. Elle tenait compte de l’évolution comparée des prix entre la métropole et ses colonies d’Afrique Noire.

Une deuxième réévaluation du Franc CFA par rapport au Franc Métropolitain est intervenue le 17 Octobre 1948, sous le gouvernement de Pierre Mendès-France, par suite de la dévaluation du franc Français par rapport au Dollar et à toutes les autres monnaies contrôlées par le FMI. Le Franc CFA valait désormais 2 ’’Franc Métro’’, soit une nouvelle réévaluation de 15%. D’ailleurs, celle-ci profita à d’importants mouvements de fonds entre la Métropole et Dakar, Lomé, Douala et Brazzaville à l’époque. A la même date le Franc des Colonies Françaises du Pacifique, dit FCFP, était réévalué de 2,40 Franc Métro à 5,50 F Métro, soit 130% de réévaluation!

2. Le choc de Dakar: la dévaluation de 1994

Depuis le 17/10/1948 on n’entendit plus parler de réévaluation ni de dévaluation jusqu’au 12 Janvier 1994, sous les fourches caudines de Michel Camdessus, descendu spécialement à Dakar de son piédestal du F.M.I. à Washington pour réunir les 14 chefs d’Etat et de gouvernement des pays africains de la zone Franc. Là, ils étaient censés venir statuer sur le sort de la compagnie multinationale ’’Air Afrique’’. Et, ce fut le coup de théâtre: 50% de taux de dévaluation du FCFA par rapport au FF! Cela semblait aux yeux de tous comme une violation de la sacro-sainte stabilité du FCFA sous la garantie de la France, sa marraine.

Notre confiance en la France était définitivement ébranlée: plus rien ne serait plus comme avant... Les ministres des Finances et de la Coopération s’étaient révélés comme des fieffés menteurs aux yeux des épargnants africains piégés par leurs déclarations rassurantes entre 1989 et 1993. C’est ce qui explique la panique qui est entrain de se répandre comme une odeur de soufre à travers l’ensemble de la zone Franc, à l’heure où l’Union Européenne sélectionne les états membres qui auront droit à la conversion stable et automatique de leur monnaie nationale en monnaie Euro dès le 1er Janvier 1999. La menace d’exclusion de pays aussi riches que l’Italie ou le Royaume-Uni donne à trembler à ceux qui par comparaison, se disent: ’’mais alors, que deviendrions-nous, les 14 pays membres réunis de la zone CFA, dont le P.I.B. total n’atteint même pas le quart de celui d’Italie?!’’.

3. Le Franc fort

Durant 46 années, de 1948 à 1994, le taux de conversion du FCFA en FF était demeuré fixe, sans jamais tenir compte des taux comparés d’inflation ni de la détérioration des termes de l’échange entre les deux ensembles économiques. Cette fixité du taux de change marchait bien, effectivement , jusqu’aux années 1970, époque de la prise de conscience des pays d’Asie du sud-est, qui décidaient ensemble de déprécier progressivement leurs monnaies en vue de rendre leurs exportations compétitives par rapport au Japon, leur modèle économique. Ces pays, en dévaluant fortement leur monnaie nationale, avant de la raccrocher au Dollar américain pour inspirer confiance aux investisseurs, ont réussi en 20 ans à conquérir 10% des parts de marché dans les échanges mondiaux, alors que les pays africains au sud du Sahara baissaient de 2,4% à 0,7% entre 1970 et 1993. C’est aussi les dévaluations à répétition des trois monnaies limitrophes de la zone FCFA, Naira, Cédi et Zaïre, qui rendaient les produits des pays à monnaie FCFA de moins en moins compétitifs: les industries locales de la zone FCFA déposaient l’une après l’autre leur bilan face à l’envahissement de leur marché intérieur par des importations concurrentes en provenance de ces 3 pays limitrophes, ou encore des pays asiatiques à monnaie sous-évaluée. Ce handicap de change, résultant de la politique du ’’Franc Fort’’ que le gouvernement du Président Valérie Giscard d’Estaing avait engagée dès 1975 (avec la mise en place en 1979 du ’’système Monétaire Européen’’ qui limitait à 2,25% les marges de fluctuation du Franc Français par rapport au Deutsch-Mark), était aggravé par la fraude douanière qui favorisait les biens importés d’Asie, du Nigeria, du Zaïre et du Ghana. En outre, la surproduction mondiale de cacao, café, hévéa, coton, bois, phosphate,... combinée avec la baisse de la demande des pays industriels résultant du second choc pétrolier de 1979, ont poussé les exportateurs asiatiques à déverser leurs productions sur le marché international à bon compte en valeur exprimée en monnaie locale, tandis que les exportateurs de la zone Franc CFA subissaient de plus en plus la baisse de leurs recettes en FCFA. Cela aggravait le déficit de la balance commune des paiements extérieurs de la zone CFA. Cette situation déséquilibrée des comptes extérieurs appelait déjà à procéder à un réajustement monétaire dès 1986, date à laquelle le Dollar américain était descendu à 250 FCFA après avoir plané à plus de 500 FCFA en 1985: la moitié de nos recettes d’exportations en FCFA s’envolaient par le simple jeu des cambistes et des luttes d’hégémonie monétaire entre les puissances financières du Japon, des USA, de l’Allemagne et de la Suisse . Et comme nous étions toujours habitués à importer et à consommer tout ce qui nous plaisait sur le marché mondial, sans restriction de quota de change, grâce au compte d’opération de la zone FCFA ouvert auprès du Trésor Français, les importations n’ont pas été freinées, aggravant de ce fait notre déficit du commerce extérieur et la nécessité de dévaluer pour réajuster.

4. Une gestion publique laxiste

Parallèlement, les pays africains de la zone Franc, ayant énormément profité de l’envolée des prix des matières premières dans la foulée du premier ’’choc pétrolier’’ en 1973, avaient beaucoup emprunté, à taux d’intérêt élevé, sur le marché international des ’’pétrodollars’’, pour engager des grands travaux de style ’’pharaonique’’, improductifs. Mais leurs échéances de remboursement continuaient à tomber dans les années 1980 où les recettes d’exportation se mettaient à chuter... Les reports d’échéance se trouvaient aggravés par les taux d’intérêt atteignant jusque 20% l’an. Devant la cascade des impayés publics et le refus du gouvernement Balladur de venir au secours des budgets des Etats africains de la zone Franc (la France s’étant engagée dans le programme européen du Marché Unique depuis 1985, avec des critères de discipline budgétaire à respecter en vue de la convergence vers la monnaie unique européenne), les pays de la zone FCFA se sont alors adressés au Fonds Monétaire International pour les aider à trouver une solution à leur endettement extérieur. Dans un premier temps, le F.M.I. leur imposa de privatiser les entreprises publiques déficitaires, pour qu’elles ne pèsent plus sur le budget de l’Etat. Dans un deuxième temps, le F.M.I. exigea la diminution de moitié des rémunérations de la fonction publique dont la charge absorbait plus de 80% des dépenses courantes du budget de l’Etat. Mais cette mesure rencontra partout l’opposition farouche des fonctionnaires et ne put donc aboutir. En outre, l’Etat était énormément endetté envers le secteur privé intérieur du pays, qu’il n’arrivait plus à payer à cause des charges élevées de remboursement de la dette extérieure, des déficits des entreprises du secteur public, des salaires abondants de la fonction publique pléthorique, du manque de ponctions sur les recettes d’exportation en dégringolade, et du rétrécissement de l’assiette fiscale résultant de la fermeture progressive des sociétés étrangères qui ployaient sous la pression fiscale écrasante appliquée au seul secteur déclaré.

Dans ces conditions le F.M.I. ne trouvait pas d’autre solution que la dévaluation de 50% du Franc CFA, pour ramener le budget à l’équilibre: cela diminuerait de moitié en valeur réelle, la charge salariale de la fonction publique ainsi que la dette intérieure de l’Etat envers ses créanciers locaux.

Il y avait donc deux raisons fondamentales qui justifiaient le recours à la dévaluation du FCFA: d’une part, le rééquilibrage du commerce extérieur de la zone, et d’autre part, le rééquilibrage du budget de l’Etat. Mais il se posait alors le problème de savoir comment rembourser la dette extérieure libellée en devises étrangères, qui augmenterait du double pourcentage de la dévaluation. Michel Camdessus et le ministre Français de la coopération avaient alors rassuré les chefs d’Etat et de gouvernement des pays membres de la zone FCFA de mesures d’accompagnement de cette dette extérieure par des moyens appropriés d’allégement. Le tour était joué. Les Etats africains de la zone Franc se sentaient soulagés de leurs erreurs de gestion laxiste du passé... On pouvait repartir à zéro! L’ont-ils fait et compris depuis lors? 
- Fin de la 1ère partie -