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DANS LA TOURMENTE
Septembre 1974.
Le Conseil de Professeurs de la Faculté de Médecine de Saigon a voté ma
promotion au grade de professeur titulaire, Chef du Service de
Chirurgie Générale et plastique au C.H.U. de Chợ Rẫy. Petite
satisfaction au milieu de sombres menaces qui s’accumulent sur l’avenir
de mon pays, la République du Sud Viêtnam.
Les accords de Paris signés en 1973 ont consacré le
départ définitif des troupes américaines et un cessez-le-feu entre les
forces communistes Nord Viêtnamiennes et l’armée de la République du
Sud Viêtnam. L’objectif du Nord Viêtnam étant toujours la réunification
par la force, nous savons que la guerre va reprendre inévitablement.
Cette sombre prévision est confirmée par les reconnaissances aériennes
qui montrent des milliers de camions, chars, canons roulant en
direction du sud sur la piste Ho Chi Minh.
Je suis au courant des violations du cessez-lz-feu et de
l’intensification de la guerre par la réception de blessés, militaires
et civils, de plus en plus nombreux, et provenant de lieux de plus en
plus proches de notre hôpital : les salaires des soldats mobilisés
étant très bas, leus familles sont souvent obligées de les suivre et
vivre dans des camps intallés dans le voisinage du poste. Lors des
attaques des postes fortifiés, ces camps sont souvent submergés ;
les femmes et les enfants se réfugient dans des abris creusés à
l’intérieurs des barraques et sont blessés par les grenades lancées par
les assaillants à travers les trappes des tranchées.
3 Janvier 1975.
Annonce de la chute de PHƯỚC LONG, premier chef-lieu de province tombé
aux mains des communistes. Phước Long est situé à une centaine de
kilomètres au nord-ouest de Saigon.
Début mars 1975.
Chute de BAN MÊ THUỘT, capitale des Hauts Plateaux, après une violente
offensive menée par trois divisions Nord Vietnamiennes (plus de vingt
mille hommes) précédées de chars T54 et de bombardement par artillerie
lourde.
Le capitaine LAI CÔNG ÂN, pilote de l’armée de l’air, fils d’un parent,
de retour à Saigon m’apprend qu’au cours de la bataille son ppareil a
été abattu par la D.C.A. ennemie et qu’il a dû combattre avec les
fantassins avant de réussir à traverser les lignes ennemies.
Les nouvelles catastrophiques se succèdent :
abandon de PLEIKU et de la deuxième région, chute de QUẢNG TRỊ, HUẾ,
ÐÀNANG, NHA TRANG…
Courant avril (je
ne me rappelle pas la date exacte), je reçois la visite inopinée d’un
ami, le Médecin Colonel J. Tréguer qui a travaillé pendant plusieurs
années à l’hôpital Grall de Saigon et m’a aidé avec compétence et
dévouement à enseigner à la clinique chirurgicale de la Faculté de
Saigon. Je ne pensais du tout le revoir à Saigon car il était
rentré en France depuis deux ans après avoir terminé son service à
Grall. Le docteur Tréguer m’informe qu’il a accepté de revenir au
Viêtnam au sein d’une mission humanitaire du service de santé militaire
français pour me revoir et me sauver. Il m’apprend que la route du Cap
Saint Jacques est coupée et Saigon encerclée : il s’est entendu
avec un colonel américain qui est d’accord pour m’emmener à bord de son
avion. Il me conseille de quitter discrètement mon service pour
rejoindre l’ambulance de l’hôpital Grall stationnée à l’extérieur et
gagner immédiatement l’aéroport car l’attaché de l’air américain
n’attendra pas plus d’une heure.
Je suis assailli par de nombreuses pensées confuses
et contradictoires : touché par l’amitié sincère que me voue le
docteur Tréguer, j’éprouve, d’une part, le vif désir de partir pour ne
pas tomber sous le joug des communistes, d’autre part, une grande gêne
à l’idée de devoir quitter ainsi, sans un mot, familles, infirmières et
malades du service, car ils ont toujours été rassurés par ma présence,
devant l’absence et le départ de nombreux autres médecins du service.
La pensée qu’ils pourraient être tués alors que je serais sain et sauf
en lieu sûr m’a été intolérable et j’ai pris la décision de renoncer au
départ. Je suis donc retourné au bloc opératoire et me suis jeté
à corps perdu dans les interventions urgentes pour m’étourdir et
éloigner cette idée angoissante que j’ai peut-être pris la mauvaise
décision.
Le 29 avril 1975,
les rues menant à mon hôpital sont barrées. Je me suis réfugié à
l’hôpital Grall. A la demande du Professeur Gruet, Médecin
Colonel chef du service de chirurgie, j’ai participé aux activités du
service et opérés trois blessés amenés là.
30 avril 1975. Capitulation
du Sud Viêtnam par le Général DƯƠNG VĂN MINH. Le professeur Gruet est
descendu pour dissuader des fusilliers marins sud vietnamiens de
continuer le combat et demander à leur automitrailleuse, en position au
carrefour situé juste sous le bloc opératoire, de quitter les lieux.
Quelques heures après, une longue colonne de chars T
54 descend l’avenue Thống Nhứt en direction du palais de l’Indépendance
pour la prise de pouvoir.
Je dois quitter l’hôpital Grall et me présenter aux nouvelles autorités
à la Faculté de Médecine et à l’hôpital.
Commence la rééducation
qui a duré cinq mois, avant que je ne sois autorisé à reprendre mes
fonctions antérieures de professeur chef du service de chirurgie.
Première leçon :
nous devons être rééduqués car, diplômés des universités occidentales,
nous avons été contaminés par la dégénérescence capitaliste.
Les cours sont donnés par l’instructeur commissaire politique de 8h à
12h30 puis de 13h30 à 18h30. A la fin de chaque paragraphe de son
discours, l’instructeur applaudit et nous devons applaudir à sa suite.
Un collègue a d’ailleurs si bien pris le pli qu’il parvient, tout en
sommeillant durant le discours officiel, à applaudir toujours au bon
moment. Chacun feint de ne rien remarquer tandis que l’instructeur
continue sans rien voir jusqu’au jour où, entrainé par son élan, notre
ami glisse de son siège et se retrouve par terre, sans s’arrêter pour
autant d’applaudir !
Dans la soirée a lieu une projection de films documentaires montrant
d’abord la supériorité de l’armée et de l’idéologie communistes :
victoire à Diên Biên Phu, réfection de la piste Ho Chi Minh qui a
permis d’acheminer les troupes vers le Sud, femmes énergiques
manipulant des canons anti-aériens, gardant des pilotes américains
abattus, etc… Ensuite, affirmant de la supériorité mêne culturelle des
communistes : on nous montre, en pleine guerre et dans la jungle,
un concert donné par un orchestre symphonique, après la séquence du
transport pénible de pianos sur des sentiers escarpés de montagne.
Après la séance, l’instructeur demande à certains d’entre nous leur
opinion. Commentaires élogieux obligatoires pour éviter des
ennuis : au minimun prolongation de la séance tard dans la nuit.
Interrogé, je déclare être impressionné par l’organisation d’un tel
concert en pleine guerre dans la jungle (est-ce vraiment
possible ?). J’avoue ma préférence pour la flûte, étant donné les
difficultés de transport du piano !
Plus sérieux : au cours d’une séance, l’instructeur a fait venir
des « témoins » qui ont relaté en détail la cruauté de jeunes
médecins militaires du Sud qui ont maltraité, et laissé mourir sans
soins des prisonniers de guerre au lieu de leur apporter leur aide. Le
professeur Phạm Biểu Tâm, ancien doyen de notre faculté n’a pu se taire
et a demandé la parole : « Les jeunes médecins militaires ont
tous été formés par notre faculté et mobilisés à la fin de leurs études
pour servir dans l’armée du Sud. Après leur soutenance de thèse, ils
ont tous prêté le serment d’Hippocrate. Devant un malade, le médecin ne
doit voir qu’un homme qui souffre et le soigner quelle que soit sa
race, sa religion ou sa nationalité », a-t-il rappelé. Réponse du commissaire
politique : « Hippocrate est un réactionnaire » !
Le professeur Tâm, estomaqué, a fait mine de s’évanouir et s’est affalé
par terre.
Dans un cours suivant, on nous enseigne qu’en toutes circonstances on
doit penser à la lutte des classes et chercher à distinguer le
prolétaire à soigner et le capitaliste à éliminer.
Un jour, je suis « désigné » comme « volontaire »
pour me rendre à Cai Lậy à la tête de la classe des étudiants de
sixième année pour établir un bilan de santé de la région. Avant notre
départ en car, harangue d’une femme-cadre : nous devons non
seulement soigner mais surtout recevoir de la population une leçon de
patriotisme. Cai Lậy est situé à l’orée de la plaine des joncs, haut
lieu de la résistance anti-française et anti-américaine et toutes les
familles de cette région ont eu au moins un membre mort pour la patrie.
Arrivée sur place. Autre son de cloche : un cadre nous demande de
ne pas écouter ce que disent les paysans mécontents de la mobilisation
de leurs enfants pour la guerre contre le Cambodge et de chercher à
savoir où se cachent les jeunes absents lors du recensement.
Logé d’office chez l’habitant par les autorités communistes, j’ai été
chaleureusement accuelli par la famille désignée, lorsqu’elle a appris
que j’étais un médecin de l’ancien régime. Un dimanche, mon hôte
m’informe qu’un homme désire me voir. Perplexe et vaguement inquiet car
je ne connais personne dans cette région située à plus de 120
kilomètres de Saigon, je sors et me trouve en présence d’un paysan
d’aspect sympathique, mais inconnu. Cet homme sort de l’ourlet de son
pantalon une fiche se sortie de l’hôpital Chợ Rẫy encore rédigée en
français : je l’ai opéré il y a plusieurs années d’une péritoinite
appendiculaire et la fiche porte mon nom et ma signature. Ayant appris
ma présence à Cai Lậy, il est venu m’inviter à déjeuner chez lui en
témoignage de reconnaissance.
Me voilà fortement ému lorsqu’il m’a serré mes deux mains dans la
sienne à la mode des paysans de chez nous. De tels témoignages sont
fréquents chez nous et m’ont toujours touché, venant souvent de gens
peu instruits, modestes mais riches en sentiments.
A mon retour à Saigon (rebaptisée Ho chi Minh ville depuis
l’occupation) après trois semaine de « travail socialiste » (
lao động xã hội chủ nghĩa ), je
suis convoqué une nuit au C. H. U.
Le Directeur communiste angoissé m’apprend qu’il s’agit d’une vieille
femme, mère d’un cadre supérieur du Parti, atteinte de péritoinite,
dans un état très grave. Il a voulu la faire évacuer sur l’hôpital Vì
Dân réservé aux V.I.P. du Parti mais le fils de la dame, membre du
comité central du parti et architecte du Mausolée de l’oncle Ho, a
refusé et lui a ordonné de me convoquer pour que je puisse l’opérer
dans mon service au C.H.U. Le Directeur craint des ennuis en cas
d’échec. J’ai accepté d’intervenir et heureusement tout s’est
bien passé et l’état de choc s’est amélioré après l’ablation d’un
appendice gangréné et l’évacuation de plusieurs litres de pus, grâce à
une réanimation énergique.
A la sortie du bloc, le fils me donne son numéro de
téléphone et me demande de ne pas hésiter à l’appeler à toute heure en
cas de besoin. Le lendemain soir, mon interne me fait savoir qu’une
directive est arrivée ordonnant de réserver tous les antibiotiques et
les flacons de perfusion pour la guerre du Cambodge ; le personnel
s’apprête donc à interrompre tous les traitements de nos malades. J’ai
tout de suite téléphoné au fils pour le mettre au courant car l’arrêt
du traitement risque d’être fatal dans le cas de sa mère. L’homme est venu
immédiatement, a crié contre le Directeur, ordonné la continuation du
traitement prescrit, et même exigé l’emploi des antibiotiques made in
USA et non les produits russes.
Avant de rentrer à Hanoi, cet homme est venu me remercier en disant
que, pour la science médicale, il a entièrement confiance en nous,
plutôt qu’en des médecins membres du Parti. Cela nous a mis du baume au
cœur, nous qui avons été traités de dégénérés pour avoir fréquenté des
universités occidentales. Mais cette étiquette a continué à nous valoir
des déboires…
Un de mes anciens assistants,
promu par la suite directeur-adjoint de l’hôpital Chợ Rẫy en 1974, a
été arrêté dans son bureau et condamné à 24 mois de prison.
Motif : dans le passé il a prononcé un discours recommandant de
bien soigner et servir le peuple pour l’avoir de notre côté dans la
lutte anti-communiste.
Pour ma part , j’ai été trop occupé dans le passé
pour participer aux cérémonies. Cependant, j’ai reçu de nombreux
professeurs de chirurgie de toutes nationalités, japonais, canadiens,
allemands, suédois, anglais, mais surtout français et américains venus
au titre des O.N.G. pour nous aider à soigner nos malades. J’ai aussi
été nommé directeur puis chirurgien consultant à l’unité de chirurgie
plastique du Professeur Barsky à Saigon. Un jour, le Professeur B.
Stark de la Columbia University de New York, qui venait régulièrement
presque tous les ans pour nous montrer les nouvelles techniques de
chirurgie plastique, reconstructive et esthétique, au cours d’une
intervention, m’avait demandé de me rendre avec lui à la Faculté de
Médecine. C’était juste pour que des reporters américains puissent
prendre une photo de nous deux en train de nous serrer la main devant
l’entrée, sous le panneau Saigon Medical Center. Cette photo était
restée à la Faculté après la chute de Saigon.
Ces
« mauvaises fréquentations » ont été l’une des causes de mon
arrestation à domicile (perquisistion administrative) pendant vingt
jours au début de 1979.
Durant toute cette période, j’ai
été réveillé à toute heure de la nuit pour être interrogé par trois
membres responsables de l’enquête : un commissaire politique, un
officier de la sécurité populaire (KGB) et une femme-cadre, chef des
gardes (une centaine de jeunes gardes armés de Kalatchnihov occupaient
en permanence la maison).
Première
question : mon nom Thai est d’origine chinoise. Ai-je
conservé des relations avec la Chine ? La Chine étant devenue
ennemie du Viêtnam et Mao Tsé Toung étant un affreux impérialiste
rouge, vais-je souffrir si le Vietnam est obligé de combattre les
Chinois, et de détruire la Chine (sic !) ? Sur ce point, le
commissaire politique est rassuré, lorsque je lui dis que cela me
serait égal si le Viêtnam marxiste devait détruire la Chine rouge.
Deuxième
question : qu’en est-il de ma pratique des arts martiaux et de mes
liens avec les impérialistes japonais ? J’ai été
effectivement vice-président de la Fédération Viêtnamienne de Judo et
d’Aikido et président de la société d’études des arts martiaux. Ma
réponse : tout a été dissous et les dojos fermés. Je ne pratique
plus que le Tai chi qui consiste en des mouvements lents qui me
permettent de garder ma souplesse et me maintenir en bonne forme
physique. A cet égard je découvre que je suis sous surveillance depuis
longtemps car les jeunes gardes se moquent de moi en énonçant à haute
voix les noms des katas et techniques utilisés lors de mes exercices
quotidiens. Ils étaient probablement cachés dans un camion stationné
fréquemment dans la ruelle bordant notre villa.
Troisième question, la
plus importante, sur laquelle ils reviennent sans cesse : mobilisé
après l’offensive du Têt 1968, j’ai été remis à la disposition
de la Faculté de Médecine comme « affecté spécial ». Pour le
commissaire politique « affecté spécial » veut dire
« appartenant à des services spéciaux » et donc à la CIA,
d’autant plus que pour lui le Professeur Stark est un grand ponte de la
CIA et non un professeur de chirurgie plastique et esthétique. Parfois
il m’appelle brusquement « Colonel » pour tester ma réaction.
J’ai eu toutes les peines du monde à lui expliquer
qu’ « affecté spécial » n’a aucune signification
particulière, sinon que nous restons à la disposition du Ministère de
la Défense en cas de besoin.
Au cours de la dernière semaine, je n’ai plus eu affaire qu’à un seul
enquêteur.
Le commissaire politique a dû être hospitalisé d’urgence
pour une hémorragie digestive (vomissement de sang). Je n’en connais
pas la cause exacte. Il avait longtemps séjourné au maquis et son teint
verdâtre me faisait craindre la possibilité d’une cirrhose palustre
avec hypertension portale. L’hématémèse (vomissement de sang) en est
une des complications graves. Si on m’avait demandé de l’examiner,
j’aurais pu lui être utile car j’ai appris à opérer de tels cas avec le
Professeur Ellmore de l’U.C.L.A. (Université de Los Angeles en
Californie), qui a été mon patron de 1959 à 1962, lorsqu’il a été nommé
à la tête de la clinique chirurgicale en remplacement du professeur
Trần Quang Ðệ (Le président Diệm, furieux des critiques sincères de mon
maître Ðệ lui avait « conseillé » de prolonger son séjour en
France au cours de ses vacances d’été). Le changement inattendu de
patron avait été dur car il avait fallu m’adapter à la méthode
américaine (journée de travail continue de 8h à 16h, rédaction des
observations et travaux en américain) mais en définitive cette étape
m’a été bénéfique. C’est d’ailleurs auprès de ces professeurs
américains avec lesquels j’ai eu l’occasion de travailler que j’ai fait
l’expérience de la véritable fraternité d’esprit, lorsque, penchés sur
un malade, tout entier à notre tâche, sans souci de carrière, de gloire
ou de politique, nous oeuvrions ensemble : plus rien ne comptait
que la santé du patient qui s’était confié à nous et donc la réussite
de l’opération délicate que nous entreprenions. Et cette expérience
aurait pu servir somme toute au commissaire politique.
La femme chef des miliciens a, quant à elle, été
évacuée pour fièvre et convulsions (accès pernicieux de
paludisme ?). Des trois, c’était elle la plus méchante. Alors que
les deux autres avait terminé leur interrogatoire vers 2 ou 3 heures du
matin, elle me retenait encore un long moment avec des questions
perfides telles que :
- Vous arrosez votre
pelouse. Est-ce pour faire reverdir l’herbe pour camoufler le fait que
vous y avez enterré des objets interdits ? Ses miliciens
creusaient autour des massifs de fleurs et abîmaient les plantes. En
vain. Que pouvaient-ils trouver ?
Ou encore : « Vous avez de nombreux lits d’hôpital dans
votre grenier. Est-ce pour ouvrir un hôpital de campagne pour nos
adversaires ? » Ces lits provenaient de ma clinique privée,
fermée en 1974 en raison de la situation. C’était facile à savoir pour
les gens qui surveillaient tout et s’informaient de tout.
Les fouilles des miliciens avaient permis de découvrir dans la cuisine
dans un carton de vieux journaux quelques exemplaires de Play Boy. Leur
chef me dit : « Vous devez assouvir vos tendances
perverses en contemplant les photos des poitrines nues de femmes
blanches capitalistes dégénérées.» Ces numéros du magazine m’avaient
été offerts par mon beau-frère David et notre cuisinière les avait
gardés parmi d’autres journaux pour envelopper les épluchures avant de
les jeter à la poubelle. Je lui fis remarquer que les plasties
mammaires étaient pour moi, chirurgien esthétique, monnaie courante.
Ces photos de seins nus ne m’excitaient plus guère ! Je la vois
encore surprise par ma réponse.
Mon ami le docteur Trần Hiếu Thuận lors de nos veillées au clair de
lune au camp de Cherating m’a dit que les habitants superstitieux de
notre quartier attribuent les maladies survenues à mes enquêteurs à des
châtiments qui leur ont été infligés par les génies protecteurs de ma
maison.
En tout cas, à mon grand soulagement – nous avions épuisé notre stock
de riz et de nuoc mâm – le blocus a été levé au bout de vingt jours
avec les excuses officielles du comité populaire de la ville.
Cependant, la nuit suivante, intrigué par notre petit chien resté en
arrêt et aboyant fortement devant le cagibi sous la cage d’escalier, je
me suis approché pour vérifier. Tout à coup, un agent resté caché après
la levée du blocus est sorti précipitamment pour s’enfuir à toute
vitesse. Si nous avions critiqué le régime après notre libération, cet
agent aurait tout entendu et nous aurait dénoncés.
Ce fait me rappelle l’histoire fâcheuse survenue à un collègue chef du
service d’obstétrique d’un hôpital de Gia Ðịnh. Ce médecin, dont le
père a pris naguère le parti de la résistance et rejoint Hanoi, a pour
cette raison été libéré du camp de rééducation bien avant les autres.
Rentré à l’hôpital, il a critiqué le camp et ses instructeurs devant le
personnel. Dénoncé, il a été renvoyé de l’hôpital et par la suite été
interné à la prison de Chí Hòa.
Notre cousin THÁI MINH VÂN a connu, lui, un sort très dur. Après des
études à la Faculté de droit, il a été mobilisé et envoyé à l’école des
officiers de réserve à Thủ Ðức. Sorti sous-lieutenant il a servi au
sein de la 21ème division opérant dans la plaine marécageuse de Cà Mau.
Il a gravi peu à peu les échelons pour devenir capitaine, aide de camp
du colonel commandant la division. Ce colonel le prit en sympathie, et
nommé directeur général de la Jeunesse et des Sports, le fit revenir à
Saigon pour lui servir de sécrétaire particulier.
Malheureusement pour notre cousin, chez les communistes le terme de Bí
thơ, sécrétaire particulier, correspond au titre de secrétaire du
Parti, un poste très important. En outre, notre cousin, dans son
curriculum vitae, avait déclaré être un bouddhiste prtatiquant au
moment où les communistes préparaient la persécution de l’association
des bouddhistes unifiés du Sud.
Pour ces raisons notre cousin a été expédié au Nord et a passé treize
années dans les camps situés près de la frontière chinoise. Il a failli
mourir de sous alimentation et de mauvais traitements. Les exemples
analogues, et même plus tragiques encore, ne manquent pas, lors même
que nos vainqueurs se conduisaient en envahisseurs dans un pays conquis
et non en frères libérateurs et bienveillants, choisissant de briser
les corps et les cœurs, s’efforçant de plier les volontés et les
esprits, régnant par l’humiliation et la haine. Ceux qu’on venait
sauver de la dégérescence et du mal capitaliste étaient humiliés encore
après leur libération car ils restaient l’objet de la surveillance de
tout leur voisinage, encouragé à la délation, et leurs enfants étaient
marqués aussi du sceau de l’infamie, se voyant fermer bien des portes
et refuser un avenir normal. Mais heureusement on ne peut tuer
l’honnêteté et la droiture. On a vu des paysans se cotiser pour
recueillir l’ancien propriétaire de leurs rizières et partager avec lui
leurs maigres ressources, on a vu à côté de la rancune et de la
mesquinerie la fidélité et la sincérité.
Pour ma part, après ma libération, je suis allé me
présenter à la Faculté de Médecine. Le Doyen a paru content de me
revoir. Il avait téléphoné chez moi pour s’enquérir des raisons de mon
absence et voulait connaître l’identité de la femme qui lui avait
répondu sèchement qu’il n’est pas permis de me parler et lui avait
raccroché au nez. Je lui ai dit que c’était une de ses đồng chí,
camarade du Parti, commandant des miliciens.
Il avait aussi reçu des témoignages en ma faveur
dont celui d’un vétéran officier de santé de l’armée nordiste :
j’avais opéré cet homme en 1971 d’un énorme angiome du menton et de la
lèvre inférieure déformant le visage et occcasionnant des petits
saignements. Plusieurs hôpitaux l’avaient récusé. J’avais accepté de le
prendre en charge après l’avoir averti des risques et de la longueur du
traitement qui nécessite plusieurs temps opératoires séparés par des
intervalles de deux à trois semaines.
Premier temps : exérèse de la tumeur incluant
toute la peau du menton et une partie de la lèvre inférieure.
Préparation du lambeau tubulé delto-pectoral au niveau de la poitrine.
Deuxième temps : migration du lambeau au cou.
Troisième temps : fixation d’une estrêmité du
lambeau.
Quatrième temps : étalement du lambeau.
Cinquième temps : reconstruction de la lèvre
inférieure par un lambeau d’Abbé, provenant de la lèvre supérieure.
Sixième temps : section du pédicule du lambeau
d’Abbé, libération de la bouche.
Et durant les semaines d’intervalle entre le 5ème et
le 6ème temps, alimentation liquide obligatoire par un tube.
De nos jours, la micro-chirurgie avec lambeau libre
et anastomose vasculaire sous microscopie aurait permis de réduire le
temps du traitement.
Au cours de ses hospitalisations, cet homme m’a
confié qu’il a passé plusieurs années au bagne de Poulo Condor,
condamné par l’administration française pour activité politique
anti-française. A sa sortie, il m’a remercié avec émotion et voulu
m’offrir un cadeau. J’ai refusé le cadeau par principe mais j’ai
accepté ses remerciements. Il m’a paru droit et loyal. Je ne l’ai plus
revu mais son témoignage en ma faveur en 1979 montre qu’il ne m’avait
pas oublié et dénote un courage certain de sa part, comme l’anecdocte
qui va suivre le démontre.
En 1978, un des
assistants de mon service de médecine opératoire et de chirurgie
expérimentale à la Faculté est arrêté à son domicile pour
« intention de tentative de fuite », c’est-à-dire qu’il n’a
encore rien fait. Son père me confie une lettre à remettre au
Doyen lui demandant d’intervenir en faveur de son fils. Je profite
d’une séance d’instruction politique présidée par le Doyen pour lui
présenter la lettre. Dès qu’il a su que l’arrestation a été effectuée
par la Sécurité populaire (KGB), il a rejeté la lettre vers moi d’un
geste brusque comme s’il craignait d’être mouillé dans cette affaire.
Il m’a dit que ce n’était pas de son ressort et m’a conseillé de voir
le vice-doyen.
J’ai donc demander une entrevue avec ce dernier,
théoriquement adjoint du doyen, mais en réalité doté de plus
d’autorité, car il est le secrétaire du Parti et lieutenant colonel de
la Sécurité, alors que le Doyen Médecin Colonel n’est que secrétaire
adjoint du Parti. Je me suis présenté à son bureau avec la lettre dans
laquelle j’ai ajouté en marge : « Je garantis la
compétence et la conscience professionnelle de mon assistant le docteur
Thanh et demande sa libération pour qu’il puisse continuer son travail
dans mon service. »
Le vice-doyen me
regarde et me demande : « Combien avez-vous d’années
d’ancienneté au Parti ? » Je lui ai répondu que je n’étais
pas membre du Parti. Il m’a renvoyé aussitôt en me
disant : « Comment osez-vous garantir un tiers alors que
vous n’êtes même pas membre ? »
Ces faits me font conclure que des cadres importants comme le
Doyen Colonel n’osent jamais intervenir en votre faveur dès qu’il
s’agit du KGB et que d’autres comme le vice-doyen secrétaire du Parti
ne tiennent compte que de votre ancienneté au Parti. Lorsque vous
n’êtes pas membre, ils ne tiennent nullement compte de vos arguments
même s’il sont basés sur la vérité, la morale, la science ou le bons
sens. Le désir de m’éloigner à jamais de ces gens et de quitter le pays
occupe de plus en plus mon esprit.
D’autres faits ne cessaient de m’y encourager.
Le ministère de la santé organisa une réunion pour
mettre le personnel au courant de mon arrestation : mes amis les
docteurs Nguyễn Anh Tài et Nguyễn Duy Cung y exprimèrent leur
étonnement et le malaise des médecins devant cette arrestation
arbitraire car tout le monde savait que je consacrais tout mon temps à
mon métier d’enseignant et de chirurgien , éloigné de la sphère
politique. Mes étudiants et internes me furent également fidèles car
j’avais toujours fait mon possible pour les soutenir dans leur travail
et les défendre contre les brimades, m’efforçant quand je le pouvais
d’éviter à certains de se faire envoyer au front où placés en première
ligne contre l’armée cambodgienne, munis de fusils sans munitions, ils
servaient de bouclier dérisoire, et surtout de chair à canon. Au cours
de la réunion, malgré les demandes répétées du commissaire politique,
aucune critique ne fut portée contre moi de la part de l’assistance.
Pour les cadres communistes, j’étais justement à surveiller pour mon
influence auprès des étudiants et des collègues !!! Le commissaire
politique ne cessait d’insister : « quelqu’un a-t-il des
griefs à l’encontre du docteur Thái Minh Bạch ? » Silence
total. Aucune critique ne fut émise à mon égard par le personnel de
l’assistance publique (agents hospitaliers, infirmières, médecins)
réuni à cette occasion.
Le docteur Nguyễn
Anh Tài fut critiqué violemment dans un éditorial du quotidien Saigon
Giải Phóng (Saigon libéré) qui le traita de médecin-voyou pour avoir
insulté un cadre qui n’avait pas voulu attendre son tour à la
consultation et avait fait irruption dans son bureau en montrant l’étui
de son arme.
Le
docteur Cung dut passer plusieurs mois dans un camp de rééducation
éloigné de Saigon et ne put reprendre son travail à l’hôpital qu’à
titre bénévole.
Le programme des études médicales avait été
profondément remanié : réduction des stages de médecine et de
chirurgie, introduction de nouvelles matières obligatoires :
idéologie marxiste-léniniste, préparation militaire, travail socialiste
à la campagne. Un seul examen de clinique à la sortie au lieu de trois
(clinique médicale, chirurgicale et obstétricale) exigés par les
facultés du monde libre. Le but était de former avant tout un bon
communiste et un bon soldat et ensuite seulement un bon médecin, ce qui
est à l’opposé de ma conception de l’enseignement de la médecine et de
l’éthique médicale.
Mon parcours sous
le régime communiste du 30 avril au 19 avril 1979 fut mouvementé :
- cinq mois de rééducation puis reprise de mon
activité d’enseignant et de chirurgien comme professeur chef de
service, entrecoupée de courtes périodes de travail socialiste à Duc
Hòa et Củ Chi (où se trouvaient les fameux souterrains qui ont servi de
cache aux guerilleros durant la guerre).
- 1976 : trois mois d’éducation politique
(étude de l’idéologie marxiste-léniniste).
- 1977 : trois mois d’études politiques :
étude de l’économie politique marxiste. Trois semaines de travail
socialiste à Cai Lậy.
- 1978 : trois mois d’études politiques :
lecture et commentaires des 550 pages du discours du secrétaire général
du Parti au Congrès.
- 1979 : arrestation à domicile pendant
vingt jours. En Avril, fuite du pays.
Parmi les faits marquants de cette période, quelques souvenirs sont
restés gravés dans ma mémoire. J’avais tout d’abord le sentiment d’être
plongé dans un autre monde : réveil le matin par des hauts
parleurs accrochés aux carrefours, diffusant à plein tube des slogans
et des chants révolutionnaires au rythme saccadé, hurlés par des voix
féminines stridentes et des vérifications des livrets de familles à
toute heure de la nuit ; réunion sans préavis de tout le personnel
pour rédaction de son curriculum vitae. Il fallait inscrire nom et date
de naissance des parents, frères et sœurs ; les études et les
écoles fréquentées à partir de l’âge de cinq ans, les amis rencontrés,
les voyages et études universitaires à l’étranger, le métier exercé,
les pseudonymes portés à différentes périodes de la vie. Les
communistes ont de nombreux pseudonymes dans leur vie clandestine (Ho
Chi Minh a été Nguyen Tat Thành puis Nguyen Ai Quôc avant de devenir Ho
Chi Minh) et s’étonnent de s’entendre que nous n’avons pas de
pseudonymes.
Réalisant qu’il m’est impossible de mener une vie normale et décente au
Viêtnam, sous un régime totalitaire où domine l’idéologie marxiste
léniniste et le Parti Unique, et où règnent l’arbitraire, la
corruption, la délation, la violation des droits les plus élémentaires
de l’homme, je prends la décision, en compagnie d’une dizaine de
collègues dont le docteur Cung, de partir comme boat people.
Notre périple, en ordre dispersé, de 300 kilomètres jusqu’au point
d’embarquement fut épique. Tous les moyens de locomotion furent
employés : marche, scooter, voiture, bicyclette, sampan, bac pour la
traversée des deux bras du Mékong. Les autorités ayant décrété le
couvre-feu et envoyé des avis de recherche dans les zones pouvant
servir de points d’embarquement, nous avons dû, pendant une semaine,
nous cacher dans de nombreux endroits : sur la terrasse des
compartiments à étage, dans l’arrière cour d’une pagode, dans les
vergers et sous les cocotiers.
Mais nous fûmes somme toute chanceux. Un collègue
rencontré le 10 juillet 2005 lors du déjeuner de l’Association des
Professions de Santé du Viêt Nam Libre nous a envié notre chance
d’avoir réussi à embarquer au bout d’une semaine. Lui a été arrêté en
cours de chemin et a dû passer six ans en prison. Il n’a pu rejoindre
la France qu’en 1990 au titre du regroupement familial. D’autres,
trompés par les promesses de policiers « bienveillants » se
sont fait dépouiller des biens qu’ils avaient emportés une fois pris au
piège dans le bateau dans lequel on les avait installés, après avoir
été endormis par les promesses d’un voyage tranquille et rassurés par
un bon repas. Ordre leur fut intimé de donner tous les bijoux et argent
puis les hommes furent emmenés en prison tandis que femmes et enfants
durent regagner péniblement la capitale. C’est ainsi qu’une cousine
vint sonner un soir chez moi pour demander des soins pour sa fille et
ses petits-enfants qui venaient de vivre cette mésaventure, peu de
temps avant que je ne me confie moi-même au destin avec tous mes
compagnons de fortune.
Notre bateau était un caboteur destiné à transporter
des marchandises, et peu fait pour emmener plus de quatre cent
personnes dans sa coque de seize mètres sur sept environ. On avait
ajouté des planches de fortune qui permettaient d’entasser tous les
gens, recroquevillés dans une cabine commune improvisée, un espace d’un
mètre de haut, dans une atmosphère étouffante qui augmentait d’autant
le mal de mer. Le pont était également encombré. Des familles entières
espéraient gagner une rive plus clémente, et on trouvait tous les âges
réunis par l’espoir sur cette embarcation misérable qui s’enfonçait
dangereusement dans la mer, sous le poids de sa cargaison. J’avais
moi-même préféré le pont qui offrait à défaut d’espace un air plus
respirable et, accroché à la rembarde, luttant contre l’ankylose, je
tentai de résister au présent et de penser à l’avenir.
Lorsque notre
rafiot s’est éloigné du rivage, la brise du large a été pour moi le
premier souffle du vent de la liberté.
Mais nous n’étions pas au bout de nos peines. Alors
que les lumières de la ville de Rạch Giá étaient encore visibles, le
bateau se heurta à un banc de sable et il fallut dans l’angoisse
attendre la marée haute pour pouvoir se dégager et conitnuer la
traversée. Aussitôt après, ce fut une panne de dynamo et la plongée
dans l’obscurité complète de la nuit.
Après trois jours d’errance, plus de vivres et
surtout plus d’eau. Le récipient de 200 litres entreposé dans le bateau
avait été percé par les inconscients impatients de se désaltérer et la
provision d’eau douce s’était écoulée inutilement… Contrairement à
certains, je n’avais pour tout bien que ce que je portais sur moi plus
un imperméable car ma fuite devait être imprévisible, vu la
surveillance étroite dont je faisais l’objet. Je ne disposais même pas
d’un gobelet, et ne put receuillir qu’un peu d’eau de pluie dans le
creux de mon imperméable.
Deux jours sans boire m’ont complètement épuisé et
rendu somnolent. Je me suis réveillé en sursaut par les cris m’appelant
sur le pont pour lutter contre les pirates qui s’approchent à bord de
trois bateaux, dont l’un est déjà très proche à tribord.
Connaissant ma pratique des arts martiaux et ayant
assisté des années auparavant à une de mes démonstrations de lutte à
main nue contre les armes blanches, un ex député et le fils d’un
dentiste me guident vers l’avant pour faire face au bateau pirate où
apparaissent six ou sept hommes patibulaires armés de piques, crochets
et d’un tube noir semblant être le canon d’un fusil. Mes amis me
confient un bâton quadrangulaire mais trop lourd pour mes membres
affaiblis par le jeûne et la soif il me fait chuter en avant… Pour
rassurer mes amis, je prétendis que c’était une feinte tactique mais
leur demandant aussitôt de me trouver un bâton plus petit et plus court.
Les pirates lancèrent une corde munie d’un crochet
pour pouvoir se lancer à l’abordage, mais le fils du dentiste, ceinture
marron de judo, put trancher la corde avec une hache. A ce moment là,
nous réusssîmes à faire démarrer un moteur auxilliaire qui nous permit
de nous éloigner.
Les bateaux pirates nous suivirent pendant des
heures. La nuit venue, nous pûmes voir les lumières d’une dizaine de
bateaux déployés en arc de cercle derrière nous. Nous réussîmes à
garder notre distance. De guerre lasse, les pirates nous abandonnèrent
pour aller piller un bateau de boat people qui naviguait à nos côtés
mais s’était esquissé en nous voyant ménacés. Malheureusement il avait
pris la mauvaise direction et était tombé droit sur les autres bateaux
pirates qui arrivaient.
Pour nous le danger n’était pas écarté pour autant : notre pompe
d’évacuation d’eau tomba en panne, et le bateau avait embarqué beaucoup
d’eau avec l’augmentation de la vitesse. Il fallut donc faire la chaîne
pour évacuer l’eau de la cale avec des seaux en plastique, jour et
nuit. Il faut constamment encourager les jeunes qui, épuisés, voulaient
arrêter l’effort : si l’eau atteignait le moteur, c’était
l’explosion et la mort.
Enfin, au septième jour, nous voyons des oiseaux.
Des canettes de coca cola vides flottent sur la mer. La terre est en
vue. Nous accostons, mais des coups de feu crépitent ; ce sont des
coups de semonce des soldats malais qui nous accueillent.
A bord on demande aux personnes connaissant
l’anglais de se jeter à l’eau pour gagner la plage à la nage pour
négocier. Je figure parmi ceux qui doivent le faire et plonge donc
hardiment. Malheureusement, je ne suis plus en état de nager. Je suis
en train de me noyer ; à bord des gens s’en aperçoivent et me
lancent un jerrican en plastique vide, qui me sert de flotteur.
Je parvins ainsi jusqu’au rivage de Kuala Trenganu.
Sur la plage, les soldats nous firent asseoir sur le sable brûlant. Un
ex ministre du Sud qui voulait se lever pour parlementer reçut un coup
de pied. Enfin, un médecin malais d’origine chinoise arriva et nous fit
gagner le camp de Merang, à proximité - ce camp n’est pas reconnu par
le HCR (Haut Commissariat de Réfugiés) -.
Déjà notre groupe avait enregistré des pertes :
le manque d’eau potable et de vivres avait causé le suicide d’un homme
en mer, le décès d’une vielle femme sur la plage et celui de cinq
autres à Merang. Mais nous sommes sur la terre ferme et espérons.
Cependant, au bout d’une semaine, nous somes tous, à
l’exception d’une centaine de personnes dont le docteur Nguyễn Duy
Cung, ramenés sur notre ancien rafiot, dont on a enlevé la boussole et
l’ancre, pour être remorqués par un navire de guerre malais vers la
pleine mer. Au bout de deux jours le manque d’eau nous fait demander
par une pancarte « water, please ». Le remorqueur a alors
tranché les amarres avec ces mots : « GOD SAVE
YOU ! GOOD LUCK ! Direction 235 ».
Nous le regardons s’éloigner et attendons sa
disparition pour remettre en marche notre moteur avec les deux barils
de gas oil restés à bord, tout en écopant l’eau en permanence. Au bout
d’un jour et demi, la vigie signale une grosse tortue : nous
décidons de la suivre. Elle nous conduit jusqu’à une île paradisiaque
avec sa plage de sable fin, son eau potable et ses cocotiers :
c’est l’île deTioman.
Les autorités malaises alertées ont aussitôt envoyé
un hélicoptère avec des gardes pour nous parquer dans une cocoteraie
bordant la plage et au bout d’une semaine nous ont donné des conserves
de sardines et du riz. Nous ne craignons plus de mourir de faim mais
redoutons toujours d’être rejetés à la mer.
Heureusement, des réfugiés ont remarqué la venue
d’une jeune femme blanche au village des pêcheurs et me demandent
d’aller à sa rencontre pour lui remettre une lettre d’un couple
d’enseignants de notre bateau. Ils ont eu deux enfants au cours de leur
séjour d’études au Canada, et donc de nationalité canadienne, et
s’adressent à leur ami directeur de l’immigration au Québec pour lui
demander d’intervenir pour éviter notre rejet en mer. Malgré la menace
du chef du village, j’arrive à voir cette jeune femme, une Française,
Anne Rochegude, écrivain auteur de guides touristiques, et lui remets
aussi les noms et adresses de mon épouse Odile à Paris et de ma famille
à Clermont-Ferrand. La jeune femme m’assure qu’elle va faire son
possible dès son retour à Singapour.
Effectivement, non seulement elle envoya la lettre
au Canada, et transmit mon message, mais encore elle conseilla à Odile
d’alerter l’opinion publique française, les medias, intellectuels et
hommes politiques, de telle sorte que, un mois plus tard, le haut
fonctionnaire canadien arriva en Malaisie et demanda qu’on nous ramène
en terre ferme. Quatre bateaux de pêche vinrent nous chercher.
Un incident survint encore durant notre traverée
vers Mersing : la mer était tellement agitée que notre bateau de
pêche prit eau et dut de réfugier sur île déserte et y rester de
longues heures pour réparer ses avaries avant de pouvoir regagner
Mersing. Nous y restâment deux jours avant d’être dirigiés sur
Cherating. Gros soulagement : Cherating est officiellement reconnu
par le HCR de l’ONU.
Là, je fus aussitôt nommé par le comité
d’organisation chef du service médical du camp qui comptait 8000
réfugiés. Le travail ne manquait pas : examen médical, soins,
petite chirurgie, matin et soir. D’ailleurs, sur l’île de Tioman
j’avais fait le même travail et avais pu procéder notamment à
l’accouchement de la femme du patron du bateau, avec une paire se
ciseaux de couture et du fil à coudre !
A Cherating, je bénéficiais d’un avantage
appréciable : deux touques d’eau douce de 18 litres m’étaient
réservées chaque soir pour mon bain et la lessive. Je n’avais qu’une
chemise sur mon dos, un caleçon, un pantalon et un imperméable :
lavage alterné donc du caleçon et du pantalon, lavage de la chemise le
soir et port de l’imperméable entretemps. Quel privilège royal !
Les autres réfugiés devaient faire la queue devant le réservoir et ne
disposaient souvent que d’une quantité insuffisante d’eau.
Autre avantage encore : seul j’avais le droit d’accompagner le
malade à l’hôpital de Kuan Tan situé à 50 kilomètres du camp, en cas
d’évacuation médicale d’urgence : une sortie en dehors des
barbelés est toujours agréable.
Une fois, en pleine nuit, j’ai demandé une
évacuation d’urgence. Le Colonel directeur a pris sa voiture
personnelle avec son adjoint capitaine pour nous transporter, mon
malade et moi à l’hôpital. Là, le personnel de l’hôpital a pris le
capitaine pour un réfugié et lui a ordonné de transporter le malade
avec moi. Ensuite, nous avons dû attendre un long moment l’arrivée du
médecin. Furieux, le capitaine m’a dit qu’il ferait un rapport sur
l’accueil de cet hôpital. Au retour, le colonel s’est arrêté devant un
petit restaurant ouvert la nuit et m’a invité à prendre un plat qu’il a
commandé pour moi. Comme quoi les hommes bons et généreux existent
partout. J’ai tout de suite écrit une lettre de remerciement à ces
officiers du service pénitentiaire vraiment exemplaires à mes yeux.
Quelques jours après mon arrivée au camp, il y eut
visite d’une délégation du HCR composée d’un fonctionnaire pakistanais,
d’une femme médecin philippine et d’une infirmière américaine chargée
de fournir le matériel et les médicaments nécessaires au fonctionnement
de l’infirmerie. Après la visite du camp, la jeune femme américaine me
demande si je ne me souviens pas d’elle. Je la regarde attentivement,
mais en vain. C’est alors qu’elle me dit qu’elle était infirmière au
bloc opératoire de l’unité de chirurgie plastique Barsky à Saigon.
J’avais opéré là très souvent, mais lorsque j’entrais en salle
d’opération les infirmières (operating room registered nurses) étaient
déjà habillées et portaient masques et bonnet cachant complètement
leurs cheveux. En sortant je regagnais mon propre service et ne
fréquentais jamais la salle de repos du personnel du bloc, de sorte que
je ne pouvais reconnaître personne. Cette jeune infirmière était partie
travailler, aussitôt diplômée de l’Hôptital du Mont Sinaï à New York, à
l’unité Barsky à Saigon. Elle m’avait donc vu opérer souvent mais
n’avait jamais eu l’occasion de me parler. Toute frêle et menue – elle
est plus petite que moi – elle me paraissait fragile avec son teint
clair et ses cheveux blonds, à côté des Malais très basanés !
Lors de sa seconde visite, cinq jours après, en
dehors du matériel médical demandé, elle me remit comme présent
personnel une petite boîte contenant de petits ciseaux et deux pinces
fines de chirurgie plastique, délicat rappel de mon ancienne
spécialité. Elle me demanda de l’appeler par son prénom Ann, comme le
font les Américains d’habitude.
Par la suite, elle revient souvent au camp le soir.
Pour ne pas gêner la famille du docteur Thọ avec qui je résidais, et
qui souvent était en train de dîner sur une natte par terre à cette
heure-là, je l’amenais chez mon ami le docteur Trần Hiếu Thuận, arrivé
huit mois plus tôt et disposant d’un meilleur emplacement face à la
plage. Assis sur une planche, nous devisions.
Je restais soucieux par suite des propos du docteur
Thuận. Il avait demandé comme terre d’asile la France dès son arrivée à
Cherating et n’avait reçu aucune réponse. Voyant des collègues quitter
peu à peu le camp pour les Etats Unis, il avait modifié son choix, mais
la délégation américaine lui avait répondu qu’étant donné son premier
choix, elle ne pouvait examiner sa demande qu’après rejet de la France.
Il avait donc, par l’intermédiare du HCR, demandé un rejet de son
dossier par l’ambassade de France à Kuala Lumpur. Aucune nouvelle
depuis.
Comme le docteur Thuận, j’avais aussi demandé la
France à mon arrivée à Cherating. C’est pourquoi, lorsqu’Ann me dit que
je pourrais bientôt travailler comme avant, je lui dis me sentir
fatigué et vide (tired and empty). Je trouvais difficilement mes mots
alors que je m’exprimais assez couramment en anglais à Saigon. Pour me
réconforter, Ann me déclara : “Don’t worry, Bach, I will take care
of you.” Elle me remet une carte avec son nom, Ann Lockyear, son
adresse à New York et Kuan Tan et me demanda de l’avertir dès que
j’aurais obtenu un visa pour les Etats Unis. Elle viendrait me chercher
pour m’éviter un long séjour dans les camps en Arkansas et je pourrais
me reposer chez elle à New York le temps qu’il faudrait. Elle se
montrait vraiment une bienfaitrice, incarnant la compassion même.
Un soir d’août 1979, les hauts parleurs annoncèrent
que les personnes dont le nom suivent étaient acceptées par la France
et devaient se préparer à quitter le camp le lendemain matin en car
pour Kuala Lumpur. Les noms des familles des docteurs Thọ et Thuận
ainsi que le mien figuraient parmi les élus.
Ce fut une explosion de joie. Tout le monde
s’affaira à regrouper et ficeler les bagages. C’est fou ce qu’on peut
accumuler même dans un camp entouré de barbelés, avec interdiction de
contact et d’achats auprès des civils malais ! Pour ma part, aucun
bagage, rien que mon viel imperméable dans un petit sac en nylon, je
suis vite prêt.
La nuit venue, on me demande de venir à la salle de
réunion car une jeune femme blanche m’attend. Intrigué, je me dis que
c’est impossible qu’Odile ait été mise au courant et ai pu venir
jusqu’ici… En fait, c’était Ann, dans une robe bleu ciel, éblouissante
sous la lumière de la lampe à manchon. Je lui annonce fièrement
mon acceptation par la France et
mon départ le lendemain pour Kuala Lumpur. Elle le sait : au cour
d’un banquet à Kuan Tan, elle l’a appris et a tout de suite pris sa
jeep pour se rendre au camp. La barrière était déjà fermée mais le
lieutenant de service à qui elle avait donné des antibiotiques par mon
intermédiaire l’avait reconnue. Elle ne comprend pas la décision
soudaine des autorités françaises. En réalité, je l’ai appris par la
suite, Odile sur les conseils d’Anne Rochegude avait alerté les
journaux, les médias, les hommes politiques, les intellectuels, J.P.
Sartre, le Professeur Minskowski en faveur des boat people. A
Clermont, la famille avait essayé aussi de demander de l’aide au maire,
aux députés. Il y avait une manifestation à Paris. Le gouvernement et
le Maire de Paris avaient décidé d’accueillir des réfugiés et
d’affréter un avion pour les transporter.
Brusquement, Ann a éclaté en sanglots et a posé sa
tête sur mon épaule. J’étais tétanisé et très affecté par sa tristesse.
Après son départ, je ne pus fermer l’œil jusqu’au départ en car le
lendemain matin.
Après une semaine dans un camp à Kuala Lumpur, pour
l’examen médical et les formalités, nous embarquâmes à l’aéroport pour
Paris.
Nous arrivâmes à Roissy Charles de Gaulle par un
après-midi pluvieux et froid, de la fin du mois d’août. Je ne reconnais
même pas Odile, présente à l’aéroport avec nos deux enfants, la prenant
pour une hôtesse de l’air car elle portait un chemisier bleu et une
jupe bleue marine.
Nous eûmes droit à une réception de bienvenue par un
comité d’accueil qui nous offrit une collation. Je ne m’attarde pas et
me dirige tout de suite vers le car qui doit nous amener au centre De
Brousse, Porte de Bagnolet.
Au centre De Brousse, je suis logé dans une chambre individuelle avec
salle de bain et je peux prendre pour la première fois depuis plus de
cinq mois une douche avec savon, et me sécher avec une serviette
propre. Quel délice ! Le lit est confortable, avec des draps
blancs et propres ! Je m’y jette ne voulant pas descendre dîner.
Mais le cuisinier vient insister en me disant « an com » en
viêtnamien et en me montrant le menu spécial qu’il a concocté en notre
honneur. Pour lui faire plaisir, je descends et trouve dans le couloir
menant au réfectoire Odile et nos deux enfants, ma mère, mes frère et
sœur, Albert et Françoise. Le bonheur des retrouvailles. Puis après le
dîner, toute la famille se retrouve dans la chambre. Que de choses à se
dire ! Bonheur d’être là.
Je passe encore cinq jours à De Brousse pour aider à l’examen médical
des réfugiés et pour mon propre bilan. Odile a signé un formulaire me
prenant à sa charge et je peux enfin regagner notre domicile de
l’Avenue Dausmesnil.
Se termine une période fertile en incidents et commence une nouvelle
vie et une nouvelle carrière pour moi dans mon pays d’adoption.
THÁI MINH BẠCH.
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