Le combat héroique d'un juriste vietnamien pour les droits de l'homme
 
- VŨ QUỐC THÚC -   


  Permettez-moi tout d'abord de me présenter : j'étais professeur à la Faculté de Droit de Hanoi de 1951 à 1954  puis à la Faculté de Droit de Saigon de 1954 à 1975 . Emigré en France , j'ai été de nouveau professeur à la Facuté de Sciences Economiques et de Gestion de l'Université de Paris 12 , de 1978 à 1988 .
 
Lorsqu'en 1954 , après les Accords de Genève , la Faculté de Droit  de Saigon fut transférée à l'Etat du Vietnam , mes collègues et moi , nous nous sommes assigné une mission exaltante mais difficile : Il ne s'agissait pas seulement de former des techniciens du Droit ou /et des cadres judiciaires et administratifs , mais encore et surtout de promouvoir l'esprit du Droit occidental dont le principe fondamental est le rule of law .Dans cette période tourmentée , les gens avaient en effet tendance à considérer les règles juridiques héritées de la période française , comme un Droit bourgeois , voire colonialiste . Nous , enseignants , nous étions et restons convaincus au contraire que ces règles découlent des principes de justice , de liberté , de dignité humaine , principes qui transcendent l'espace et le temps.

  Avons-nous réussi dans notre entreprise ? Depuis que j'ai fait la  connaissance de feu Nguyên Huu Giao en 1991 , surtout après avoir lu
son livre autobiographique posthume , je crois pouvoir répondre sans hésitation : oui ! Giao incarnait le juriste idéal que mes collègues et moi nous voulions former !

    Voilà un jeune étudiant en droit qui , en 1966 ,sous le gouvernement confus de la junte militaire au pouvoir à Saigon , n' hésitait pas à créer avec ses camarades de l'Université de Hué , un Mouvement pour la Sauvegarde de la Révolution ( sous-entendu :celle du 1er Novembre 1963 renversant le régime Ngô Dinh Diêm ) . Le programme officiel de ce mouvement comportait notamment la convocation d'une Assembée Constituante , puis l'élection au suffrage universel d'un gouvernement démocratique respectueux des libertés fondamentales de l'homme et du citoyen... Cette audace lui a valu 16 mois de détention . Traduit devant le Tribunal Militaire de Hué il fut acquitté et libéré . Certaines gens attribuaient cette heureuse issue à la protection de la Reine Mère Tu Cung : A mon avis , l'explication se trouvait plutôt dans le fait que de nombreux fonctionnaires et militaires avaient été étudiants en droit à Hanoi ou à Saigon : ils ne pouvaient faire fi du jour au lendemain des principes juridiques qu'ils avaient appris .

  Devenu avocat en 1971 , Giao fut surpris comme beaucoup de ses confrères par la chute brutale du régime Sud-vietnamien en Avril 1975 . Ne pouvant plus exercer son métier , il dut travailler comme employé de la Société Indochinoise des Plantations d'hévéas à Saigon .
Les gens qui ont vécu à Saigon en 1977 connaissent la rigueur du contrôle policier exercé par les autorités communistes : cela n'empêchait pourtant pas Nguyên Huu Giao et deux autres anciens avocats de fonder une Association secrète pour la défense des Droits de l'homme . Le premier acte de l' Association fut la rédaction d'une Déclaration Solennelle que le trio projetait de lire publiquement devant la Cathédrale de Saigon le 8 Avril 1977 . La police était vraisemblablement au courant de l'affaire mais elle voulait arrêter les coupables en flagrant délit . L'un des conspirateurs eut vent du piège : il décida de prendre les devants en lisant la Déclaration  avant l'heure prévue . Il fut naturellement arrêté sur place . Les autres furent interpellés à leur tour , de bonne heure , dans la matinée du 8/4/77 .

 Pendant 10 années , du mois d'avril 1977 au mois d'octobre 1987 , Nguyên Huu Giao fut détenu , sous prétexte de rééducation , successivement à Gia Dinh , Xuân Lôc , Xuân Phuoc puis de nouveau à Xuân Lôc .

Inutile de vous raconter toutes les souffrances physiques et morales que les geôliers de Giao lui avaient infligées . Je vous lis seulement deux  pages extraits de son livre  :

P.129 : " Une fois on attache ( les prisonniers ) à un tronc d'arbre au dessus d'une fourmilière et une autre fois , ils doivent rester debout, les mains derrière le dos en plein soleil . Une autre fois encore , ils sont battus , mais plus loin , dans le champ de bananiers ...’’

P.133
: " Ma cellule est carrée avec trois longues banquettes en bois . J'y suis seul . On me met deux fers en U aux cous-de-pied , une longue barre les traverse , du dehors jusqu'au mur d'en face . Dans celui-ci , une porte de bois peinte en vert ouvre sur un réduit où sont les toilettes et le bac à eau . Je ne bénéficie de ce cagibi que 3 fois durant les 5 mois de mise au secret ."
 
Pourquoi toutes ces punitions ? Juste pour avoir participé à la rédaction d'une " déclaration des droits de l'Homme " ! Remarquons qu'il n'y a eu aucun procès , aucun jugement . Tout juste une décision secrète des autorités policières ! Reconnaissons que Giao devait avoir une santé très solide : tout autre que lui aurait succombé à ces 10 longues années de supplice ! Une disparition parmi tant d'autres ! Ni vu ni connu...
  Ce qui a suscité ma profonde admiration , c'est que Giao raconte toutes ces scènes de torture inhumaine , d'un ton neutre , serein même ,sans haine , sans aversion . Etait-ce grâce à sa culture bouddhiste comme il l' a écrit ? Toujours est-il que Giao  nous a donné l'exemple vivant d'un juriste , prêt à payer de sa personne sa foi inébranlable en les droits sacrés de l'Homme .

   Le 8 Avril 1977 , Nguyên Huu Giao n'avait pas pu lire lui-même la Déclaration qu'il avait aidé à rédiger : Permettez-moi , comme un hommage à  sa mémoire , de lire , aujourdhui , à sa place , devant vous , le préambule et la conclusion de ce texte   qui  lui   a coûté si cher
  • Préambule
 Nous , avec ce qui reste de nos forces affaiblies , avec ce qui reste de nos esprits mutilés, décidons de lutter par des actions non violentes , afin d'exiger le respect des droits de l'homme au Vietnam . Nos forces sont affaiblies par la privation et la faim . Nos esprits sont mutilés , car nous devons , la tête baissée , le dos courbé , obéir aveuglement, sans appel et définitivement aux ordres d'un Parti et d'un Gouvernement tyranniques .
  •   Conclusion
Chaque heure qui passe entraîne la mort de milliers de personnes dans les camps de concentration et dans les prisons . Chaque jour qui passe est un jour de souffrance supplémentaire pour des millions de Vietnamiens . Eux , ils attendent la voix et l'action des humanistes du monde entier .

 Si Nguyên Huu Giao restait encore de notre monde , je suis sur qu'il n'hésiterait pas à relire cette Déclaration , non plus à Saigon , mais à Hanoi  même : Car ce qu'il disait en 1977 reste malheureusement toujours d'actualité , en ce mois de Mai 2006 .