LE SYMBOLISME DU JARDIN CHINOIS
- J. Gérard -                   


   Le jardin chinois est un lieu par excellence où le peuple chinois exprime sa conception de sa relation avec la société, la culture, la nature, et le cosmos. Entrer dans ce territoire, c'est pénétrer dans sa propre personnalité. Allant au-delà de la forme extérieure pour saisir l'essence du paysage, le jardin est le support du voyage spirituel.

Nous avons déjà parcouru les jardins chinois l’an passé, jardins impériaux dont les premières descriptions remontent aux dynasties Qin et Han (221 av-220). Mais l'art des jardins atteint son apogée sous les Tang et les Song (618-1279), puis sous les Ming et les Qing (1368-1911).
Art sacré comme la peinture ou la poésie, les jardins chinois sont d’abord lieux de magie : l'homme recrée symboliquement une nature idéale, un cosmos miniature dans lequel il peut s'imprégner du rayonnement du qi des éléments environnants et se régénérer jusqu'à retrouver l'état de bonheur originel, en pleine osmose avec le Ciel et la Terre.
En son jardin, le Chinois fait en sorte que soient visibles les traces du passage des énergies vitales, dans la composition des éléments naturels (yin) : l'eau, la pierre, la végétation, comme dans celle des éléments fabriqués (yang) : les pavillons, les murs, les ponts, les socles.

On ne fait pas que s’y promener, on s'y adonne à une foule d'autres activités : on y étudie, on y fait de la calligraphie, on y peint, on y regarde des antiquités, on y joue de la musique, on y boit du thé, on y récite des poèmes, on y pratique la méditation - seul ou en compagnie d'un ou deux amis -, pour jouir d'un moment de calme à l'écart des tracas de la vie quotidienne.
Nous avons déjà vu que l'espace du jardin se dérobe constamment au regard, que l'ensemble est rythmé par un réseau de murs troués ici, de portes rondes là, de fenêtres ajourées qui finissent par transformer le jardin en une infinité de cours et de recoins où les ouvertures dessinent des scènes et provoquent des surprises esthétiques, petits chocs destinés à réveiller l'âme du promeneur et l'inciter à aller découvrir de nouvelles visions…
Conçu afin de privilégier tour à tour deux types de vision : la vision d'un point fixe et la vision dans le déplacement, je vous propose cette année d’en parcourir les très nombreux symboles après un rappel de quelques éléments fondamentaux du symbolisme chinois.
Rappel de quelques éléments fondamentaux du symbolisme chinois

Le Ciel et la Terre
Pour les anciens Chinois, le Ciel et la Terre prirent consistance au sein d'une sorte d'éther primordial dont les éléments plus ou moins purs se séparèrent à la manière d'un fluide qui se décante.

Le Ciel, conçu tantôt comme une sphère, tantôt comme un dais de char, est rond par essence, tandis que la Terre qu'il recouvre est carrée. Des colonnes ou des montagnes, situées au pourtour et au centre de l'univers, sont tout à la fois des supports du Ciel et des voies qui y accèdent. Ciel et Terre sont les deux constituants d'un vaste organisme au sein duquel le sacré se concentre, en haut dans le Soleil, la Lune et les étoiles, en bas dans les monts et les fleuves. Selon une représentation fort répandue, le Ciel avait neuf étages ; inversement, dans les profondeurs de la Terre il y avait neuf étages, domaine des eaux abyssales et qu'on appelait les « Neuf Sources ».

Le souverain
Le pouvoir magique et religieux des empereurs était le reflet fidèle du Dao céleste ou naturel. Le souverain, représentant du Ciel, était astreint à une étiquette minutieuse qui adaptait son comportement aux rythmes naturels. Les rites étaient l'expression de l'ordre cosmique transposé dans la société humaine. De même, les fêtes saisonnières des paysans restauraient l'ordre naturel et la cohésion de leur structure sociale. Tout désordre dans le gouvernement provoquait une réaction du Ciel dont la colère se manifestait par des signes néfastes, puis par des catastrophes ; inversement la vertu impériale suscitait de bons présages et la venue « d'êtres de bon augure ».

L'homme
Le corps humain est un microcosme dont chaque élément est en correspondance avec une partie du macrocosme. La tête, ronde, est le Ciel, les pieds sont la Terre ; la poitrine est yang, ainsi que la gauche du corps ; le dos et le côté droit sont yin ; les yeux sont le Soleil et la Lune ; le souffle et le sang sont assimilés au vent et à la pluie. Nous possédons cinq viscères : le foie (bois), le cœur (feu), la rate (terre), les poumons (métal), les reins (eau), reliés aux neuf orifices du corps auxquels correspondent les neuf portes des cieux. Une vie menée en accord avec l'ordre universel harmonise les échanges entre les organes et le monde, gage de bonne santé. Inversement une vie de désordres et de passions entraînera maladie et mort prématurée.

Le Dao
Le Dao est le principe d'ordre qui gouverne la totalité du cosmos et lui assure son unité. A vrai dire le terme, dont le sens propre est « chemin » ou « voie », est employé avec des valeurs différentes selon les contextes.

Yin et Yang
Le yin et le yang sont les deux aspects opposées et complémentaires du Dao tel qu'il se manifeste dans le monde. Ces deux principes sont tout à la fois des formes d'énergies (des « souffles » ou « qi » et des rubriques classificatoires. Le yin, c'est l'obscurité, le froid, la puissance végétative ; le yang, c'est la lumière, la chaleur, la puissance active. Le yin et le yang sont des notions relatives, impliquant des rapports et non des classements rigides. Ils n'ont rien à voir avec le Bien et le Mal ; au contraire, leur jeu de conserve comme les alternances de leurs influences sont indispensables à la bonne marche des choses.

Cinq éléments
Autre diversification du Dao, les cinq éléments introduisent, au-dessous de la bipartition yin-yang, une représentation de cinq énergies naturelles disposées en quinconce, ou en carré avec un centre, selon les directions de l'espace. A ces éléments correspondent beaucoup de choses, mais avant tout : à l'Est, le bois, la couleur verte, le printemps. Au Sud, le feu, la couleur rouge, l'été. A l'Ouest, le métal, la couleur blanche, l'automne. Au Nord, l'eau, la couleur bleu-nuit ou noire, l'hiver. Au Centre, la terre, la couleur jaune, l'été indien ou les intersaisons.

Yi Jing
Le Yi Jing ou Livre des mutations, est un vieux manuel de divination à la base duquel est une série de huit trigrammes formés de trois lignes superposées, les unes pleines (__) les autres en deux morceaux (_ _), les premières étant yang, les secondes étant yin. Ces huit trigrammes disposés en octogone forment une rose des vents à huit directions et chaque trigramme représente - entre autre chose - un des huit souffles qui exercent chacun une influence céleste spécifique. Si, au lieu de trois lignes, on en superpose six, on obtient une série de soixante-quatre hexagrammes qui représentent l'ensemble des réalités, alors que les trigrammes permettent d'évoquer l'univers de façon plus synthétique.

Fengshui
Fengshui se traduit littéralement vent = disperser et eau = guider = rassembler, plus souvent "géomancie". Le géomancien chinois commence par déterminer la qualité énergétique d'un lieu pour ensuite faire les calculs relatifs à l'implantation d'une construction tout comme celle d’un jardin. Il va capter les énergies favorables et détourner les énergies négatives, parfois en remodelant le terrain, en veillant à ne pas « blesser le dragon » et susciter son courroux, par des interventions maladroites dans ses parties vitales. La géomancie est l'art d'adapter les habitations des vivants et des morts pour qu'elles s'harmonisent avec les courants locaux et les souffles cosmiques. Ji Cheng, grand maître jardinier estime cependant qu'en matière de jardin, la géomancie ne doit pas s'imposer aux principes d'aménagement.
Venons-en, maintenant, au thème de ce jour, éclairé par ces quelques rappels.


Les symboles du jardin chinois
L'eau
L'étendue d'eau est yin, la montagne est yang. L'étang est un miroir pour le Ciel dont il reçoit les influences fécondantes, qu'il diffuse. C'est aussi le miroir qui dissout dans ses ondes les réalités tangibles pour les faire retourner à l'état informe. C'est encore le symbole de la mer des passions qu'il faut traverser au prix de tous les dangers pour aborder à la rive de l'île-montagne, le paradis de la réalisation.
Le ruisseau irrigue et ravive le jardin tel un être vivant, contribue à l'animer de ses frémissements. Ses brusques changements de direction secouent l'âme, encline à la facilité et à l'assoupissement. Le mouvement descendant et dynamique de la cascade complète l'aspect ascendant et statique de la montagne d'où elle s'écoule.

Les îles
La mer était une zone mythique recelant des îles fabuleuses, refuge des immortels qui savaient distiller l'élixir d'immortalité. Elles flottaient, instables, c'est pourquoi le souverain du Ciel les fit arrimer sur le dos de tortues géantes. Un géant ayant dévoré six des quinze tortues, deux îles ont coulé, il en reste trois à surnager : Penglai, Yingzhou et Fenghu. Reproduire les îles, c'est leurrer les Immortels et les attirer, et découvrir les Immortels équivaut à réaliser en soi-même les qualités qui leur sont attribuées.
Les symboles de l'île et de la montagne sont analogues : ce sont des centres rayonnants, des portes d'accès à la demeure des divinités et des humains divinisés. L'île-montagne des jardins est le point de jonction des tendances cosmiques yin et yang, image de ce paradis si proche puisqu'il est en nous, mais qui n'est accessible qu'au prix de multiples épreuves, disparaissant souvent dans la brume.

Les montagnes
Une montagne s'élève au centre de la Terre carrée, quatre autres bordent les limites terrestres aux quatre points cardinaux, piliers reliant Ciel et Terre : ce sont les cinq montagnes sacrées. Les sommets montagneux, les tertres artificiels, les pierres dressées, les arbres, sont des axes qui permettent à la vie de descendre, de maintenir un lien ferme entre les pôles céleste et terrestre. La montagne est lieu de révélation, l'illumination, de dévoilement des vérités. Mais toutes les montagnes ne sont pas pourvues de qi ; la hiérarchie des montagnes ne dépend ni de leur volume ni de leur hauteur ; il faut qu'elles soient vivantes. Cette vie se condense dans des " nœuds " où s'harmonisent le qi des montagnes et celui des eaux.

Les cavernes
Pendant des millénaires les Chinois ont d'abord vu le Ciel comme l'intérieur d'une immense caverne dont les éléments détachés avaient formé les montagnes. Les trous, creux, cavernes, sont associés à l'idée de tertre creux ou à un sommet inversé. Les ermites taoïstes y élisaient volontiers domicile, associant les influences matricielles de la grotte à leur travail de transmutation alchimique interne.

Les pierres
Dans les écrits anciens, on remarque des pierres de tels jardins léguées par les dynasties précédentes. Les pierres sont appréhendées comme de véritables œuvres d'art transmises d'une génération à une autre, et elles figurent dans le jardin comme on expose des statues en Occident. Concentré des énergies vitales en Chine, la pierre est image de la montagne, le trait d'union du Ciel et de la Terre. Elle garde dans sa texture les marques des énergies telluriques, en elle circule le souffle vital. Des très grandes pierres destinées aux cours des palais à la plus petite qui trouve sa place sur un guéridon ou dans un bol ornemental, elles se dressent tantôt solitaires, tantôt en groupes, amoncelées pour former une colline, ou sont tout simplement fichées à l'intérieur d'immenses vasques de granit. Pierres et rochers constituent l'ossature du jardin.
Les pierres de printemps sont plutôt claires et graciles, comme les jeunes pousses qui percent la terre, à la limite de la fragilité, elles sont placées de manière à ce que le soleil levant les éclaire.
La composition de l'été est une rocaille monumentale, de teinte claire, à dominante verticale, représentation de la montagne au bord d'un bassin. Ce paysage est prévu pour être vu de loin, en point fixe, et non en déplacement, et devient " image " de l'été lointain, à contempler au cœur de l'hiver ! On pénètre le site par d'étroites passes ombreuses et fraîches, rappelant les grottes, des lieux qu'il fait bon fréquenter en pleine chaleur d'été. Ces béances dans la roche signalent une frontière entre monde solaire et monde souterrain, monde des ombres inquiétantes ou apaisantes, jeux des reliefs internes.
A l'automne, moment des dernières exaltations, on recherche la lumière des sommets, la chaleur des derniers rayons. Les compositions d'automne sont à gravir en fin d'après-midi, elles sont situées de façon à recevoir le soleil de l'Ouest. Les sommets sont arasés, les pierres sont choisies pour leurs formes anguleuses, la partie supérieure presque horizontale.
Les roches de l'hiver se détachent systématiquement sur le fonds d'un mur blanc assez rapproché ou alors, bordant le coin d'un patio, elles semblent surgir du vide lui-même. Les compositions de l'hiver sont orientées de façon à représenter l'ubac de la montagne, ce versant qui ne reçoit jamais le soleil ; elles sont plutôt discrètes, de formes molles et alanguies.

Les pierres ont un aspect, une forme, une couleur, une tête, des pieds, une poitrine et un dos, une base carrée ou circulaire, un sommet conique, pyramidal, tronconique, pointu ou émoussé. Il y a les pierres des montagnes, des plaines, des rivières, les pierres « locales » et les « voyageuses ». Le catalogue des pierres de la forêt des nuages, de Du Wan (XIIème siècle), décrit 116 variétés de pierres…
Les socles qui supportent les pierres dressées sont le plus souvent de forme carrée. Ils montrent les motifs de nuées surmontés de ceux d'une mer en fusion dans ses remous figés ; plus haut sont les nuages du ciel et les dragons, survolés de grues aux ailes déployées ; le socle est l'image de la terre dans ses commencements.

Les dragons
Dragon de mer, c'est le dragon bondissant. Dragon des nuages, dragon volant. Dragon de la pluie qui tombe, dragon planant. Dragon souterrain, dragon caché. Dragon affleurant la surface du sol, dragon dans les champs. Dans la course des rivières et des fleuves, dragons visibles.
Le dragon, symbole de l'empereur, incarne la course et la danse du principe vital en ses multiples et changeantes manifestations. Il est expression de la structure de la matière, expression des mouvements de l'atmosphère, expression du plissement des montagnes, expression du cours des fleuves. Favorable, il file droit, bondit ou zigzague ; défavorable il est faible, craintif, reculant, malade, voire mortel.

Les grues
Avec le daim, la grue est la monture favorite des Immortels. Elle suggère l'envol vers les îles du Paradis.

Les tortues
La tortue porte le monde. Elle symbolise la Terre avec son ventre carré et le Ciel avec sa carapace ronde. Elle représente donc la réalité ultime de l'Univers. En ce sens la tortue devient également symbole d'Immortalité. On voyait dans les dessins naturels de leur carapace des signes à déchiffrer lors de rites divinatoires.

Les arbres
Comme les montagnes et les pierres dressées, l'arbre est une pointe qui touche le Ciel et par laquelle irradient les influences bénéfiques. Les nodosités du tronc et des branches « impriment » le passage du qi. Les pins, les cyprès, les thuyas, suggèrent l'Immortalité.

Les fleurs
Les fleurs ne tiennent pas une place prépondérante dans les jardins chinois. Mentionnons la fleur de prunier, un motif souvent associé à la craquelure de glace. Le prunier est le premier arbre à fleurir dans l'année, avant même que ses feuilles se soient développées. On dit que sa floraison est d'autant plus belle que la plante a subi les rigueurs de l'hiver. Il représente l'hiver. Les « chrysanthèmes poussant près de la clôture » suggèrent la nobilité et la beauté d’un mode de vie.

Les bambous
Le bambou, droit et creux est à l'image de l'homme droit et modeste (un « cœur vide » est signe de modestie). Il est toujours vert, inaltérable, image d'Immortalité. Le bambou symbolise l’exactitude. Le pin : la force. La fleur de prunus : « la grâce sous tension ».
Tous les arbres, fleurs et herbes sont méticuleusement disposés par rapport à leurs qualités métaphoriques et en considération d’autres facteurs tels que la lumière du soleil et de la lune, le vent, les rochers, mares, ponts et murs. Ces facteurs sont essentiels car ils modifient l’image et la sensation que donnent les plantes au spectateur, afin qu’il éprouve le plaisir escompté.

Les murs
Le mur d'enceinte délimite et sacralise l'espace qu'il enserre, il « noue » le lieu habité par une puissance spirituelle, en situation d'extra-territorialité, échappant à la corruption environnante et à l'usure du temps. Le mur d'enceinte empêche les influences néfastes de pénétrer et les influences bénéfiques de se disperser. Le mur peut être symbolisé par une corde ou une haie d'arbres.

A l'intérieur des jardins les murs sont le plus souvent de couleur blanche, pour mieux refléter la lumière de la lune ou, comme le papier du peintre, pour servir de toile de fonds à un bosquet ou une composition de pierres. Le faîtage des murs est souvent ondulé en « dos de dragon ».

La galerie
La galerie escalade le flanc de la montagne, descend vers le plan d'eau, serpente et ondule, se brise et crée des espaces d'illusion infinie. La galerie est un élément hybride : espace couvert, délimité par des piliers, des murets, elle est également ouverte vers l'extérieur et, par sa fonction d'extension du domaine bâti, elle est le symbole même de la fluidité de l'espace.

Le pavillon
Le pavillon, kiosque ou belvédère, est un lieu d'étude et de contemplation, situé à l'écart des bâtiments principaux. Il représente la présence harmonique de l’Homme dans le paysage = son harmonie avec la nature. Il est conçu et aménagé avec autant d'esprit et de soin que les scènes sur lesquelles il donne - une source ou un bosquet - pour qu'il puisse à son tour devenir scène à contempler à partir d'un autre point d'observation. Le kiosque de la montagne n'est jamais posé sur le sommet de la composition de pierres, mais seulement sur une illusion de sommet, pour permettre de découvrir que l'espace que la montagne révèle ne s'achève pas là, qu'un autre premier plan va surgir entre l'homme et l'infini.

Les ponts
Les ponts sont souvent en demi-cercle, en arc-en-ciel, ce pont qui relie la Terre au Ciel. Avec le reflet de l'eau, le cercle se complète, devient Ciel. Le pont, c'est le symbole horizontal complémentaire de celui, vertical, de la pierre dressée ou du pilier d'architecture. Bien sûr le pont a pour première fonction de relier deux rives en franchissant une rivière. Mais symboliquement, le pont est une voie resserrée, un passage obligé qui conduit vers une autre étape de la vie. Et passer d'une rive à une autre, d'un état d'être à un autre, c'est aussi couper un courant, ce qui n'est pas toujours sans risque !
Les chemins
Les chemins sont les compléments yang des rivières yin. Faits de petits galets ronds de rivière, de la taille d'un œuf d'oie, ou de pierres irrégulières, le dallage est la représentation d'un plan d'eau. Les motifs suggèrent toujours le mouvement, qu'ils soient d'inspiration géométrique ou florale, en forme de vagues, de craquelure de glace, d'animaux réels ou mythiques.

Le « craquelé »
Le motif en craquelé, bien connu des amateurs de porcelaine, symbolise le moment où l'eau est en train de se transformer en glace, entre deux états, entre le fluide et le solide. Dans la structure des fenêtres le motif est plus lâche en haut et plus resserré en bas. Outre le caractère esthétique, la partie haute laisse passer davantage de lumière.

Les zigzags
Les ponts, chemins et galeries en zigzag rappellent au promeneur qu'il doit être vigilant dans sa progression et ne pas céder aux tentations que figurent les certitudes ou points de vue. Les brisures sont comparables à des nœuds ou des articulations, symboles de la voie et de ses épreuves.

Les calebasses
Il existe de nombreuses légendes qui font intervenir une calebasse, un vase ou une gourde. Toutes sont des variantes d'un même thème : le héros devient minuscule au point de pouvoir passer par le goulot de l'objet et plonger à l'intérieur, où il découvre un jardin paradisiaque. Ces légendes suggèrent que même à l'intérieur d'un jardin minuscule il est possible de retrouver l'univers tout entier.

L'octogone
L'octogone symbolise le passage du Ciel, circulaire, à la Terre, carrée.

Quelques derniers éléments, en guise de conclusion

En Chine on ne plante pas un jardin, on le construit (en chinois, zhuyuan ou gouyuan). Tradition que nous partageons au premier degré, il est l'œuvre d’un maître, un maître-jardinier pour le dressage d'une montagne qui participe à l'osmose entre le Ciel, la Terre et l'Homme, les trois Génies de l'Univers.
Ses éléments de composition sont à la fois architecturaux et naturels. Ils ne sont pas considérés dans l'état primitif du matériau (terre, eau, bois, etc.), mais dans leurs aspects architecturaux (pavillon, corridor, galerie, etc.) ou paysagers (colline, vallée, lac, étang, etc.), et sont donc déjà codifiés à partir de prototypes (Yang, 1982 et 1994).
Le jardin chinois traditionnel est grandement conditionné par les éléments importants de la culture chinoise que sont le confucianisme, le taoïsme et le bouddhisme. Confucius prêchait la modération comme moyen d’accomplir « l’unité entre l’Homme et le Ciel ». Les penseurs taoïstes Lao Zi et Zhuang zi soutenaient que le plus grand idéal de la vie est de « s’intégrer aux rythmes de la Nature, retourner vers la Nature et mener une vie simple ». La pensée bouddhique rejoint ces deux pensées en prêchant que l’Homme peut s’éclairer « en quittant le monde pour vivre en réclusion dans la nature ».
Telles pensées ont mené le peuple chinois à aimer la sérénité et la tranquillité de la nature plus que tout autre chose. Cette passion était si grande qu’ils se sont mis à reproduire des paysages en miniature devant leur maison afin de recréer les émotions procurées par les paysages naturels.
La composition des jardins chinois utilise des procédés tels que « encadrer la vue », « emprunter la vue », et « bloquer la vue ». « Encadrer la vue » consiste à inclure des fenêtres et portes dans le jardin pour donner l’impression de peintures de paysages. Cette idée peut se résumer par la phrase « attraper les couleurs des quatre saisons et capturer les eaux des dix mille mers ». « Emprunter la vue » consiste à placer des objets miniatures dans l’arrière-plan pour recréer la sensation multi-dimensionnelle des grands espaces.
Un jardin chinois n’est pas complet sans l’inclusion de quelques poèmes. Les extraits de poésie classique, élégamment calligraphiés, renforcent en mots les impressions représentées physiquement par le jardin. Le plus long poème du monde, comportant 180 caractères, se trouve dans le Parc Daguan, à Kunming. Son auteur, Yang Shengyan ( ?-1744), aimait tout particulièrement la vue des « lotus poussant hors de la vase », une métaphore de « la beauté immaculée parmi le chaos et la corruption ».
Les maîtres jardiniers, appelés aussi « dresseurs de pierres », étaient au moins peintres et poètes, et s'ils n'étaient pas moine de surcroît ils entretenaient un rapport mystique avec leur art, enseignement de notre second voyage. En construisant le jardin, on cherche à donner une illusion d'étendue quand l'espace est réduit, à donner de la densité au vide ou, matérialisant l'irréel, à alterner le mystère et l'évidence, les approches faciles et les retraites profondes.
Le jardin chinois a eu ses grands maîtres et ses grands serviteurs. Je terminerai par là, en honorant leur mémoire
.
Ji Cheng
On dit de Ji Cheng qu'il était semblable à une pierre solitaire. Ji Cheng est un maître jardinier chinois à qui on doit le traité « Yuanye », le traité du jardin, publié en 1634 (fin des Ming). Il a créé son premier jardin à l'âge de 40 ans. A Yangzhou il a construit le jardin du Zheng Yuanxun (jardin de la réflexion), un des trois qui lui sont attribués de façon certaine.

Le texte de Ji Cheng contient des notions d'une étonnante modernité : l'auteur y évoque notamment le respect de la nature et de l'environnement, l'intégration au site, la protection des sources naturelles et la préservation des nappes phréatiques, la sauvegarde des éléments végétaux existants, l'harmonie de l'orientation des édifices avec les activités projetées ou les plantations envisagées. Notions qui sont naturellement aussi les nôtres.

Le convoi des plantes et des pierres
L'empereur Huizong de la dynastie Song, piètre gouvernant mais grand esthète et amateur de jardins et de pierres fit créer de nombreux jardins de grandes superficies. Sur ordre impérial, Zhou Mian, fonctionnaire corrompu, créa un service administratif à Pingjiang (aujourd'hui Suzhou) chargé de collecter des plantes rares et des pierres exceptionnelles afin de les expédier à la capitale Bianliang (aujourd'hui Kaifeng). Certains rochers, de plusieurs mètres de haut, étaient acheminés par voie fluviale, mobilisant les efforts de milliers de manœuvres réquisitionnés pendant plusieurs mois. Outre les accidents mortels, ces transports s'accompagnaient d'un cortège de calamités telles que des enceintes de villes défoncées, des ponts démontés, des maisons rasées, etc. Certaines de ces pierres se trouvent encore dans les jardins de Beijing, après leur second transport, après que l'armée Jin eut conquis la capitale (l'acheminement se faisait sur le Grand Canal depuis Jiangnan jusqu'à la frontière des provinces de Shandong et Henan). On trouve encore aujourd'hui des rochers abandonnés lors de leur transport et récupérés par des amateurs pour orner leur jardin, tel le rocher Yulinglong, dans le jardin Yuyuan à Shanghai, ou la pierre Guanyunfeng dans le jardin Liuyuan, à Suzhou, par exemple.


 
SOURCE DES TEXTES SUR LE SUJET DES JARDINS
 
Shen Fu    Six récits au fil inconstant des jours, ed. F. Larcier, Bruxelles      
S. Rambach    Jardins de longévité, Skira, Paris 1987      
Rolf A. Stein    Le monde en petit, Flammarion, 1987      
Qiao Yun    Les jardins classiques chinois, ed d'Art Monelle Hayot, 1988      
Ji Cheng    Yuanye, le traité du jardin (1634), traduit par Che Bing Chiu, ed de l'Imprimeur, 1997      
Gérard Chauvin    Les jardins chinois et japonais, ed Pardès, 1999      
Cyrille Javary    Dans la cité pourpre interdite, Picquier, 2001     
     

Bibliographie complémentaire
- Michel Baridon, 1998, Les jardins, paysagistes-jardiniers-poètes, Paris, éditions Robert Laffont.
- Augustin Berque, 1995, Les raisons du paysage, de la Chine antique aux environnements de synthèse, Hasan.
- Bing Chiu Che, 1997, Yuanye, le traité du jardin chinois (1634), Besançon éditions de l'Imprimeur.
- Congzhou Chen, 1984, Shuoyuan, Shanghai, Tongji daxue chubanshe.
- Antoine Gournay, 1993, " L'aménagement de l'espace dans le jardin chinois ", in Aménager l'espace, (sous la direction de F. Blanchon), Paris, Presses de l'université de Paris-Sorbonne, p. 263-279.
- Naihui Hou, Tangsong shiqi de gongyuan wenhua, Taipei, Dongda tushu.
- Cheng JI, Yuanye zhushi, Jianzhu gongye chubanshe, 1981, Annotations et traduction de Chen Zhi.
- Yu Li, Yijiayan jushi qiwan bu, 1984, Shanghai kexue jishu chubanshe.
- Peilin Liu, 1995, Fengshui, zhongguoren de huanjingguan, Shanghai, Sanlian shudian.
- François Mairesse, " La relation spécifique ", in Muséologie et philosophie, Icofom Study Series 31, Icom, 1999, p. 61-68.
- Kunio Miura, 1995, " Dôtan fukuji shôlon ", in Fûsui, chûgokujin no toposu, Tôkyô, Heibonsha, 1995, p. 84-131.
- Oswald Siren, , 1949, Gardens of China, New York, The Ronald Press Co.
- Zbynek Z. Stransky, 1993, Muséologie, Introduction destnée à l'étude des étudiants de l'Ecole Internationale d'Eté de muséologie, université Mazaryk, Brno.
- Rolf Stein, 1943, " Jardins en miniature d'Extrême-Orient ", in Bulletin de l'Ecole Française d'Extrême-Orient, T. XLII, I, Hanoi.
- Tan Tanaka, 1990, " Chûgoku zôen ni okeru shokiteki fûkaku to kônan teien ikô ", in Tôhô gakuhô, 1990: 62, p. 125-164.
- Michel Van-Praët, 1997, " Breaking Down the Museum Walls ", in Updating Museum Philosophy, Committee on Culture and Education, Conseil de l'Europe, éd. Strasbourg, p. 22-28.
- Hongxun Yang, 1982, " Zhongguo gudian yuanlin ishu jiegou yuanli ", in Wenwu, 1982:11, p. 49-56 ; 1994, Jiangnan yuanlinlun (A Treatise on The Gardin of Jiangnan), Taipei, Nantian shuju.
- Weiquan Zhou, 1991, Zhongguo Gudian Yuanlin Shi, Taipei, Mingwen Shuju.