LE  JARDIN CHINOIS
- JP-S.Lajoinie                   


     SHEN Fu, à la fin du 18° siècle, évoque dans un de ses six  « Récits au fil inconstant des Jours » ses souvenirs d’enfance. Ecoutons-le : « Je suis né le 22 novembre 1763 sous le règne de Qianlong, dans un siècle de paix universelle. Ma famille ,qui avait un certain rang, résidait à Suzhou, près du pavillon de Canglang ; aussi je puis dire que le ciel m’a vraiment comblé de ses bienfaits. »
  Pour un homme aussi humanisé que Shen Fu, naître à Suzhou, et près du jardinde Canglang (Pavillon de l’Onde Azurée), c’était une double bénédiction.

   Si les jardins sont choses périssables, leur esprit, lui, ne l’est pas. Que ce soit en Chine ou sur d’autres continents, l’essence du jardin traditionnel chinois a traversé l’espace et le temps, pour le plus grand bonheur de ceux qui aiment les pierres moussues et le reflet de la lune à travers les bambous.
 
 La Chine a conservé des jardins de lettrés et des jardins impériaux, de fonctions différentes, mais avec les mêmes éléments. Les premiers étant aux seconds ce qu’un solo de piano est à un orchestre, c’est des jardins de lettrés dont il sera question ici. Ils subsistent dans des villes comme Suzhou, Wuxi, Yangzhou. Suzhou, lieu de villégiature des fonctionnaires impériaux, comptait jadis 260 jardins privés. Parmi la soixantaine qui subsistent maintenant, 9 d’entre eux sont inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO.
  A travers le temps et l’espace, cette œuvre d’harmonie a inspiré des artistes, architectes, paysagistes, venus d’ailleurs, ou partis au loin. Au 19° siècle, Van Gogh, Monet, Manet, sont passés dans leur démarche de construction différente de l’espace ,par l’estampe japonaise dont la technique venait de Chine.
  Plus avant, Watteau, Boucher, Chambers, avaient emprunté à la Chine pour habiller une nouvelle conception de la nature.
  Aujourd’hui, nos artistes sont inspirés par l’art des pierres levées. L’architecte sino-américain Ieoh Ming PEI, maître d’œuvre de la Pyramide du Louvre et de nombreuses autres réalisations dans le monde, a  dit s’être inspiré de l’architecture domestique du Sud-Est de la Chine, ou il passa la plupart de son enfance. Non par sentimentalisme, mais parce qu’elle constitue à ses yeux  la tradition la plus fertile, car l’harmonie entre la nature et les constructions, «  la relation entre pièce et jardin, l’e    au, le mouvement » y ont été portés à leur plus haut degré de raffinement..
Aux USA, l’architecte vietnamien Andy CAO a créé en 1998 un jardin de verre à Los Angeles, dont les cônes de verre blanc rappellent les fermes à sel du Vietnam, son pays natal. Les bassins de verre bleu cobalt évoquent les rizières.
 Quant aux jardins japonais, ils ne font pas mystère de ce qu’ils doivent à la Chine.
 Dans tous les cas, « montagne et eau » nous mènent à l’essence du jardin chinois, puisque « shenshui » en chinois, « montagnes et eau », désigne aussi la peinture de paysage, inséparable de l’art des jardins, comme l’est la poésie «  tianyuan » : champs et jardins.

   L’idéogramme de « jardin » est en chinois le caractère «  yuan », en forme de carré comportant 3 signes : le premier représente un plan d’eau, le deuxième la terre, le dernier, le cycle du temps.  De plus, « yuan » signifie à la fois « cour « et «  jardin ». Dans la maison traditionnelle, en Chine du Nord, les maisons quadrangulaires comportent un système de cours. Dans les cours sont disposées des plantes en poterie, quelques pierres rares, peut-être un puits ou un bassin. C’est là l’essence du jardin. Bâtiments et constructions font donc partie intrinsèque du jardin dans la conception chinoise.

  Nous retrouvons dans l’étymologie l’idée de paradis évoqué par Shen Fu dans son récit, car en iranien ancien, jardin se disait « pardos », puis est passé en grec à «  paradeisos », et en latin à «  paradisus », pour aboutir en français à deux termes : celui de  « paradis », et celui de «  parvis », la parvis de nos cathédrales.   Le jardin est bien le symbole des états paradisiaques.
  En Occident, le jardin se définit par sa clôture : son appellation en témoigne. « Jardin » vient du germanique  « garten », c’est à dire « enclos ».Ce tour d’horizon  de la linguistique du mot « jardin » nous montre en conclusion qu’il est  un lieu protégé, accueillant le meilleur d’un art de vivre et de penser, dont les figures changent dans le temps avec l’idée que l’on se fait de l’excellence.
 
 Le jardin chinois de lettrés est lieu de l’échange de l’homme avec lui-même, la nature se présentant comme la pierre angulaire de ce dialogue. Aux deux figures majeures de la nature, la montagne et l’eau, répondent les dispositions secrètes de l’homme, lui-même construit à l’image du cosmos. Confucius, le père de l’un des trois courants de la pensée chinoise, a dit/
« L’homme de cœur s’enchante de la montagne. L’homme d’esprit jouit de l’eau. »

   En Chine, le lettré est à la fois peintre et écrivain. Le jardin chinois se ressent comme une peinture qui se déroule. Des calligraphies éphémères  se dessinent par les ombres des rochers, des branches et des bouquets d’herbes, sur les murs blancs.  Les végétaux, par leur floraison et leur changements de couleurs aux différentes saisons, évoquent le passage du temps.
  Le plus modeste jardin accueille un pavillon ou il fait bon méditer et lire. On trouve par exemple dans le Wangshi Yuan, à Suzhou, un « Pavillon pour regarder les pins et goûter la peinture », un « Pavillon de la Venue de la Lune et de l’arrivée du vent », une « Chambre du Luth », une «  Salle des Parfums rassemblés », une « Salle de Réception », ou l’on se réunissait entre amis.

  Le poète Su Zimei, fondateur de Canglang en 1044, présentait son chef-d’œuvre comme un lieu ou il aimait fuir  les tracas de la vie administrative pour méditer au calme en citant Mencius (Menzi). Mais le mandarin ne se retirait pas dans son jardin comme la grenouille au fond de son puits. Affranchi du carcan confucéen, il s’entourait d’artistes pour célébrer le vin et l’amitié, réciter un poème ou jouer aux échecs, ou jouir des œuvres d’art qui y étaient exposées : collection de bonsaÏs,calligraphies,boiseries gravées,meubles laqués.
  Adieu l’étiquette et les courbettes : le mandarin tombait la veste.
  Lieu d’évasion, le jardin n’a pourtant pas à se garder des intrus. Il n’est pas clos sur lui-même. Il se prolonge à l’extérieur par ce qu’on appelle des « captures de paysage » ou «  emprunts de scène ».   Ce peut être une ouverture dans un mur d’enceinte, et donnant sur la campagne, ou le tintement d’une cloche de monastère qui résonne au loin.
   Pour les confucéens comme pour les Taoistes, le jardin est un espace hors des règles rigides de la société. La poésie dite « des champs et des jardins » incitait alors les érudits à vivre en ermite, au contact de la nature, loin des vanités du monde. Ceci se concrétisera, quelques siècles plus tard, par des œuvres d’art conçues sous le signe du loisir sans contraintes.
 Dans le Jardin du Couple Retraité, à Suzhou , sobre illustration de ce qui précède, une succession de pavillons , kiosques, belvédères, et ponts rythment la promenade. Les cours intérieures et les ouvertures, fenêtres à claires-voies, portes en forme de vase ou de calebasse, ménagent des perspectives inédites qui renouvellent la vision des lieux.   Une galerie domine un cours d’eau en épousant ses méandres. Fougères et lotus croissent en liberté.  Pas de charmilles tracées au cordeau . Un désordre apparent règne.    Le zigzag plutôt que la  ligne droite. Le sol bosselé plutôt que nivelé. Il s’agit d’épouser la nature, et la géomancie ,le Feng Shui,y joue un rôle. Une telle conception est sans doute très différente de la conception du jardin classique français du 17° siècle, avec ses motifs tirés au cordeau, ou il s’agit de dominer la nature, fidèle en cela à Descartes qui voulait l’homme «  maître et possesseur de la nature. ». Dans le jardin chinois, les morceaux choisis d’une œuvre en perpétuel devenir nous suggèrent la fécondité  de l’oblique. Briser le chemin qui conduit d’une rive à l’autre, c’est rappeler au pèlerin sur la Voie qu’il doit être vigilant dans sa progression, et ne pas succomber aux tentations successives que figurent ses différentes certitudes ou points de vue., afin d’accorder ses pas à la marche de l’univers. Les  cours et les seuils y  font office de « vide médian ». Dans la pensée ternaire taoiste, cet entre- deux relie les énergies (le Yin et le Yang), l’arbre et la cascade, la colline et le nuage, pour les mettre en harmonie avec le mouvement cosmique.
   C’est l’éloge de l’inachevé, car selon Lao  Zi, «  le grand œuvre évite d’advenir », ou bien, comme l’a exprimé Picasso : « Achever, c’est tuer ».

 D’un tel jardin, on ne fait jamais le tour. S’il ne fallait alors donner que deux coups de pinceau pour tracer son image, ce serait l’importance donnée à la surface de l’eau, et à la pierre levée. L’eau lisse, plane, mobile, souple, docile à la pesanteur. Le rocher troué, hérissé, figé au moment précis ou sa masse s’élève au-dessus du sol et se projette dans une forme.
 La fécondité du vide. Le choc silencieux de ce langage qui se dessine en s’écrivant. Les jardins du zen au Japon,dérivé du bouddhisme chan en Chine, mot lui-même dérivé du sanskrit «  dhyama », (   méditation), en portent le silencieux et lumineux témoignage.

 Ecoutons Nan Shan, maître de chan , et maître jardinier de Fojiao :

 «  Par son art, le maître jardinier transforme le Chaos en Cosmos. Dans le jardin, le monde est montré selon la culture lettrée, et par là-même, le monde devient habitable. Trois pierres sont le ciel, la terre et l’homme. Cinq pierres, sept pierres, neuf pierres forment une famille. On les assemble selon la loi de trois : ensevelissement profond, inscription dans un triangle, pierre maîtresse, pierre compagne, pierre couchée, inscription dans un champ de force unique, équilibre asymétrique, apaisement vers les lointains. …….Pour construire un jardin, les hommes qui travaillent ensemble doivent montrer une même disposition d’esprit, une intuition de cœur à cœur.   Dresser des pierres est un travail de longue haleine. »

  Se promener dans un jardin,qu’il soit  dessiné à l’encre  d’Orient ou à l’encre d’Occident, c’est partir à la recherche de l’âme d’un peuple, et c’est aussi se relier à l’universel  que constitue notre humanité commune.  Le jardin nous parle de l’homme, il est  notre  miroir  et  l’ami qui nous y sourit nous convie à la recherche de notre vérité.