L E    D R A G O N   D'A S I E
- Lucie Kie:.                   


     L’Extrême-Orient,  voit le dragon comme le symbole de la  neutralisation des tendances adverses, du soufre et du mercure alchimiques. Et ce n’est pas un hasard si le Dragon est tant vénéré en Chine, pays du Tao ou la Voie du milieu. Céleste et chtonien, gardien des eaux, crachant du feu, à la fois Yin et Yang, le Dragon chinois réunit les principes opposés de l’univers : le feu et l’eau, le ciel et la terre. Les dragons font partie des mythes fondateurs de la civilisation chinoise, et ils sont souvent à l’origine des Dynasties.

Tous les empereurs de Chine ont régné sous le signe du Dragon, et ils étaient même considérés comme « Fils du Dragon » : leurs vêtements de parade, comme les murs de leurs palais, étaient abondamment décoré de Dragons à 5 griffes (les hauts dignitaires devant se contenter de 3 ou 4 griffes), et il n’était pas rare qu’un empereur envoie en présent à un chef rebelle qu’il n’avait pas pu vaincre par la force, une somptueuse robe brodée de dragons.

Ce dragon est la manifestation de la toute-puissance impériale : « la Face du Dragon » désigne l’Empereur, « la Perle du Dragon » la sagesse du chef, la perfection de sa pensée et de ses ordres. Mao Zedong dit un jour, paraît-il : « On ne discute pas la Perle du dragon ». Voulait-il faire entendre que la perfection ne peut être connue, ou simplement qu’il n’était pas souhaitable que sa pensée soit remise en cause ? De nombreux dragons hantent le ciel de la Chine. Certains poursuivent inlassablement le Soleil et la Lune, provoquant les éclipses. Un grand dragon de feu conditionne de ses humeurs la vie en Chine : il ouvre les yeux et c’est le jour, il les ferme et c’est la nuit. Son souffle provoque les tempêtes. Le tonnerre est une manifestation de sa colère, ou de ses combats avec d’autres dragons.

Les dragons d’Asie sont décrits comme composés de plusieurs parties, appartenant à des animaux différents
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En Inde, des dragons à tête humaine surmontée d’un capuchon à tête de cobra, les nagas, sont les habitants du domaine souterrain où ils gardent jalousement les trésors de la Terre. Ils ont pour ennemis naturels des vautours mythiques appelés Garudas, dragons aériens opposés au Nagas, dragons des eaux et de la terre.

Dans le Sud-est asiatique, le corps est celui du serpent, couvert d’écailles rappelant celles de la carpe. Les pattes sont semblables à celle du tigre, terminées par les griffes de l’aigle. La forme de la tête est celle du dromadaire et elle est surmontée d’une paire de cornes de cerf ou parfois d’antilope, il porte toujours moustaches et barbiche, très longues. 

Fréquemment, en plus des cornes, deux antennes ornent sa tête. Les yeux peuvent être ceux du lièvre et les oreilles celles du taureau. Le cou est souvent muni de crinière comme le lion, il en porte parfois sur les coudes.

Au Vietnam, le dragon ou lung possède une crête de 81 écailles.

La couleur des dragons est également importante et détermine à la fois leur habitat, leurs pouvoirs et leur rang.

Ainsi, la couleur jaune est dévolue à l’Empereur de Chine. Elle indique le summum de la puissance et la divinité. Seul l’Empereur peut régénérer l’ordre cosmique et social, et le dragon est son intermédiaire avec le ciel, les immortels. Cette qualité quasi-divine donnée à la couleur jaune vient peut-être de la légende qui relate qu’un dragon jaune est sorti de l’eau pour s’incliner devant Fu Hsi, l’empereur légendaire, et qu’il lui a remis la connaissance de l’écriture.

La couleur verte du dragon indique l’Est, la montée du Yang, le renouveau de la végétation. Le roi des dragons des eaux de l’Est, du Nord, du Sud et de l’Ouest possède la couleur rouge-sang. Le sang des dragons a les couleurs primordiales du ciel et de la terre : jaune et noir.

Il est aussi un des douze animaux cycliques du calendrier chinois. Symbole d’énergie et signe de bon augure, il est relié aux quatre éléments.

En Chine, les dragons jouent un rôle essentiel dans l’agriculture. Gardiens des eaux, ils sont plutôt bienfaisants, mais ils peuvent être maladroits, se tromper de tâche, s’endormir, voire même s’enivrer, et c’est alors la catastrophe : le fleuve déborde, la tempête ravage les côtes, ou bien les sources tarissent, la sécheresse menace. Il faut alors les rappeler à l’ordre, ou même les punir : si la pluie tarde trop malgré les prières, on sort la statue du Dragon hors de son temple pour l’exposer au grand soleil, car il est bien connu que les Dragons n’aiment pas trop le soleil…

Le Dragon représente le cycle de la végétation. Il est figuré par l’hexagramme « K’ien », principe du ciel et de la création. L’association du dragon avec l’élément eau et le cycle végétal est également liée au temps du repiquage des pousses vertes du riz après les grandes pluies du printemps.

Au Vietnam, cet animal est communément appelé Con Rong ou Con Long. Il fait partie des quatre animaux au pouvoir surnaturel et occupe la première place. Il est employé fréquemment dans l’art vietnamien. On le voit dans les pagodes, sur les arêtes des toitures, sur les poutres des charpentes, sur les pièces de la vaisselle et sur les étoffes. Les Vietnamiens voient dans le dragon son pouvoir surnaturel et ses bienfaits.

Il est dit que tout Vietnamien se croit fermement descendant du roi Dragon Lac Long Quan venu des Eaux et de la fée Au Co d’origine terrestre. De cette union, la fée déposa cent œufs qui donnèrent le jour à cent robustes garçons.

Plus tard, lors de la séparation du couple, une cinquantaine de garçons suivirent le père Dragon vers les basses régions côtières et fondèrent la première nation vietnamienne ayant comme nom « Van Lang » tandis que les cinquante autres suivirent leur mère terrestre vers les hautes plaines pour donner naissance plus tard à un microcosme ethnique.

Bien que cette version des Sept tribus d’Israël soit débridée et poétique, elle permet aux Vietnamiens et aux minorités ethniques de cohabiter tant bien que mal dans ce pays en forme de dragon et de s’unir comme un seul homme pour venir à bout des agresseurs étrangers dans les moments difficiles de leur histoire.

Selon une légende vietnamienne, c’est grâce au retour d’un dragon bienfaiteur que les hordes barbares venant du Nord furent mises en déroute. Ses langues de feu crachées se transformèrent au contact de la mer en une multitude d’îlots, écueils aux formes extravagantes. C’est pour cela que cette baie est connue sous le nom « Ha Long » ou la Descente du Dragon. Elle devient ainsi la huitième merveille du monde et le site naturel le plus visité au Vietnam.

Le dragon est vu partout même dans le Delta du Mékong. Ce fleuve né dans les contreforts de l’Himalaya se divise en neuf bras ou en neuf dragons pour se jeter dans le golfe de la Cochinchine. C’est pour cela que cette région s’appelle « Neuf Dragons. »

Il a été vu également dans le songe de l’empereur Ly Thai To, ce qui permit à ce dernier de transférer sa capitale sur la localité de Dai La que les géomanciens ont jugé propice à l’abri des eaux du Fleuve Rouge. C’est pour cela aussi que la capitale Hà Nôi fut connue à une époque sous le nom « Thang Long » ou la montée du Dragon.
 
Le Dragon est également le symbole du mari, du fiancé et plus généralement de l’homme ; Quant à la femme, elle est représentée par le Phénix. C’est pourquoi lorsqu’on veut faire allusion à un mariage, on associe souvent sur une broderie ou sur un panneau sculpté un dragon à un phénix. Les poètes évoquent cette association dans leurs poèmes pour parler du bonheur conjugal, de la joie partagée.

Le dragon fait partie du quotidien vietnamien. Il est chargé de veiller, à la ville impériale Hué, sur les tombeaux des empereurs Nguyen avec tout son corps de bris de céramique multicolore. Doré, il s’enroule autour des piliers de laque carmin des palais impériaux. 

Dans le berceau des légendes vietnamiennes, chacun se sent mieux protégé par ce monstre,  convaincu que pour toujours, il est descendant du roi dragon.

Dans les contes et légendes de l’Inde, de la Chine, du Vietnam, le rude combat qui mettait en lice dragon et soleil cède peu à peu la place aux grands exploits mythiques peuplés de dragons gardiens de trésors que seuls les plus courageux essaieraient de leur ravir.

Ce trésor que gardent les dragons, quel est-il ? Souvent enfoui au fond d’une caverne, symbole du cœur caché de la Terre, de la matrice où le héros, tel le récipiendaire des anciens Mystères d’Eleusis, doit mourir pour renaître, ou caché au fond des mers, le trésor représente la vie intérieure, et les dragons qui gardent ces trésors, gardiens féroce d’un lieu interdit ou profane, ne sont que les images de nos désirs et de nos passions qui nous empêchent d’accéder à ce qu’il y a au plus profond de nous.

Descendre dans l’antre du Dragon, c’est sans doute descendre au fond de nous-mêmes pour nous préparer à recevoir la lumière. L’or, les pierres précieuses, autre forme de trésor, enfouis au fond de l’antre du dragon, ne seraient-elles pas le pâle reflet de cette pierre symbolique : « pierre cachée des Sages », ou « pierre brute » ?

La mission essentielle du Dragon-gardien de trésor est de tuer ceux qui convoitent celui-ci, et qui ne possèdent pas un cœur assez pur. Seul le héros, celui qui a été élu par les Dieux, du fait même de sa sincérité et de la pureté de son cœur, pourra, grâce à des sacrifices, et souvent grâce à l’aide d’une femme, s’emparer du trésor et accéder à l’immortalité de l’âme et à la Connaissance suprême.

Dans la tradition chinoise, le dragon veille sur la perle miraculeuse qui renferme la sagesse et la connaissance, pure comme l’or, symbole de perfection spirituelle ou d’immortalité. Ce trésor est associé à la vie, à l’énergie vitale,  à la lumière, au bonheur, à la vertu, à tout ce qui est positif et digne d’être recherché. Elle « ne doit pas être jetée aux pourceaux » : une autre manière de dire que la connaissance ne doit pas être livrée inconsidérément à ceux qui n’en sont pas dignes, ou qui n’y sont pas préparés.

En tant que gardien de trésor, le Dragon préserve ce qui est essentiel dans les êtres et les choses. Le secret qui ne peut être révélé qu’à l’issue d’un affrontement entre celui qui le recherche et celui qui le garde caché aux regards des hommes ordinaires.

Et en fait, étymologiquement, le dragon est lui-même « regard. Il voit tout, possède la puissance, et peut surveiller, garder, le royaume ou le trésor qui lui est confié. Celui qui regarde révèle celui qui est regardé.

Le regard du Dragon devient le symbole de la révélation. Il est le miroir qui renvoie à l’homme l’image de sa nature cachée.

Mais pourquoi faut-il toujours le combattre ? Peut-être parce que l’enjeu du combat est souvent capital pour le héros : délivrance d’une princesse inaccessible, acquisition d’un objet au pouvoir puissant, reconnaissance éternelle des populations délivrées. Cet enjeu incarne le but de la vie où priment l’absolu et les vertus cardinales (courage, maîtrise de soi…) qui doivent lui permettre d’arriver à cette liberté intérieure qui résume l’idéal chevaleresque : valeur et pureté absolues. La valeur établit la dignité de l’homme nouveau, de l’initié. La pureté est indispensable, elle seule lui donne accès au trésor, à la connaissance de sa propre nature. Ainsi, celui qui affronte le Dragon avec succès devient-il ce qu’il est, atteint-il sa réalisation pleine et entière.