Le  Viêt -Nam entre Confucianisme et Modernité
Nguyễn Thế Anh -
  Ecole Pratique des Hautes Etudes - Sorbonne

Publié dans Deuxième Symposium franco-soviétique sur l’Asie du   Sud-Est “Le poids du passé dans l’interprétation du présent de l’Asie du Sud-Est ” (1991). Moscou, Institut d’Orientalisme de l’Académie   des Sciences de l’URSS, 1993, pp. 194-221, en russe et en français.

 Au cours de la décennie et demie qui suit la victoire communiste de 1975, le Viêt‑Nam donne l'image d'une nation allant tête baissée vers une inéluctable autodestruc­tion. Tous les aspects, pratiquement, de la vie publique sont pour ainsi dire placés sous le signe de l’échec, et aucun frein ne semble pouvoir être mis à la déliquescence rapide et générale de la situa­tion politique et sociale. Sur le plan intérieur, le pays, caractérisé par une économie de sub­sistance, sans infrastructures, sans réserves financières et dotée d’une monnaie complète­ment dépréciée, se trouve confronté à une crise économique aiguë et rabaissé au rang des plus pauvres parmi les plus pauvres. Sur le plan extérieur, il se ferme au monde du dehors, comme si ses dirigeants, pour avoir été coupés de tout pendant près d’un demi-siècle de résistance, voulaient se préserver de la pollution d’une planète qu’ils voyaient d’un mauvais œil. Ratage de la réunification, ressentie par une bonne moitié de la population comme une loi des vainqueurs, incapacité à maîtriser les finances publiques et lourdes erreurs économi­ques, brouille avec la Chine, aventure mi­litaire au Cambodge, isolement international..., le bilan est particulièrement désastreux.

Mais pourquoi cette extraordinaire faillite? L'impuissance à gé­rer la société incombe‑t‑elle uniquement à l'incompétence d'une direction communiste mal préparée aux réalités d'un monde nou­veau, ne sachant pas dévier d'un pouce des schémas socialistes de développement économique? Ou provient‑elle de causes plus pro­fondes, tenant moins aux blocages politico-institutionnels d’un système socio-économique et politique importé qu’à une rigidité intellectuelle découlant de struc­tures mentales inhérentes à la société vietna­mienne elle‑même? En effet, le poids du passé, de l'habitude du pouvoir d'imposer sa volonté à un peuple soumis et jamais considéré comme un acteur autonome, continue appa­remment à peser sur un régime qui se drape toujours dans les habits des derniers empereurs. Le rouge et le jaune du drapeau socialiste ont remplacé le vermillon et l'or de la dynastie des Nguyễn, l'idéologie marxiste‑léniniste a supplan­té le confucianisme, mais, quelles que soient les formes superfi­cielles de la révolution, c'est en substance le formalisme de l'ancienne monarchie qui refait surface. Tout comme le Viêt‑Nam traditionnel, le Viêt‑Nam commu­niste du présent est institution­nellement bureaucratique et despotique, intellectuellement dogma­tique et psychologiquement rigide et astreignant. Or, ce substrat culturel invariable ne va pas sans être générateur de réflexes psychologiques foncièrement antinomiques d'une vraie politique de dévelop­pement : la croissance requiert une aptitude à innover, plutôt que les vieilles vertus confucéennes toujours en hon­neur de diligence, de parcimonie, de disci­pline et d'obéissance. Seul contre‑exemple au dynamisme de développement des pays con­fucianisés d'au­jourd'hui, le Viêt‑Nam s'est révélé dans l'impossibilité quasi absolue d'opérer le démarrage de son économie. En revanche, la vision politique bornée de ses dirigeants, “qu’un dogmatisme primaire incapable de mesurer l’évolution du monde ni même celle de l’Asie orientale éblouit d’une confiance exclusive en la puissance économique et militaire de l’Union soviétique” [1] , a réussi à l’exclure politiquement et économiquement de la zone géo­graphique dont il relève, et qui fait montre des plus belles performances économiques du monde contemporain. La situation ac­tuelle n'est pas sans présenter quelque analogie avec le milieu du XIXe siècle, à l'époque où l'appareil mandarinal de la monar­chie, imbu de préjugés moraux et englué dans les principes for­mels du consensus, n'avait pas su briser avec le passé pour trou­ver des solutions à la menace de désintégration apportée par l'intervention étran­gère. L’histoire donne une impression de répétition. Si la doctrine n'est plus la même, les institutions restent quant à elles toujours prisonnières de formules. Les attitudes ne semblent pas avoir beaucoup changé, figées qu'elles sont dans un comportement tout de formalisme ritualiste, allergi­que aux innovations. La continuité entre le passé et le présent paraît ainsi se poser non pas en termes de séquence, mais d'es­sence. Elle permet d'éclairer sur les méca­nismes culturels qui régissent la ligne d'action du Comité central du Parti communiste viet­namien. C’est dans ce sens qu’on doit entendre le titre quelque peu paradoxal de cette communication.

Il serait toutefois téméraire d'attribuer au communisme vietnamien la détermination de réin­vestir la tradi­tion confucéen­ne dans les mentalités nouvelles. Le faire équivaudrait sans dou­te à supposer que les conceptions éthiques et politiques n'ont pas du tout évolué au XXe siècle. Ce serait en tout cas ne pas tenir compte de la malléabilité des mots et des symboles, dont la signification se modifie selon les circonstances historiques dans lesquelles ils sont utilisés. Ainsi, le fait que le vieux leader Hồ Chí Minh aimait à employer de tels termes tels que “loyauté”, “humanité” ou “vertu”, ne veut pas forcément dire qu’il était resté du fond du cœur un confucéen [2] . Ou encore, l’assertion de l’ancien secrétaire général du Parti communiste vietnamien, Lê Duẩn, selon laquelle la culture vietnamienne représenterait “un mélange harmonieux des cultures originales de plusieurs nationalités sœurs” [3] , ne doit pas nécessairement être pris pour le signe d’un retour au concept traditionnel d’harmonie; dia­lectiquement, elle signifie tout simplement la résolution temporaire de contradictions. Il n'en reste pas moins vrai que les dirigeants com­munistes entretiennent vis‑à‑vis de leur héritage confucéen une certaine ambiguïté, justement parce que le confu­cianisme leur offre le fon­dement moral du pouvoir politique. Le publiciste Nguyễn Khắc Viện attribue un rôle im­portant dans l'idéologie communiste à ces obligations immanentes dans la doc­trine confu­cianiste que sont l'oubli de soi‑même et le dévoue­ment au bien public (nghĩa vụ). Il affirme qu'une parenté intellectuelle existait entre les marxistes et les “confucéens authentiques”, rendant possible l'établissement des liens entre les deux doctri­nes : en définissant l'homme dans la totalité de sa dimension so­ciale, le marxisme n'aurait nullement déconcerté les lettrés confucéens qui admettaient que l’homme social ne trouvait pas son identité indépendam­ment de son insertion [4] . N'hésitant pas à faire référence aux valeurs tradi­tionnelles, Hồ Chí Minh lui‑même préconisait dans son Chemin de la Révolution une abnégation révolution­naire qui n’avait rien à faire avec le matérialisme dialectique. La préface de ce petit livre est constituée d’une liste de vingt-trois préceptes moraux, dont un seul, “savoir garder les secrets”, serait déplacé dans un manuel de lecture confucéen. Ultérieurement, Hồ Chí Minh devait distinguer comme éléments de la “vertu révolutionnaire” l'assiduité, la frugalité, l'intégrité et la droiture (cần, kiệm, liêm, chính). Et il devait maintenir l’équivoque en pro­jetant de lui-même une image personnelle qui combinait la morale austère du perfectionne­ment de soi du lettré confucéen avec des traits nouveaux, tels que le culte de la ponctualité, le goût pour la culture physique, et une prédilection pour le parler simple et direct du pay­san vietnamien ordinaire, ce qu’en définitive il n’était pas.

Mais il est incontestable que nombre d'éléments socioculturels et de prédispositions du Viêt‑Nam tradi­tionnel ont per­duré. L’ancien ne s’est pas trouvé entièrement incompati­ble avec le nouveau. La révolution vietnamienne n'a pas rejeté, loin de là, la tradition natio­nale; elle s’est même moulée parfois dans ses formes les plus “ féodales ”. Sont mis à profit les legs du confucianisme qui favo­risent le contrôle social : la piété filiale, le respect de l'au­torité, la conception de la société qui privilégie l'homme en groupe et non l'individu, la pri­mauté des vertus de la morale, de l'éducation, des rites et des gestes sociaux. Le respect de l'ex­périence et de la hiérarchie, en particulier, justifie la présen­ce ininterrompue à la tête de l'Etat d'une gérontocratie étonnan­te de continuité, de stabilité et de longévité : jusqu’après 1975, la direction s’est identifiée avec la génération née entre 1905-19015, celle des Võ Nguyên Giáp, Trường Chinh, Phạm Văn Ðồng, Lê Duẩn, etc., et l'âge moyen des membres du politburo est encore en 1990 de 74 ans, du comité central de 64 ans. Au sein de cette gérontocratie, le triumvirat secrétaire général du parti, président du Conseil d’Etat, premier ministre, forme la sphère la plus parfaite du pouvoir, celle où le parti prend un caractère abstrait, mystérieux, à force de rituel, de secret, d’omnipotence et d’infaillibilité, tout comme autrefois la personne de l’empereur était dissimulée par toute une série d’interdits et d’écrans. Les apparitions publiques de ces puissants personnages se déroulent selon un cérémonial réglé; les informations qui les touchent sont filtrées et édulcorées avec un soin tout particulier; les références à Hồ Chí Minh leur confèrent le sceau de l’orthodoxie et comme une aura religieuse, et la langue de bois ne constitue pas le moindre des masques dont ils sont revêtus [5] . Leurs discours contiennent pratiquement toujours les mêmes formules chiffrées : rôle dirigeant du parti à la ligne juste et scientifique, voie socialiste, dictature “démocratique du peuple”, concentration de l’action du parti et de tout le peuple “sur la construction en vue de moderniser le pays”.

En tout état de cause, se retrouvent conjuguées la croyance confucéenne en l'indivi­sibilité du politique et de l'éthique énoncée par des générations de philosophes confucéens, et la croyance du marxisme en l'indivisibilité du politique et de l'économique. Comme la monarchie confucéenne autrefois qui a em­pêché l'entreprise privée sous le couvert de la réprobation mora­le du profit, le pou­voir communiste la contrecarre par des con­traintes bureaucratiques, à cette différence près que les bureaucrates communistes, professant le dynamisme, entendent forcer l’histoire, tandis que les mandarins confucéens, regardant en arrière, faisaient une histoire qui semblait devoir être forcée. L'accent mis d'autre part sur le “pou­voir la­tent” du peuple, sous‑entendant par là que les obstacles au progrès proviennent des institutions défectueuses ou des ves­tiges du passé prérévolutionnaire, et non d'un péché originel ou de tendances prédéterminées, fait rejoindre en quelque sorte la doctrine de la bonté naturelle de l'homme enseignée par les écrits de Mencius. Il n'est pas jusqu'à l'image de l'autorité ra­tionnelle, ferme mais bienveillante que le régime s'attribue avec complaisance, qui n'éveille de profondes résonances confucéennes.

Le hiatus est cependant immense entre cette image et l'idéo­logie imposée comme vérité officielle et ab­solue. Au Viêt-Nam, le marxisme-léninisme, érigé en orthodoxie d’État, en est toujours au stade de la lutte implacable entre les deux camps définis par Jdanov de l’impérialisme et du socialisme, de la révolution et de la réaction, du bien et du mal. Malgré la vic­toire acquise en 1975, la direction communiste vietnamienne ne s'est pas adaptée à l'idée d'un monde sans ennemi. Au contraire, la hantise de ne pas parvenir à contrôler, à “normaliser” le Sud trop bien intégré dans le système capitaliste l'a entraînée à in­tensifier le “centralisme démocratique”, euphémisme pour désigner le dirigisme étatique étroit dans tous les domaines de la politi­que, de la société et de l'économie. Le pays ne cesse par suite de faire penser à une nation révolutionnaire en armes, lourdement centralisée et autarcique. Le problème de la sécurité d’État est considéré comme d’une importance primordiale : il s’agit avant tout de créer un environnement stable pour que puissent se consolider les roua­ges gouvernementaux [6] . Dans ces conditions, l’essentiel reste l’expression d’un totalitarisme qui ne s’interdit aucun des domaines de l’individu, y compris ceux de la pensée. La lutte des classes étant tenue pour permanente, l’État ne peut que continuer à être, pour utiliser les paroles mêmes de Trường Chinh, un État de classe, l’instrument d’une âpre lutte de classes, l’organisation administrative d’une classe pour en dominer une autre. Un impératif stratégi­que unique et invariable prime toute autre considération, ne tolérant aucune dérogation : en toute circon­stance et à tout prix, il im­porte de conserver la totalité du pouvoir politique. La banque­route économique du pays, la ruine de son crédit à l'étranger, l'anéantissement des efforts de modernisation, rien de tout cela ne saurait entrer en ligne de compte, du moment que l'autorité du parti est en jeu.

Car, la situation actuelle ne semble pas tant caractérisée par la force de l'Etat que par le développement envahissant et étouffant du Parti communiste vietnamien, qui a à ce point investi l’État qu’il est seul à détenir le pouvoir de dire et de déterminer les exigences de l’idéologie, et le mono­pole de l'activité politique. Par cer­tains côtés, cet organisme offre une ressemblance saisissante avec la vieille oligarchie des lettrés aux commandes du gouverne­ment du Viêt‑Nam traditionnel. Ses membres, masculins pour l'écrasante majorité, sont peu nom­breux (1 553 000 en 1975, soit 3 % de la population), et loin d'être jeunes. Bien que ce parti se soit fait pas­ser pendant plus de cinquante ans pour une “avant‑garde proléta­rienne”, les travailleurs comptent seulement pour moins de 10 % dans ses rangs : comme les mandarins d’autrefois, les “cadres” (cán bộ) ne sauraient toucher au travail manuel. Mais, alors que la bureau­cratie de l'Etat manda­rinal, tout en ne possédant pas de projet de transformation so­ciale, laissait jouer les autono­mies villageoises, la bureaucra­tie de l'Etat populaire, qui s’est autoproclamée universaliste et immanente au peuple, réalise une vérita­ble étatisation de la vie sociale. Les structures et les institutions mises en place ne font que consacrer l'hégémonie du parti : pas d'opposition orga­nisée, pas de pluralisme, et surtout pas d'idéologie de rechange.

Monopolisation du pouvoir et rigidité idéologique conduisent les cadres du régime à adopter un con­formisme social au détriment de toute initiative, de toute ouverture d'esprit ou de toute pri­se de responsabilités per­sonnelles. C’est d’ailleurs le résultat de la méthode chỉnh huấn (redressement-éducation), version vietnamienne du système d’endoctrinement zhengfeng préconisé par Mao Zedong à Yanan, qui vise à fabriquer l’assentiment des mem­bres du parti à l’orientation présentée par ses dirigeants. Cette méthode a instauré le règne d’un discours tout puissant qui dévore le temps des activités sociales et politiques par l’institutionnalisation de la réunionite. Celle-ci banalise l’inefficacité, justifie l’incompétence, entraîne une sclérose totale de la décision. A partir de 1973 déjà, le parti a fait l'objet de dénonciations périodiques par sa direc­tion. Les critiques portaient principalement sur le manque de sincérité, l'absence d'autocritique, l'excès de subjectivisme et d'empirisme, la cupidité, la paresse et la corruption [7] . Et les pratiques du népotisme ont gagné le sommet même de la hiérarchie. Les grands dignitaires ont longtemps imposé le modèle de l’apparatchik vietnamien austère et tenace dans sa quête de la pureté socialiste, pour fixer aux membres du parti des normes de probité les plus rigoureuses. Mais, associés depuis des décennies au sein d’une direction très collégiale, ils semblent avoir conjugué tradition man­darinale et pratique marxiste pour se placer, comme les grands mandarins de jadis, à la tête de clientèles qui apparemment forment de véritables structures verticales à travers le pays et à l’intérieur de l’État, et leur fournissent les bases de leur puissance et de leur influence [8] . L’occupation de postes stratégiques proches du politburo par des parents de Lê Duẩn ou de Lê Ðức Thọ évoque ainsi une vieille tradition du Viêt-Nam ancien : l’absence d’une ligne de démarcation nette entre un pouvoir fondé sur le mérite et un pouvoir fondé sur des loyautés familiales. En tout cas, le fonctionnement administratif, la réglementation économique lais­sent souvent apparaître de sensibles divergences d’un point à l’autre du territoire, comme si les interprétations différaient avec les allégeances. Ces maux qui frappent le parti à la base sont qualifiés de phéno­mènes de “négativisme social”. Mais on accuse surtout la “maladie bu­reaucratique” de faire perdre la confiance dans le parti, comme le déclarait le secrétaire général Nguyễn Văn Linh au Ve plénum du comité central du parti en juin 1988, en énumérant ses diverses manifestations [9] :

... l’aliénation des masses, l’oubli des réalités, l’adoption d’une attitude arrogante vis-à-vis du peuple, et une étalage complaisant d’optimisme révolutionnaire. De telles personnes ne peuvent savoir que passer toute la journée à rédiger directive sur directive, à s’enfouir jusqu’au cou dans des tas de paperasses ou à aller d’une salle de conférence à une autre pour discuter haut et fort des théories abstraites sur la révolution ou les idéaux communistes, sans être pour cela capables de traiter les questions réelles et spécifiques d’une manière appropriée. 

Ces accusations rappellent étrangement les plaintes émises vers 1880 par l'empereur Tự‑Ðức sur la tendance paperas­sière et la propension aux méthodes procédurières de sa bureaucratie mandari­nale, et sur les connaissances étriquées des candidats aux fonctions administratives, qui “ne faisaient qu’appliquer des commentaires usés pour traiter des pro­blèmes d’actualité” [10] . La tentation n'en est que plus grande d'établir un parallèle avec ce qui s'était passé il y a plus d'un siècle.



 Comme en 1975, l'unification réalisée en 1802 de tous les pays vietnamiens sous une seule autorité a con­stitué un événement remarquable. Pour la première fois, un même souverain régnait sans partage sur un territoire s’étendant du golfe du Tonkin au golfe du Siam. Mais ce nouvel empire était en grande partie en rui­nes, après un quart de siècle de guerres et de troubles. Pour Gia‑Long, le fon­dateur de la dynastie des Nguyễn, il était urgent de recons­truire le pays qu'il venait de réunifier. C'est à la tradition qu'il demanda les recettes pour reconstituer son système de gouvernement, et la tâche que ses successeurs de­vaient s'assi­gner allait être de préserver ce qu'il avait consolidé. Le conservatisme s'imprimait ainsi d'emblée dans l'ordre des choses. Comme la Chine était le seul modèle concevable, l'identifi­cation avec l'idéologie confucéenne et la culture officielle chinoise consti­tuait la ligne politi­que de l'Etat. Avec la création d’institutions inspirées de l’exemple chinois, furent rétablis un ordre social confucéen et un Etat fortement centralisé, stable, administré par une bureau­cratie de style confucéen qui, de par sa formation, ne pouvait envisager un autre mode de penser que celui que la Chine lui avait révélé.

Cependant, de graves changements, causes de désagrégation et de désordre, ne tar­dèrent pas à faire leur apparition, auxquels l'appareil d'Etat con­fucéen, hostile à tout ce qui n'était pas l'exacte expression de la tradition, n'é­tait pas à même d'apporter des solu­tions adéquates. L'évolution de la société souleva en particulier des problèmes économiques que la monarchie ne parvint pas à discerner, son idéologie trop exclusivement agrarienne lui fai­sant voir seulement dans le maintien de l’ordre public la condition nécessaire et suffisante de la santé de l’État, donc du bonheur du peuple. Vers le milieu du XIXe siècle par consé­quent, le pays semblait être engagé dans un cercle vicieux de non-développement économi­que. L’État s’avérait incapable de créer des instruments fiduciaires susceptibles de donner l’impulsion à de véritables activités capitalistes, réfutées du reste parce qu’elles risquaient de faire naître des classes neuves qui auraient pu remettre en cause la hiérarchie traditionnelle.  Mais il était également incapable d’appliquer, sous le couvert du confucianisme, des mesu­res qui eussent permis d’utiliser les ressources du pays à des fins de développement écono­mique planifié [11] . Or, la bureaucratie que les Nguyễn s'étaient attachés à construire excédait les be­soins d'une société agricole reposant sur une économie de subsis­tance. En fait, tout le poids de l'Etat, hypertrophié par les guerres et la répression des troubles, reposait sur la paysanne­rie, sur laquelle les prélèvements par l'impôt se firent plus lourds. Inversement, confronté à des dangers externes, la menace d’une intervention occidental se précisant, et à des soulèvements internes, l'Etat ne réussit plus à assurer l'ordre : le banditisme devint l’une des plaies du Tonkin. Cela rendit encore plus insupportable les exactions et les défaillances des mandarins, dont l’esprit de routine, le manque d’initiative résultant d’une formation moralisante et conformiste, sans parler de la corruption, ne pouvaient que s’aggraver avec le relâchement du contrôle du pouvoir central. Devant les manquements de ses administrateurs, le peuple des provinces n’était plus aussi disposé à conserver à l’égard de ces derniers  ce respect proche de la piété filiale enseignée par la morale confucéenne. Sous une docilité apparente, il leur opposa une ironie féroce et une force d’inertie que les édits impé­riaux fustigèrent en les qualifiant de “mauvaises mœurs” et de désobéissance [12] .

Un courant réformiste se matérialisa néanmoins, suscité par les inquiétudes sur les chances de survie du royaume, et qui croyait à la possibilité de moderniser le pays en adop­tant sur le plan pratique les techniques étrangères, sans toutefois dévier de l'orthodoxie confucéenne, dont le système des valeurs serait préservé en matière de substance ou d’essence [13] . Confrontés à la détérioration de la situation socio-économique et à la montée des visées expansionnistes françaises, certains en vinrent à plaider l'adap­tation aux méthodes qui avaient fait la suprématie des Occiden­taux, afin de revivifier le royaume en faisant épa­nouir ses potentialités de progrès. Ils ne prônaient nullement des changements institution­nels. Celui qui avait proposé le programme le plus structuré d’entre eux, Nguyễn Trường Tộ, souhaitait en fait surtout des réformes administratives : constitution de nouveaux corps militaires (marine et cavalerie), séparation des pouvoirs judiciaire et administratif, allége­ment de l’administration pour dégager des crédits, création d’un système de retraite et pen­sions, augmentation des salaires des mandarins pour enrayer la corruption, instauration de statistiques, rénovation du cadastre, du recensement et de la fiscalité,... Mais, pour limitées qu’elles eussent été, ces mesures proposées devaient conduire à une véritable révolution en ce qu’elles consistaient à donner à l’expert le pas sur le lettré qui régnait jusque-là sur tous les secteurs avec une égale incompétence [14] . Il était difficile au corps mandarinal d’y sous­crire, sous peine de se condamner de lui-même à disparaître.

Ce courant réformiste préconisant l'abandon pro­gressif des démarches convention­nelles devait donc se heurter à une réaction moralisatrice et conservatrice de la ma­jorité de la classe diri­geante qui, loin d’imaginer la faillite du système traditionnel, restait confiante dans la supériorité de l'ordre so­ciopolitique confucéen. Il ne pou­vait en aller autrement, quand les souverains eux‑mêmes se flattaient d'être les vrais déten­teurs de la pureté doctri­nale. L'empereur Minh‑Mạng avait en ef­fet contesté la position de maîtres en matière de textes classi­ques aux Chi­nois, sous prétexte que ceux‑ci avaient dû abandonner la préséance aux Mandchous barbares [15] ; l’habitue prise de désigner dans les documents le peuple việt du terme de “Hán”, par opposition aux Qing, était symptomatique à cet égard. Toutefois, incapable de se réformer et impuissante face à la crise, la bureaucratie mandari­nale cachait son désarroi sous un comporte­ment timoré et un verbalisme stérile, se figeant dans une attitude de repli et de re­fus. Son conservatisme idéologique fournissait sa justification à une sorte de casuistique qui analysait toujours minutieusement les avantages et inconvénients de chaque projet de réforme pour finalement le rejeter. L'idéal d'ordre et d'harmonie du confu­cianisme était ainsi devenu un facteur de blocage et d'immobilisme.

Il n’est certainement pas inutile de mettre en comparaison ce réflexe de l’État monarchique qui, plutôt qu’un ébranlement possible de son ordre sociopolitique, avait préféré refuser la diversification et l’augmentation de ses ressources, et cela au moment où la pres­sion de l’Occident se faisait la plus forte, avec la réaction après 1975 de la direction com­muniste vietnamienne, qui entend renforcer le contrôle étatique quel qu’en puisse être le coût économique intérieur ou la détérioration de son image internationale. Mais la tragédie que vit le peuple vietnamien n’a pas, cette fois, pour auteur une puissance impérialiste, mais l’impérialisme interne d’un parti unique qui préfère le monologue policier au débat démo­cratique.

Il appert, mutatis mutandis, que la contestation qui se poursuit de nos jours entre ceux que les observateurs étrangers se sont convenus d’appeler “idéologues” et “pragmatistes”, sur la nature et le rythme des changements de politique dans la gestion économique, et sur les implications que ces changements risquent d'entraîner pour la sécurité natio­nale et les relations extérieures, présente des points communs avec la controverse opposant traditiona­listes et réformistes à la cour des Nguyễn dans la seconde moitié du XIXe siècle. En effet, la crise économique et sociale a atteint dans la décennie 1980 un niveau tel qu'on a été obligé de procéder à une révi­sion déchi­rante des habitudes et des doctrines de gestion. Décision a été prise au 8e plénum du Comité central du PC vietnamien en juin 1985 de mettre fin au “centralisme bureaucratique” dans la plani­fication, et de lancer la “triple réforme des prix, des salaires et de la monnaie”. “Changer ou mourir” a été ensuite le mot d'or­dre du VIe congrès national du parti, tenu en décembre 1986. C'est de ce moment qu'on date le lance­ment de la campagne pour la “rénovation” (đổi mới), et une prise en compte plus réaliste des conditions de l'économie de marché. Mais, pour autant qu’on s’est plus ou moins accordé au sein de la direction sur la nécessité de nouvelles méthodes et de nouvelles approches, des divergences subsistent sur les modalités exactes qu’elles doivent revêtir. Les “pragmatistes”, souhaitant une approche plus pragmatique, moins idéologique, dans la solution des difficultés économiques de l’heure, font appel à “la libéralisation des forces productives” pour la relance de l’économie. Les “idéologues” sont des conservateurs qui, craignant que les mesures de libéralisation ne fassent perdre à l’État son contrôle du marché et ne mènent au relâchement de la morale socialiste, ne les acceptent que si elles ne risquent pas de remettre en cause les structures politiques [16] . Ce qui sépare ces deux tendances, c’est donc essentiellement le degré de rigueur dans l’observation de l’orthodoxie dans l’application des réformes économiques, plus précisément l’infléchissement plus moins large qu’on consent à faire subir aux dogmes pour les rajuster aux besoins nouveaux.

Cependant, si le mot đổi mới est dans toutes les bouches, on ne sait pas en quoi con­siste exactement la rénovation. Il est fort probable même qu'elle n'aurait jamais eu lieu si le proces­sus des réformes n'avait pas été en­gagé en Union soviétique par Mikhail Gorbachev. Mais, lorsque les Soviétiques parlent de réno­vation politique, ils associent trois aspects interdépendants dans un programme dont le but ultime est de faire sortir l'Union soviétique de la stagnation : l'ouverture (glasnost), qui doit permettre d'aboutir à la restructuration du système politique et économique (perestroïka), puis un nouveau mode de penser (novoïe mislenïe) pour compléter l'œuvre de transfor­mation. Rien de tout cela en revanche pour đổi mới, qui se réduit à un vague slogan, un appel, ne contenant ni programme d'action ni ojectif idéologique et ne fournissant aucune ligne directrice [17] . Un terme officiel a certes été élaboré pour novoïe mislenïe : tu duy mới, mais le sens en demeure incompréhensible, à plus forte raison le contenu de ce qu'il est censé représenter. Quant à la restructuration d'un sys­tème aussi parfait que le régime communiste, on ne saurait jamais songer à commettre un tel sacrilège. Reste l'ouverture (cởi mở), qui peut jouer le rôle de soupape de sécurité pour diminuer la pression du malaise économique : en réalité, les débats autorisés dans la presse ne peuvent se rapporter qu'à des idées ou des suggestions correspondant plus ou moins à la ligne du parti.

En fin de compte, ce qui est le plus facilement perceptible dans la rénovation, c'est son caractère d'exhortation morale : il s'agit avant tout de reconstituer la confiance des mas­ses dans le parti, en le débarrassant d'éléments indésirables, qualifiés par l’organe officiel Nhân Dân de “dégénérés et déviants, et divorcés de leurs idéals”. Des campa­gnes de “purification” sont menées à partir de février 1987 pour purger le parti des cadres qui se sont rendus coupables de cor­ruption, de détournements de biens sociaux, de négligence dans la mise en œuvre des principes financiers et de gestion, bref de “négativisme social”, mot fourre‑tout pour désigner ce qui ne va pas avec la société. Deux textes précisent les dispositions à prendre pour la consolidation du parti. Le premier est la résolution du 5e plé­num du comité central (juillet 1988), traçant la marche à suivre pour la période jusqu’en 1990 : “Mettre en jeu la belle nature et les traditions révolutionnaires du part;... rénover la pensée, l’organisation, les habitudes de travail des cadres et de la direction; relever la con­science révolutionnaire; développer l’idéal, la qualité, les connaissances et l’aptitude à diri­ger des cadres et des membres du parti; renforcer la discipline dans le parti et ses rapports avec la classe ouvrière et le peuple afin qu’il puisse s’élancer en avant de pair avec ses nou­velles tâches” [18] .


Le second texte est le rapport publié le 8 décembre 1988 par le Politburo sur les “ conclusions ” auxquelles il est arrivé sur l’état du pays :

1.    des progrès ont été réalisés dans l’amélioration de la situation socio-économique, mais la plupart des secteurs sont encore “accablés de difficultés”.

2.   l’objectif de la société demeure l’avance vers le socialisme et “toutes les notions déviantes et fausses” contraires à cet objectif doivent être rectifiées.

3.    la campagne contre le “négativisme” doit se poursuivre puisque “les résultats n’ont pas répondu aux attentes”.

4.  il est nécessaire d’étendre à toute la société la responsabilité des réformes, pour qu’elle ne repose pas uniquement sur la direction et le parti.

5.  le parti doit fournir un concept d’ensemble, encore manquant, pour organiser et admi­nistrer les réformes, tâche qui est moitié motivante, moitié mobilisatrice.

6.   la presse, et à un degré moindre le secteur éducationnel, font preuve de carence dans l’accomplissement de leurs devoirs.

7.  un comité central spécial doit être établi pour imaginer des méthodes d’évaluation systé­matique de la “position idéologique des cadres et des membres du parti et de l’humeur politique des masses”.

8.  il doit être reconnu que la rénovation produit sans le vouloir des effets négatifs sur la société, le plus important étant “la perte de la confiance des masses dans la direction du parti et dans le régime socialiste”, souvent exploitée par des “mauvais éléments” [19] .

 

Il ressort de ces textes la dé­termination bien arrêtée de ne pas permettre à l'ouver­ture, à la libéralisation économique de saper le monopole du parti communis­te. En fait, la poli­tique des réformes n'est qu'un moyen de ren­forcer le régime, et non une fin en soi. On se garde bien de donner à l’économie la primauté sur la politique. Ainsi, le comité central pose à son 6e plénum (mars 1989) les “six principes idéologiques fondamentaux du parti” [20] :

  ‑ le Viêt‑Nam confirme son plein engagement dans le socialisme comme système pour l'organisation de la société

  ‑ le parti continue à embrasser le marxisme‑léninisme orthodoxe

  ‑ la rénovation a pour but principal de renforcer le rôle di­recteur du parti dans la gestion de la société

  ‑ la direction du parti est le facteur décisif pour assurer les succès socio‑économiques

  ‑ la “ démocratie ” signifie que le peuple est dirigé par le par­ti et ne doit pas être confon­due avec la “ démocratie bourgeoise ”

  ‑ la sécurité nationale découle de la synthèse adéquate du pa­triotisme et de l'internationa­lisme prolétarien et so­cialiste.

 

Dans le même ordre d’idées, Nguyễn Văn Linh déclare dans son allocution prononcée le 30 septembre 1989 à l’occasion du quarantenaire de l’Institut Nguyễn Ái Quốc : “Les réfor­mes et la rénovation ne signifient ni le changement des objectifs de la construction socialiste, ni le remplacement de du rôle dirigeant du parti communiste, ni la substitution d’une autre doctrine au marxisme-léninisme... Si l’on prétexte les réformes et la rénovation pour rejeter les principes fondamentaux du marxisme-léninisme, cela n’est rien d’autre que du révisionnisme” [21]

C'est que, devant le spectacle de la désintégration des ré­gimes communistes de l'Europe de l'Est et du chaos économique en Union soviétique, le Parti communiste vietna­mien vit dans la hantise de la per­te du monopole du pouvoir. De même qu'au XIXe siècle les souve­rains Nguyễn s'étaient érigés en détenteurs de l'orthodoxie con­fucéenne lors de l'écroulement de l'Empire du Milieu, de même la direction communiste vietnamienne se donne pour mission de sauve­garder l'orthodoxie communiste, de maintenir le respect pour tous les principes du marxisme‑léninisme. Elle attribue à l'échec du socialisme en Europe de l'Est trois séries de causes : les erreurs commises par les dirigeants qui ont renoncé à l'orthodoxie et rompu toutes les attaches avec les fondements théoriques du marxisme en ac­ceptant la notion de multipartisme et le démantèlement du système politique con­struit sur la monopolisation du pouvoir; l'affai­blissement de la solidarité prolétarienne internationale sous l’effet de la résurgence du nationalisme; l'ex­ploitation des contradictions du monde socialiste par les forces impérialistes, qui ont mis au point une stratégie hautement insi­dieuse pour miner le système de l'intérieur en manipulant les événements internes [22] . Elle en conclut que le so­cia­lisme n'est pas en cause, et il faut plus que jamais en poursuivre la construc­tion et en “consolider l'assise en le renouvelant”. Toute réforme économique doit se faire “dans le sens du socialisme, système le plus progressif que l’humanité ait jamais connu”. Mais il n'est pas question que le parti renonce au “centralisme démocratique”; n'importe quoi d'autre, que ce soit le multipartisme ou le plura­lisme politique, mot chiffré pour désigner l'abandon de l'idée de la dictature du prolétariat sous la direction du parti, doit être consi­déré comme subversif [23] .

La construction nationale dans la voie du socialisme est donc le thème central du projet de programme politique préparé par le 10e plénum (novembre 1990) pour la réunion  du VIIe Congrès du Parti communiste vietnamien. Le langage utilisé est la rhétorique mar­xiste-léniniste de la plus belle eau, ignorant superbement les changements dramatiques sur­venus dans le monde communiste, pour réitérer que “l’antagonisme entre le socialisme et le capitalisme est plus acharné que jamais”, et pour déclarer avec assurance que “le socia­lisme recouvrera sa vitalité et l’emportera à la fin en dépit du chemin tortueux devant”. Il est admis que le parti a commis des erreurs dans “sa hâte dans la transformation socia­liste”, en particulier à la fin de la décennie 1970; il reste cependant le seul parti politique et le seul guide éclairé accepté par le peuple tout entier : toute possibilité d’une éventuelle concurrence avec d’autres groupes politiques est ainsi écartée. Dans l’évaluation des résul­tats, l’accent est mis sur les progrès économiques et politiques réalisés grâce à l’instauration d’une “économie de marché sous la gestion de l’État socialiste”. S’il est reconnu que les problèmes persistent (augmentation rapide de l’inflation et du chômage, baisse du niveau de vie, stagnation de la production dans le secteur industriel d’État, etc.), les principes com­munistes ne sont pas du tout tenus pour responsables de ces difficultés. En revanche, peu d’idées neuves sont offertes pour résoudre la crise économique. Surtout, aucune solution nouvelle ne semble se dégager en prévision de l’inévitable exacerbation des problèmes éco­nomiques suite à la forte diminution de l’aide économique fournie par l’Union soviétique et l’Europe de l’Est. 

A son VIIe congrès, réuni du 24 au 27 juin 1991, le PC viet­namien s'efforce par conséquent de redéfinir son rôle et son idéologie, tandis qu'un peu partout le communisme agonise. Le rapport préparé par le Comité cen­tral et intitulé “Programme pour la construc­tion nationale pendant la période de transition au so­cialisme” est es­sentiellement un plan pour rendre au Parti son lustre par la revivification des institutions, une meilleure po­litique de recrutement, une meilleure formation.

L'échec du coup d'Etat contre Mikhaïl Gorbachev puis l'in­terdiction du PC soviéti­que en août 1991 ne semblent pas avoir fait perdre leurs illusions aux dirigeants vietna­miens. Analysant les répercussions éventuelles que l'effondrement du communisme en Union soviétique pourrait entraîner pour le Viêt‑Nam, un document à usage interne du PC vietna­mien préconise de renforcer le rôle du Parti, de l'armée et de l'appareil de sécurité dans une lutte sans concession contre toute opposition et dissidence. On attri­bue généralement les événements récents en Union soviétique aux nombreuses erreurs de Gorbachev et de Boris Eltsine et à l'inter­vention de puissances étrangères. Ðặng Xuân Kỳ, membre du Comité central et directeur de l'Institut marxiste‑léniniste du Parti, fait re­marquer : “L'Union sovié­tique servira d'exemple à ceux qui pensent qu'il vaut mieux aller vers le capitalisme. Nous ne ra­lentirons pas le rythme des réformes à cause des événements en Union soviétique, mais pour développer notre économie, nous de­vons bénéficier de la stabilité politique.” [24] On prétend donc, contre vents et marées, rester com­muniste, réformer l'économie sans libérali­ser la vie politique. Et, s'il est question d'amen­der la constitution afin de réviser son appareil, le Parti n'en­tend aucunement abandonner son monopole du pouvoir. Un communiqué publié à l'issue du dernier plenum du Comité central (25 Novem­bre‑4 Décembre 1991) déclare que la réorganisation “doit être fermement fondée sur l'application créative du mar­xisme‑léninisme et de la pensée de Hồ Chí Minh” [25] . D'autre part, orphelin de l'URSS, le PC vietnamien s'est tourné vers la Chine; certains au­raient même souhaité que la réconciliation avec Pékin se double d'une alliance idéologique entre les deux partis. Mais il n'est assuré­ment pas dans l'intention de la Chine de prendre la tête d'un cartel des derniers communis­tes, pour ne pas inquiéter les autres pays d'Asie du Sud‑Est, avec lesquels elle veut entrete­nir les meilleures relations.

 
Il est douteux que le présent régime puisse survivre au Viêt‑Nam sans subir de transforma­tions politiques fondamentales. Mais il est évident qu'aucune amélioration notable ne serait en­visageable tant que la direction communiste reste au pouvoir. Au cours de ces quinze dernières années, elle a fait la preuve de son impuissance to­tale à gérer un Etat moderne. Elle refuse néan­moins de reconnaître que des changements radicaux sont inévita­bles. Elle campe sur ses positions, donnant l'impression d'utili­ser tous les moyens pour gagner du temps. Mais la relève, si ja­mais une nouvelle direction puisse émerger, serait‑elle plus ca­pable d'imagination pour opérer une véritable re­structuration de la société et de la politique? Il est à remarquer que, dans le passé, il n'y pas eu parmi les lettrés viet­namiens d'exégètes originaux de la pensée confucéenne, tout comme de nos jours, au­cun communiste viet­na­mien n'a apporté une interprétation indépen­dante du marxisme‑léninisme. De tout temps, c'est comme si un mi­sonéisme atavique empêche les esprits de s'insurger contre les dogmes pour parvenir à une vision neuve. Il reste qu'actuelle­ment le pouvoir ne tient qu'en vertu de ses infrastruc­tures totalitaires. Mais, faute d'une idéologie mobilisatrice qui permette de ras­sem­bler le pays, il ne sait que réactiver, dans le discours destiné à ses cadres, la thématique confucéenne du bien public vertueux et de l’intérêt privé condamnable.



[1]   Léon Vandermeersch, Le nouveau monde sinisé. Paris, PUF, 1986, p. 122.

[2]   A titre d’exemple, citons un petit article dans lequel son auteur s’applique systématiquement à relever des résonances confucéennes dans la pensée de Hồ Chí Minh : Lê Thành Khôi, “Tradition et révolution dans la pensée de Hô Chí Minh”, Ðoàn Kết (Paris), mai 1990, pp. 43-44.

[3]   Lê Duẩn, Cette nation et le socialisme ne font qu’un, cité par David Marr, Vietnamese tradition on trial, 1920-1945. Berkeley, Univ. of California Press, 1981, p. 325.

[4] Nguyễn Khắc Viện, “Confucianisme et marxisme au Vietnam”, Expériences vietna­miennes. Paris, Ed. Sociales, 1970, pp. 201‑32.

[5]   Marcel Bénichou, Une destruction d’idées reçues : le Viêt-Nam (1972-1982). Université Paul Valéry-Montpellier, 1986, t. 3, pp. 309-310.

[6]   Cf. Huynh Kim Khánh, “Revolution at an impasse: Impressions of Vietnamese communism circa 1990”, in Vietnam: Facing the 1990s, Richard Stubbs ed. Toronto, Univ. of Toronto-York Univ., 1989, pp. 1-25; Kim Ninh, “In the era of renovation: Leadership and security in Vietnam”, Contemporary Southeast Asia (Singapour), vol. 11, sept. 1989, pp. 213-235.

[7] Bùi Xuân Quang, “Les difficultés structurelles du Viêt‑Nam”, Etudes polémolo­gistes, n° 33 (1985), pp. 111‑44.

[8] Marcel Bénichou, op. cit., p. 317. Symboles les plus évidents de la dégénérescence révolutionnaire, les cadres corrompus se trouvent à tous les échelons du parti et du gouvernement; ils peuvent bénéficier de réseaux de “ parapluies ”, c’est-à-dire de liens personnels avec les responsables de haut niveau qui leur accordent leur protection. Plusieurs cadres locaux ont pu de cette manière se tailler des fiefs pratiquement indépendants vis-à-vis du gouvernement central. Le cas du secrétaire du parti de la province de Thanh-hóa, Hà Trong Hoà, est à cet égard exemplaire : il a été révoqué par le comité central en 1988 pour corruption sur une grande échelle, mais il a fallu presque quatre ans pour pouvoir l’atteindre à travers ses puissants appuis.

[9] Cité par Huynh Kim Khanh, art. cit. pp. 9-10.

[10]   Cf. Ðại Nam thực lục  chính biên (Chroniques véridiques du Dai Nam), trad. Nhà Xuât-Ban Khoa-Hoc Xa-Hôi (Hanoi), t. 34, 1976, pp. 342, 397-399.

[11]   R.B. Smith, “Politics and society in Vietnam during the early Nguyen period (1802-62)”, Journal of the Royal Asiatic Society, 1974 (2), pp. 153-169. 

[12]   Tout cela se reproduit dans la situation d’aujourd’hui : un humour noir populaire stigmatise les aspects les plus mal supportés du régime (la pénurie générale, l’incompétence et l’arrogance de la bureaucratie, les prévarications des cadres du parti, les décalages entre le verbe et les réalités), tandis que les autorités dénon­cent “le manque d’enthousiasme du peuple travailleur à la production”, “une population paysanne hostile au collectivisme et qui refuse de produire”,...

[13] Nguyễn Thế Anh, “Traditionalisme et réformisme à la cour de Huê dans la secon­de moitié du XIXe siècle”, in L'Asie du Sud‑Est. Révoltes, réformes, révolu­tions. Presses Univ. de Lille, 1981, pp. 111‑23.

[14]   Cette question reste toujours d’actualité, dans la mesure où, répétant le slogan “mieux rouge qu’expert” lancé naguère par Mao Zedong, les partisans de l’orthodoxie politique répugnent à céder le pouvoir de déci­sion aux techniciens.

[15] Ðại Nam thực lục, op. cit., t. 7, pp. 38-39. Cf. aussi Alexander Woodside, Vietnam and the Chinese model. Cambridge, Harvard Univ. Press, 1971, pp. 122-123.

[16] Nguyễn Thế Anh, “Dissensions internes et rénovation”; Thái Quang Trung, “’Perishtroika’, les réfor­mes au Viêt-Nam”, in Viêt-Nam, des questions actuelles. Paris, Ðường Mới La Voie Nouvelle 7, 1988, pp. 7-36.

[17] Huynh Kim Khanh, “Vietnam's reforms: Renewal or death”, Indochina Issues (Was­hington D.C.), n° 84 (sept. 1988), pp. 1‑5.

[18] Nhân Dân, 26 juil.-1 août 1988, trad. dans FBIS-EAS (Foreign Broadcast Information Service (Wash­ington D.C.), Daily Report, East Asia) 88-189.

[19] FBIS-EAS 88-237.

[20] FBIS-EAS 89-94 et 89-101.

[21] FBIS-EAS 89-190.

[22] Cf. notamment Trần Trọng, “L'offensive stratégique de l'impérialisme contre le socialisme”, Tạp chí Quốc Phòng Toàn Dân, avril 1990; Trần Nhân, “Attitude à l'égard des tendances actuelles du socialisme démocratique”, id., juin 1990, trad. dans FBIS‑EAS 90‑107 et 90‑179.

[23] Voir Trần Xuân Trường, “ Rénovation ou adaptation ”, Quân Ðội Nhân Dân, 15 Octo­bre 1990, article particulièrement représentatif de la pensée des dirigeants.

[24] Far Eastern Economic Review, 24 Octobre 1991, p. 17.

[25] Far Eastern Economic Review, 19 Décembre 1991, p. 22.