Le symbolisme dans " SI YEOU KY" ( " Le voyage en Occident" )
- Hua vang Tho -                   

   Ce texte essaie de présenter , et très succinctement, quelques symboles de la pensée chinoise à travers un bref aperçu du roman " SI YEOU KY ou le voyage en Occident", édité en 1550, de l'illustre écrivain chinois Wou Tch'eng Ngen ( 1505 – 1580 ), adjoint de la sous préfecture Tch'ang Hing sous la dynastie des MING.
 La trame de ce roman est le voyage historique du bonze XUAN ZANG en Inde dans les années en 627 ( 629?) ou Hiuan Ts'ang ou Huyen Trang en viêtnamien de la dynastie des Ts'ang (618-907) sous le règne de l'Empereur T'ai Tsong

Ce roman est connu et lu par des générations entières de chinois , et d'asiatiques ( vietnamiens, coréens, japonais) , depuis sa parution. Maintefois réédité, porté à l'écran, avec un style vivant, pittoresque, peuplé de personnages haut en couleur des 3 mondes ( céleste, terrestre et enfer), ce roman décrit tout l'univers de la pensée chinoise dans sa croyance populaire imprégnée des 3 religions : confucianisme, taöisme, et bouddhisme.  On y découvre une critique acerbe de la bureaucratie, même de la corruption au pays du Bouddha, une guerre feutrée entre le bouddhisme et le taöisme au 7è siècle, une description de la société chinoise avec ses proverbes, ses dictons, ses us et coutumes, et surtout des situations burlesques ( par exemple l'épisode où le saint bonze et ses disciples sont enceints et sur le point d'enfanter des monstres). On y retrouve du début jusqu'à la fin les références à " la réincarnation", à "la loi de causalité" ou plutôt " au principe de rétribution" dans le bouddhisme, aux principes "Yang" et " Ying", et surtout à la numérologie chinoise.

Tout d'abord, je vous présenterai un bref "résumé " de ce roman dont le personnage principal n'est pas le bonze historique  mais le singe appelé encore " Grand Saint Egal du Ciel" , et j'évoquerai ensuite quelques pistes de réflexions dans la symbolique chinoise à travers quelques indices dans cette œuvre.

I- Bref résumé de SI YEOU KY.


" Après une longue maladie causée par une promesse non respectée avec un roi-dragon, et des cauchemars   peuplés de monstres, et de diables, l'Empereur Ts'ai Tong décida de célébrer une cérémonie en l'honneur des âmes orphelines. Il fit appel au bonze Hiuan Ts'ang dans la capitale Tch'ang An pour présider aux offices religieuses.
De passage dans le ciel, la Bouddha Kuan Yin , ayant aperçu  ce bonze qui, en  fait,  était la réincarnation du second disciple du Bouddha Ancêtre ça-Kya,  décida de choisir celui-ci pour un pèlerinage en Inde afin de ramener les LIVRES bouddhiques. Kuan Yin apparut alors à l'Empereur , lui fit part de son intention, et lui offrit une tunique religieuse  tissée par une Immortelle, et un bâton taillé dans le Rôtin des Immortels à remettre au bonze. Ce bâton a le pouvoir magique de foncer toutes les portes des enfers.
Aussitôt, l'Empereur confia cette mission à Hiuan Ts'ang, lui fournit 2 assistants pour le seconder, un cheval jaune, la tunique et le bâton de Kuan Yin, les passeports, et un bol d'or. Pour honorer le bonze, L'Empereur l'adopta comme son propre frère, et lui donna un surnom de " Tam Ts'ang " qui veut dire les 3 joyaux ou les 3 refuges ( Le Bouddha, Le Dharma ou La Loi, le Sangha ou la communauté des bonzes).

     Ainsi commença le voyage en Occident de Tam Ts'ang. Arrivé à la frontière du pays Tatar à l'Ouest de la Chine, le bonze fut attaqué par les monstres qui dévoraient  ses 2 assistants. Le bonze fut sauvé de justesse par les Saints protecteurs envoyés par Kuan Yin.
Il continua son chemin jusqu'à la chaîne montagneuse " Double Frontière" où il rencontra son premier disciple , le singe surnommé " Grand Saint Egal du Ciel ", emprisonné sous une masse de roc appelé " les 5 éléments" depuis 500 ans. Ce dernier était nourri par les esprits de lingots de fer et de cuivre en fusion.

Comment était-il arrivé là?
Revenons à l'origine de celui-ci :  … Aux confins des régions orientales, dans le pays de Ngao Lai, se dressait le Mont des Fleurs et des Fruits. Ce pivot de chaînes était couronné par une tête rocheuse qui mesurait 36 tch'e( # 3, 58 cm)de hauteur, et de 24 tch'e de circonférence. Le dessus de cette roche était percé de 9 cavités  et son pourtour de huit. ( c'est toute la numérologie chinoise !!).
Cette roche frappée de très près depuis le commencement du monde, par les rayons du soleil et de la lune, devint grosse. Au bout de longues années, elle s'entrouvit et mit au jour un œuf de pierre rond comme une bille. Un ouragan fit que cet œuf se grandit et il en sortit un sing de pierre. Ce singe possédait les 5 sens humains : la vue,  l'ouïe, l'odorat, le goût, et le toucher. Il devint le Roi de la cohorte des singes qui y vivaient.
A force d'écouter, et d'imiter les bûcherons, en faisant beaucoup d'efforts, il arriva à parler le langage humain. Il réussissait à convaincre un immortel à l'adopter comme disciple,  à lui enseigner les sciences de l'Immortalité. L'Immortel lui donna comme nom SOUEN WOU K'ONG ( celui qui par la méditation entra dans le vide) – WOU signifie = illumination ( commaissance de la vérité) – Mais un jour, notre singe, ayant voulu montrer ses pouvoirs magiques à ses camarades, fut chassé de l'école de l'Immortel.
Depuis, notre singe sema le désordre dans le Royaume céleste en défiant le pouvoir de l'Empereur Céleste Chang Ti. Il se donna comme titre " Grand Saint Egal du Ciel " . Il vola l'élixir d'Immortalité de Lao Tseu, renversé son trigramme de feux. A la fin Chang Ti demanda au BOUDDHA Ancêtre Ca-Kya de dompter le singe. Ce qui fut fait, et voilà notre singe condamné depuis plus de 500 ans.
En voyant passer le bonze, le singe implora celui-ci de le délivrer en détachant le mantra " Om Ma Ni Pad Me Om" scellé sur le Roc, et lui promit de devenir son disciple à la recherche des LIVRES. Le bonze le libéra, mais posa sur sa tête , afin de pouvoir le contrôler, un cercle d'or  qui se resserra et provoquera des douleurs atroces et insupportables à chaque prononciation d'une formule magique transmise par la Bouddha Kuan Yin. Le bonze donna au singe un 2è nom :" Souen hing Cho" qui veut dire le Voyageur"

Le voyage continua avec tous les dangers, toutes les tentations, toutes les déceptions et détresses qui furent autant de pièges pour le bonze Tam Ts'ang. Il rencontra successivement sur son chemin:
- L'enfant du Roi-Dragon de l'Océan de l'Ouest condamné à vivre sur terre par manque de piété filiale.
  Il s'était transformé en cheval blanc, non sans avoir dévoré le cheval jaune , pour transporter Tam Ts'ang dans son pèlerinage.
- Le Maréchal des cohortes célestes qui s'était laissé à des privautés avec une vierge céleste a été condamné à renaître dans le monde des mortels sous forme d'un Pourceau. Kuan Yin l'avait nommé " Tchou Wou Neng"  ( Le pourceau qui connaît ses pouvoirs). Tam Ts'ang donna un 2è nom à son 2è disciple " Tchou Pa Kia" ( Le Pourceau des 8 abstinences).
- Le Grand Capitaine céleste qui avait brisé un plat de cristal lors d'un banquet de pêches, a été réincarné sous forme annimale ( sorte de Buffle) vivant dans la rivière des sables mouvants. Il portait un chapelet de 9 crânes humains qu'il transforma en un carré magique sous forme de bateau paramita pour transporter l'équipage de Tam Ts'ang vers l'autre rive .
Kuan Yin l'avait nommé " Sa Wou Tsing" (  celui qui connaît la sérénité de la rivière des sables). Tam Ts'ang donna un 2è nom à son 3è disciple " Sa Chang" ( le bonze de la rivière des sables).

Arrivé au fleuve séparant le monde terrestre et le monde des Bouddhas, Tam Ts'ang s'est dépouillé de son corps terrestre, et s'envola avec son équipe vers le Bouddha Ancêtre qui l'orienta vers la Bibliothèque où il recevra 35 livres composés de 5400 rouleaux sans céder à la demande de "commissions"  des 2 grands disciples de Bouddha. Toute l'équipe était repartie vers la capitale Tchang An, mais se rendait compte que les Livres étaient blancs. Aussi, ils rebroussaient leur chemin et s'en plaignaient à Bouddha qui n'était pas du tout étonné car selon lui, les Livres blancs étaient plus précieux que le Livres avec les écritures lisibles. Il  disait à Tam Ts'ang de retourner voir les grands disciples pour qu'ils lui  remettaient les Livres avec écritures sans avoir oublié de leur donner le bol d'or du roi.

Ainsi, Tam ts'ang et ses disciples quittèrent le monde des Bouddhas pour se diriger vers la capitale. Pendant ce temps, la Bouddha Kuan Yin présenta au Bouddha Ancêtre les propositions suivantes :

- Le nombre de jours du voyage de Tam ts'ang pendant 14 ans était égal à 5400 jours, il faudrait ajouter 8  jours supplémentaires de voyage pour avoir le même nombre que celui des rouleaux de Livres ( 5408);

- Dans le monde des Bouddhas, il existe 9 espèces de trône de lotus de 9 couleurs différentes, soit au total 81 trônes de lotus. Or le nombre des épreuves que le Saint Bonze avait subies est de 80, il est souhaitable qu'une dernière épreuve soit ajoutée aux précédentes.

Aussi tôt, Tam Ts'ang et ses disciples subissaient encore une dernière épreuve, puis arrivèrent dans la capitale Tchang An pour remettre les Livres à l'Empereur, et après les 8 jours de voyage ,  se présentèrent enfin, devant Le Bouddha Ancêtre pour recevoir les rétributions suivantes:
1- Tam Ts'ang reçut le titre de " Bouddha Vertueux et Méritant"
2- Souen Wou K'ong le titre de " Bouddha Vainqueur des Combats"
3- Tcho Wou N'eng le titre de " Envoyé à la Pureté croissante"
4- Cha Wou Tsing  le titre de " Arrhat au corps d'or"
5- Le cheval le titre de " Dragon des 8 juridictions célestes"

Ainsi se termina l'histoire du " Voyage en Occident".

2. Quelques symboles.

1- Le singe

- la tête rocheuse qui donne naissance au singe Wou K'Ong  a pour dimensions 24 et 36. Si l'on divise ces 2 nombres  par 12 ( 12 zodiaques chinois) , cela donne 2 et 3 … 2 correspond à Terre, et 3 à Homme ( 1 correspond au Ciel)…Ce qui explique que le singe appartient à la terre, et à l'homme. On peut donc considérer Wou K'ong comme un homme.

- 9 cavernes : 9 mondes. 8 trigrammes du Yi-King. La lune (Yin) et le soleil ( Yang)
Le singe est né du  couple Yin – Yang. Il peut voyager dans les 9 mondes.

Dans le bouddhisme, il n'y a  que l'Homme qui puisse devenir Bouddha. Dans ce roman, ce sont Tam Ts'ang et Wou K'ong.
Les autres êtres célestes ( 10000) doivent passer par d'autres étapes avant de devenir homme, puis Bouddha après. Ce sont Tchou Wou N'eng , Cha Wou Ts'ing . 

2- Les 5 éléments représentés par les personnages :

 
Tam ts'ang    … La Terre      
Souen Wou K'ong ( Le singe)    … Le Feu      
Tchou Wou N'eng  ( Le Pourceau)    … Le Bois      
Tchou Wou Tsing    ( Le sablon )    … L'eau      
Le cheval blanc    … Le métal      
         

Dans le bouddhisme thibétain,* " le cheval représente les souffles internes qui servent de monture à l'esprit.
Le Cheval du souffle désigne ainsi l'harmonie des éléments internes  de l'individu, mais aussi l'équilibre qui en résulte et le renforcement de la vitalité, du pouvoir personnel et de la santé du corps…..",
" Secrètement, il symbolise pour le yogi la maîtrise des souffles internes et leur dissolution dans le canal central, opération qui lui permet d'accéder à la sagesse de la Claire Lumière"

3- Tam Ts'ang représente l'homme avec toutes ses faiblesses et ses vertus.

Il est la synthèse de ses 3 disciples :
 
- Wou K'ong représente la Raison, l'esprit  et la pensée de l'homme qui n'est jamais au repos(elle saute  dans les arbres comme un singe) . Dans ce roman, c'est toujours le singe qui raisonne et qui a raison. Il n'est pas perturbé par les sentiments( comme Sa chang) ou par les passions comme ( Wou N'eng). Il représente la droiture même. Parfois il dit des choses crues sans ménage avec Tam Ts'ang qui a parfois des moments de faiblesse:
" Je connais vos sentiments; vous ne pouvez pas voir une belle femme sans la désirer. Etablissez donc ici ici votre domicile et aménagez la chambre nuptiale. Nous passerons notre temps à boire au lieu d'aller chercher les livres".
- Wou N'eng représente le Corps de l'homme, avec ses passions ,  ses désirs, ses bassesses enfin c'est la bête dans l'homme. Gourmand, avide, pulsions sexuelles non maîtrisées, médisant,  menteur etc..
Tam ts'ang écoute toujours les flagorneries de Wou N'eng, et a chassé Wou K'ong une fois  à cause des mensonges de Wou N'eng à l'encontre de notre singe.

- Wou Ts'ing représente le bon côté de l'homme : les bons sentiments, et surtout la fidélité. A aucun moment, Il ne s'oppose aux 2 grands frères, et prêt à se sacrifier pour sauver la vie de Tam Ts'ang.
 
Tous les 3 disciples combattent sans pitié les monstres ( les défauts ) pour protéger Tam Ts'ang ( l'homme) afin de parvenir au royaume des bouddhas ( du Bien).

4.  A propos du nombre d'épreuves  80 subies par Tam Ts'ang  et  la dernière épreuve que Kuan Yin a rajoutée pour que le nombre d'épreuves soit égal à 81 ( correspondant au nombre de trônes de lotus dans le pays des Bouddhas, ces nombres ont des correspondances avec la taille de l'homme et la hauteur du gnomon pour mesurer le Ciel:
Je cite ici un extrait suivant tiré de " La pensée chinoise " de Marcel Granet – Albin Michel 1999- p 223:

" L'Ecole du Dais céleste admet d'une part que le Ciel est un dais et d'autre part, qu'on peut mesurer le Ciel au moyen de l'équerre 3, 4, 5; elle admet encore que que la formule 9 x 9 =81 constitue la première des règles et que, cependant, le gnomon vaut 80. Avec l'équerre 3,4,5 où 5 est l'hypothénuse, on peut donner au gnomon , selon que l'on prend 3 ou 4 pour hauteur, la valeur 81 = 3 x 27 ou 80 = 4 x 20."
( Le gnomon est un signal de bambou qui percé, au 8è pied, d'un trou de 1/10 de pied est long de 8 pieds ou de (80+1)/10 de pied).
Le choix  de Kuan Yin ici est donc le nombe 81 = 9 x 9. Ce nombre magique 9 ( Yang – Ciel ) qui est constamment mentionné dans ce roman.

Pour conclure, le roman " SI YEOU KY" mérite une meilleure attention particulière pour bien comprendre les  symboles de la pensée chinoise dans ses aspects folkloriques.



                           
NOTES-

1- Le HONG FAN est un ancien essai de la philosophie chinoise qui traite l'ensemble des recettes qu'un souverain digne de ce nom doit connaître. Cette somme de sagesse est exposée en 9 points.

2- 360 types de fissures sur une carapace de tortue ( Pour les devins)

3- YU le grand maître des de forges est un maître arpenteur. Il mesura les 9 montagnes, les 9 fleuves, les  9 marais, les 9 régions.

4- le carré magique est un carré dont les sommes des cellules horizontales, ou verticales, ou diagonales sont toutes égales à 15
 
    
4
9
2
3
5
7
8
1
6
 

5- Les clasifications numériques commandent en Chine tous les détails de la pensée et de la vie. En les combinant et en les imbriquant, on est arrivé à édifier un vaste système de correspondances. D'autre part, les nombres ont une fonction logique : classification et protocolaire tout ensemble. Ils étiquettent des groupes hiérarchisés.

BIBLIOGRAPHIE


1- "SI YEOU KY ou le voyage en occident", Wou Tch'eng En. Traduit du chinois par Louis Avenol. Seuil, Paris 1957.

2- " Le Singe pèlerin ou le pèlerinage d'Occident",  Wou Tch'eng En, Traduit du chinois par Arther Waley. Version française étable par Georges Deniker. Payot et Rivages, Paris 2003.

3- " Tay Du Ky",  Wou Tch'eng En. Traduit du chinois en vietnamien par To Chan- Saigon 1954 ??-
Editions Song Moi Publishing- California 2000.

4- "La pensée chinoise", Marcel Granet. Albin Michel, Paris 1999.

5- "Dictionnaire Encyclopédique du Bouddhisme", Philippe Cornu. Seuil, Paris 2001.

6- " Phat Hoc Tu- Dien", Doan trung Con. Saigon 1959 ??
Edition Pagode Khanh Anh – Paris 1992.