ALEXANDRE DE RHODES
 
- Bernard  Lelarge -                   


    Lors de mon premier déplacement au Vietnam début 2000, je fus surpris de découvrir que la langue de ce pays était écrite en alphabet romain. Avec un bon plan, contrairement aux autres états de la région, on peut s’y déplacer, retrouver une rue et éventuellement avec un petit effort se faire comprendre de la population. J’appris que la transcription de la langue annamite datait de plus  de 350 ans et que son principal instigateur en a été Alexandre de Rhodes un des pionniers du rapprochement Orient Occident.

    - Qui était Alexandre de Rhodes ? Qu’était il aller faire au Vietnam ?
    - Quels étaient les rapports entre l’Europe et ce pays à cette époque ?
    - Comment vivait–on au Vietnam au temps d’Alexandre de Rhodes ?

Pour essayer de répondre à ces questions je me suis appuyé entre autre sur deux ouvrages écrits par ce missionnaire en latin  puis traduits en vieux français et en vietnamien :

  • HISTOIRE DU ROYAUME DE TUNQUIN publié en 1651    
  • DIVERS VOYAGES ET MISSIONS publié en 1653


1. LE PARCOURS D’ALEXANDRE DE RHODES

    Alexandre de Rhodes est né le 15 mars 1591 en Avignon, bien que sujet du pape il a toujours été Français de sentiment. Il quitte son pays à l’âge de 18 ans pour aller à Rome effectuer son noviciat. En 1612 il s’enrôle dans la Compagnie de Jésus fondée par Ignace de Loyola. Son noviciat terminé il quitte Rome en 1618 va saluer une dernière fois ses parents en Avignon et se rend a Lisbonne seul port d’où il était possible à l’époque de s’embarquer pour les Indes Orientales en vertu d’un droit conféré au Portugal par le pape Alexandre Borgia.

    LE DEPART POUR L’EXTREME ORIENT

    Le 4 avril 1619 il s’embarque pour ce qu’il croit être une mission au Japon, mais, il n’atteindra jamais cette destination car pendant son voyage, ce pays expulsa tous les missionnaires  et devint terre interdite à tous les prédicateurs étrangers.
    Le 20 juillet 1619 il passe le cap de bonne espérance, le 9 octobre il arrive à Goa comptoir portugais des Indes. Après une escale de trois mois destinée à attendre que la persécution des chrétiens au Japon se fût un peu adoucie il tombe malade et en profite pour apprendre la langue canarine (langue de Goa et de ses environs). A cette époque, il  maîtrisait déjà en dehors de sa langue maternelle le provençal, le français, l’italien, le latin, le grec, l’hébreu et le portugais, plus tard il assimila l’hindoustani, le japonais, le chinois, le persan et le cochinchinois.
    Le 12 avril 1622 il quitte Goa pour le japon via Ceylan où il attendit 9 mois des vents favorables pour la navigation en mer de chine et il accoste le 29 mai 1623 à Macao plus de quatre ans après son départ d’Europe. Au total, dans sa vie,  il résidera plus de 12 ans en Chine, pays, qu’il pense être  le plus riche  et le plus grand du monde, aussi, je pense qu’il convient  de vous communiquer quelques unes de ses réflexions sur ce qu’il y a découvert.

    Les chinois sont étonnés quand ils voient une mappemonde ou leur royaume parait si petit en comparaison du reste de la terre, car « en leurs cartes ils dépeignent le monde carré mettant la chine au milieu c’est pourquoi ils l’appellent Chon Coc (royaume du milieu), peignent la mer au dessous en laquelle ils mettent quelques petites îles, l’une est l’Europe, l’autre l’Afrique, la troisième le Japon ». A cette époque la chine doit compter 250 millions d’âmes, ce chiffre est connu par un tribut auquel personne n’est exempt, pas même le roi, destiné à entretenir les 700.000 soldats qui gardent la grande muraille. Chacun payant un Iules et le tribut annuel s’élevant à 250 millions de Iules on en déduit le nombre d’habitants. Les richesses de ce pays sont innombrables, de l’or, de la soie, une terre des plus fertile, du vin, du blé mais le riz leur semble meilleur et surtout le thé que l’on commence à connaître en Europe…… De Rhodes trouve leurs sciences bien confuses en comparaison de celles de nos savants d’Europe, il faut dire qu’ils emploient quasiment toute leur vie à savoir lire, et encore, ils ne savent pas tout ce qu’il faut savoir, parce qu’ils ont 80.000 caractères, c'est-à-dire autant que de mots, personne ne les connaît entièrement : les missionnaires pour en apprendre suffisamment s’y adonnent pendant quatre ans.

    Ce premier séjour à Macao  fut consacré à l’apprentissage du japonais, mais les persécutions dans ce pays obligèrent les jésuites a reconsidérer leur déploiement dans la région, et, finalement Alexandre de Rhodes fut chargé pendant plusieurs années d’évangéliser deux royaumes voisins de la Chine il s’agit de la Cochinchine et du Tonkin duquel elle est séparée depuis 50 ans après en avoir été  pendant 700 ans une province. En effet, à cette époque le beau frère du roi du Tonkin envoyé comme gouverneur de la Cochinchine s’en était rendu maître et maintenu par les armes.

    LE PREMIER VOYAGE EN COCHINCHINE

    C’est ainsi que, dans le sillage des premiers visiteurs portugais, le 12 janvier 1624, le père de Rhodes débarque avec six de ses confrères à Faifo ancien nom de Hôi An port très actif  jusqu’au début du XXè siècle où il finit par être éclipsé par Tourane, l’actuelle Da Nang située à une trentaine de kilomètres au nord.
    Alexandre de Rhodes explique dans ses ouvrages que la Cochinchine commence au 12ème degré et finit au 18ème qu’elle est constituée de 6 provinces entourées à l’Orient de la mer de Chine à l’Occident du royaume  du laos au Midi de celui de Champa et au Septentrion du Tonkin. La population y est importante, d’un naturel fort doux mais elle fait de bons soldats, le Roi entretient 150 galères très efficaces c’est ainsi que les Hollandais ennemis jurés des portugais à cette époque ont été de nombreuses fois repoussés et mis en fuite. La religion est la même qu’en Chine à laquelle ils étaient autrefois rattachés tout comme le Tonkin et ils en ont conservé les mêmes lois et les mêmes coutumes. Ce peuple est à l’époque fort riche la terre y est fertile car arrosée par 24 belles rivières qui permettent notamment de se déplacer par eau en tous les endroits du pays, ce qui sert à la facilité du commerce et des voyages. Il y a des mines d’or en Cochinchine, grande quantité de poivre vendue aux chinois, de la soie, du sucre qu’elle exporte au Japon…..
    Bien accueilli par le seigneur de Hué de Rhodes prêche, baptise et organise les missions pendant un an et demi, il parvient même à convertir la tante du  second seigneur de Hué « Madame Marie » qui deviendra  un de ses plus fidèles soutient. Puis, il est rappelé à Macao où devant son succès on a pensé à lui pour essaimer au Tonkin.

    LE TONKIN

     Parti le 12 mars 1627 de Macao  il arrive le 19 mars au port de Chouaban. Peu après il fut présenté au roi qui lui ordonna de l’attendre pendant qu’il partait faire la guerre au roi de Cochinchine. Durant deux mois d’attente il baptisa 200 païens  puis il se porta à la rencontre du roi qui venait d’essuyer un grand échec dans son essai de reconquête du sud. Il essaya  de le convertir en vain mais réussit auprès d’un grand de la Cour. Par la suite le roi l’invita plusieurs fois et lui fit assigner une galère pour l’accompagner dans ses déplacements. Arrivé dans la Capitale du Tonkin, Chechon une fort grande et fort belle ville où les rues sont larges et le circuit des murailles d’au moins dix bonnes lieues le roi lui fit construire une maison et une église, cela se su dans tout le royaume et bientôt il prêcha entre quatre et six fois par jour. Au bout d’un an, une sœur du roi, dix sept de ses proches parents, plusieurs capitaines de réputation et de nombreux soldats furent baptisés soit au total 1200 personnes. La deuxième année vinrent s’y ajouter 2000 recrues et la troisième 3500.

     Cette réussite est due en grande partie à la conversion de 200 prêtres des idoles qui généralement sont les plus obstinés mais qui dans ce pays sont merveilleusement souples à la raison et qui comprirent  la conformité de la religion catholique avec leur croyance et l’universalité des dix commandements. Ils contribuèrent à la conversion d’une grande partie des nouveaux croyants  grâce à une méthode qui consistait à leur proposer l’immortalité de l’âme, une autre vie, ce n’est qu’ensuite que de degré en degré, étaient abordés les mystères les plus difficiles. 
    Peu à peu, ce succès fit des jaloux et créa des perturbations. D’abord les femmes qui se voyaient rejetées par les nouveaux chrétiens qui en avaient eu plusieurs firent tant de bruit, que tout le royaume en fut ému et le roi commença à s’aliéner de la nouvelle doctrine. On lui rapporta qu’elle ne pouvait qu’être préjudiciable à tout le royaume puisqu’en défendant d’avoir plusieurs femmes on empêchait le pays de se peupler, privant le roi de nombreux sujets l’affaiblissant devant ses ennemis. Par ailleurs,  les eunuques qui gardaient les femmes du palais mirent le feu aux poudres en lui expliquant, et ce ne fut pas difficile parce qu’ils avaient son oreille, qu’un jour lui aussi devrait ne conserver qu’une seule femme et chasser la centaine qu’il avait a son service, les privant par la même occasion de leur emploi à la cour.
    Devant cette levée de boucliers le roi rendit un édit par lequel il défendait à tous ces sujets de suivre cette nouvelle doctrine importée d’Europe, parce qu’elle était préjudiciable à l’état et aux principales coutumes de son royaume.
    Début 1630, le roi interdit à Alexandre de Rhodes de prêcher en ses terres avec ordre de se retirer au plus tôt soit à Macao, soit en Cochinchine. Pendant deux mois il fut enfermé dans une maison d’où il sortait la nuit pour dire la messe. Puis le roi le fit enfermer sur une galère qui devait le déposer en Cochinchine pour attendre le premier vaisseau portugais a destination de la Chine. Le père de Rhodes quitta le Tonkin en mai 1630 après un séjour de trois ans et deux mois pour retrouver Macao ou il aida une équipe dirigée par le père Gaspard Amaral à organiser une nouvelle expédition vers ce pays. Celle-ci, en quelques années, d’après les écrits reçus par de Rhodes,  réussit à bâtir deux cents églises pour 300.000 mille chrétiens recensés.
         Pendant les dix années qui suivirent le père de Rhodes enseigna,  au collège de la compagnie, à Macao aux chinois nouvellement convertis et voyagea en chine parcourant  notamment de long en large la province de canton.

LE DEUXIEME VOYAGE EN COCHINCHINE
   
    Au commencement de l’année 1639  le gouverneur de la Province de Cham en Cochinchine ennemi déclaré des chrétiens réussit à obtenir du roi qu’il expulsa les pères, et, la Compagnie décida d’y renvoyer de Rhodes pour rétablir cette mission. C’est ainsi qu’il y retourna  en février 1640 avec l’espérance de gagner la confiance du roi de ce pays. Dans un premier temps il s’établit dans un bourg nommé Taifo administré par un gouverneur japonais à qui il fit parvenir de nombreux présents. Originaire d’un pays persécuteur des chrétiens, ce gouverneur devint aussitôt un singulier protecteur recherchant toutes les occasions de se rendre utile, il accompagna lui-même de Rhodes à la ville royale de Sinoa ou il fut  reçu par le roi à qui il apporta les plus beaux présents qu’il pu trouver. Les  baptêmes recommencèrent avec entre autre trois parentes du roi. Après avoir parcouru toute la province, de Rhodes retourna à Faifo (Hôi An) ou il avait débarqué lors de son premier voyage le 12 janvier 1624 mais, Onyhebo gouverneur de la province de Cham lui fit le commandement précis de partir au plus tôt. De Rhodes acheta un petit bateau et, accompagné d’un autre jésuite et de trois jeunes chrétiens il prit la mer  passa le golfe d’Hainan et aborda à Macao  le vingt septembre 1640.

 LE TROISIEME VOYAGE EN COCHINCHINE

    Chassé de Faifo,  de Rhodes repart le 17 décembre de la même année avec le père Benoît de Mattos pour Tourane où il arrive la veille de noël. Début 1641 il commença un périple dans la province de Cham qui est d’après lui fort riche et fort agréable, c’est elle qui commerce avec les portugais, les chinois et les japonais. Les ports y sont commodes et comme cette province est au milieu du royaume les marchandises y sont rapidement écoulées.
    La province de Cham traversée de part en part, le père Benoît de Mattos et le père de Rhodes se séparèrent pour partager leurs travaux, il fallait rapidement parcourir le maximum de terrain pour ancrer ce pays dans la religion. Mattos prit les deux provinces septentrionales qui sont Sinoa et Quoamben, de Rhodes se réserva les trois provinces méridionales : Quanglia, Quinhin et Ranran il lui fallu six mois pour faire le tour de ces trois contrées par mer sur les rivières ou par terre.  Onyhebo le gouverneur de Cham n’ayant pas renoncé  parvint une nouvelle fois à obtenir du roi un commandement absolu de quitter la Cochinchine, Mattos étant, déjà reparti avec un navire portugais, de Rhodes décide de se retirer un temps pour revenir après que tout danger soit écarté pour lui et les chrétiens. Il s’embarque le 2 juillet 1641 pour les philippines où il demeura deux mois et demi avant de rejoindre Macao.

   LES DEUX DERNIERS VOYAGES EN COCHINCHINE

     Après une attente de quatre mois De Rhodes trouva un navire portugais en partance pour la Cochinchine celui-ci leva l’ancre fin janvier 1642. Son premier soin fut de gagner le gouverneur de Cham qui couvert de cadeaux le laissa en paix pendant deux ans. Il en profita pour parcourir de nouveaux le pays en long et en large, et recruter dix adjoints qu’il répartit en deux escadrons  devant mailler le territoire. En septembre 1643 il rejoins Macao par crainte d’irriter le roi et attendit quatre mois avant de repartir fin janvier 1644  pour son cinquième et dernier voyage  en Cochinchine. Il séjourna un temps chez Madame Marie  tante du roi, puis recommença à prêcher dans les diverses provinces. Il fut arrêté a la frontière du Tonkin, soupçonné de travailler pour ce pays, emprisonné, condamné à mort puis gracié mais bannis de la Cochinchine. Le 3 juillet 1645 il quitte Faifo  où il avait  débarqué 21 ans et six mois auparavant.

    LE RETOUR EN EUROPE, LA MISSION EN PERSE

    Après être passé par Macao, Malaque en Malaisie, Ispahan en Perse, l’Arménie et Smyrne, De Rhodes arrive à Rome en juin 1649, il y défend le projet de conversion des « gentils » de l’extrême Asie, puis se rend à Paris en septembre 1652 et entame  une action, soutenue notamment par la reine mère  Anne d’Autriche,  qui  aboutit en1658 à la fondation de la Société des missions étrangères. Cette Société pendant deux siècles allait contribuer au rapprochement, sous le signe de la Charité chrétienne de l’extrême Orient et de l’Occident. Fin 1654, il fut appelé à la tête de la mission de Perse, il finit ses jours à Ispahan le 15  novembre 1660.

 
2. QUELQUES OBSERVATIONS SUR LA VIE ET LES COUTUMES DES TONKINOIS


    L’Annam qui signifie  repos du midi est aujourd’hui le nom commun aux royaumes du Tonkin et de la Cochinchine qui ne font qu’une nation par la communauté de mœurs, de coutumes, de langage. L’Annam  s’étend en remontant vers le nord du 12e au 23e degré inclus, la Cochinchine occupant la partie située entre  le 12e et le 17e degré. Ces royaumes sont séparés de la chine depuis 800 ans et depuis, pour marquer leur liberté,  les habitants laissent flotter leurs cheveux à l’abandon en longues tresses sur les épaules au lieu de les ramasser avec un filet au sommet de la tête couverte d’un bonnet. En outre, ils ne portent plus les bottines, autre accoutrement traditionnel chinois. Cependant, pour assoupir toutes les querelles qui les entretenaient en continuelle guerre, ils traitèrent par composition avec les chinois et acceptèrent tous les 3 ans  d’aller à la cour de Pékin reconnaître le roi de chine et de lui verser une redevance.


 DES IMPOTS

    Tous les hommes de 19 à 60 ans payent un impôt ou tribut personnel fixé par catégories : soldats, habitants ordinaires, lettrés, hauts dignitaires, retraités, chefs de village, etc. Un impôt moindre est levé auprès de ceux qui vivent des fruits de la terre, c’est plus un présent civil et volontaire qu’une taille ou un subside réel ; il est réglé en quatre fois :
                         Au commencement de l’année
                        A la date anniversaire du roi
                        Au jour anniversaire du roi défunt
                        A la première saison des fruits nouveaux
    Comme cet impôt ne se recouvre pas avec la même rigueur que le tribut personnel, toute la ville ou le village le fait en commun et l’envoie au roi par l’intermédiaire du député le plus qualifié.
    C’est aux capitaines de payer la solde des soldats, aussi certaines villes leur sont assignées avec le pouvoir d’en tirer le Tribut royal en contrepartie, quand ils ne sont pas en manœuvre, ils sont obligés de travailler pour la collectivité, pour les œuvres publiques, dresser des ponts, construire des routes, de sorte qu’ils ne sont jamais oisifs et que l’impôt est accepté.

DE L’ARMEE, DE LA DISCIPLINE ET DE LA MODESTIE DES  SOLDATS 

    Le Tonkin est capable de réunir à tous moments plus de 100.000 hommes bien armés venant de toutes les villes du pays. On ne voit jamais qu’ils se querellent ou même qu’ils se piquent, s’offensent de paroles outrageuses, ou de mépris, ils ne tirent jamais l’épée l’un contre l’autre contrairement à ce qui se passe chez nous. Cette retenue est à attribuer principalement au grand respect et à la vénération qu’ils ont de leur roi et de leurs capitaines lesquels sont gens instruits, ici on n’achète pas sa charge.
    De Rhodes a compté 500 galères de guerre toutes fort bien équipées moins larges mais plus longues que celles qu’il avait pu voir à Gènes ou Marseille, elles ne sont pas manœuvrées par des forçats comme en Europe, mais par des soldats en moyenne une vingtaine par galère. Elles sont comme les notres à voiles déployées quand il fait bon vent. Elles  sont équipées de pièces d’artillerie et les soldats se servent habilement de toutes armes, fusils, arquebuses, mousquets, lances,  cimeterres. Comme le royaume est tranché de grandes et profondes rivières elles permettent de se rendre rapidement en quelque endroit du territoire.

DU GOUVERNEMENT POLITIQUE DU ROYAUME, DE LA FORMATION DES CONSEILLERS, DE LA JUSTICE.

    Le roi ne délibère jamais d’aucune chose importante sans l’avis du Conseil Souverain composé essentiellement de docteurs et de licenciés en droit, aussi est-il important de savoir comment ils prennent leur degré.
    Tous les trois ans des affiches annoncent l’examen solennel des lettres. Ceux qui ont l’impression d’avoir suffisamment étudié se rendent au palais du Bua (roi) pour y passer le premier examen. Ils sont enfermés tout un jour dans une loge sans aucun livre avec du papier de l’encre et un pinceau et surveillés par un soldat qui ne doit pas les quitter des yeux. S’ils réussissent, ils obtiennent le degré de Bachelier et sont exemptés de payer la moitié du tribut annuel.
    Le second examen se fait sur le droit et les lois civiles, ne peuvent le passer que ceux qui ont le degré de Bachelier depuis trois ans. S’ils réussissent, ils sont promus Licenciés et sont exempts de tribut.
    Le troisième examen ou Doctorat est ouvert à ceux qui ont obtenus leur licence depuis trois ans, en fait, c’est un concours. Comme il y a dans le royaume un nombre précis de Docteurs seuls sont diplômés les meilleurs dans la limite des places vacantes, les autres peuvent se représenter  à l’examen suivant. Les Docteurs sont non seulement exempts du tribut  annuel mais cette mesure touche aussi leurs enfants même s’ils n’acquièrent jamais aucun degré de lettres et qu’ils fassent une autre profession.
    Dans chaque ville principale de province siègent deux Tribunaux. Le premier juge des causes importantes grâce au savoir des Docteurs, le second des affaires courantes avec des licenciés. Dans les autres villes, il existe d’autres tribunaux composés  des plus notables et anciens citoyens les justiciables pouvant interjeter appel une première fois en région, une seconde devant les tribunaux provinciaux. Enfin Le Conseil Souverain juge en dernier ressort de toutes les causes civiles et criminelles pour lesquelles il est loisible d’appeler de la sentence signée par le gouverneur.
    La justice s’administre selon De Rhodes aussi bien qu’en aucun autre pays au monde, c’est le roi qui appointe les juges de façon que personne ne dépense jamais rien pour défendre son bon droit  et il y a moins de formalités et de chicanes que chez nous. Il cite une loi inviolable qui lui semble très belle : Un parent ne peut jamais avoir de procès contre son parent, cela se règle dans la famille même. Un juge n’en voudra pas connaître. Si cela existait chez nous, les trois quarts des procès disparaîtraient. Une autre loi dit que jamais aucun Seigneur ne doit gouverner dans la province ou il est né.

 DU RESPECT DES MORTS ET DES ANCETRES

        Il n’est peut être point de nation en toute la terre qui ait rendu plus de devoirs et plus respectueusement aux âmes et aux corps des trépassés que les peuples du royaume d’Annam :
        Quand ils perdent un des leurs, ils recherchent le plus somptueux cercueil qu’ils peuvent trouver selon leurs moyens, ils invitent le jour des obsèques tous les habitants du lieu  et même des lieux voisins, ils choisissent  le lieu le plus approprié  pour la sépulture car  ils estiment que de ce choix dépend toute la bonne fortune de la famille pour les biens, pour les honneurs, voire pour la santé du corps. Enfin, ils respectent un deuil de trois ans. Ensuite ils dressent des festins à la mémoire de leurs parents croyant que les âmes de ceux-ci sont dans la liberté de venir quand il leur plait dans la maison de leurs enfants, ils dressent aussi des autels des ancêtres devant lesquels ils mettent le feu à toutes sortent de choses en papier qu’ils achètent fort cher croyant quand brûlant elles resserviront pour leurs défunt.


DES DIVERS CHANGEMENTS DE NOMS DES TONKINOIS

    Les Tonkinois sont superstitieux en l’imposition et au changement de leurs noms, quand, par exemple un de leurs enfants est mort, ils se gardent bien de donner son nom à un autre, de crainte que le démon qu’ils estiment être responsable de la mort du premier n’en fasse autant au nouveau né. Et comme ils attribuent à la malice de quelque démon toutes les maladies et les accidents qui arrivent à leurs enfants, ils leur donnent ordinairement des noms fort sales, croyant ainsi les éloigner. Lorsqu’il naît un enfant qui doit être l’héritier et devenir une souche de la famille, après que le père lui ait imposé un nom, il faut non seulement que le père, mais encore l’aïeul et tous ceux de la famille changent de nom. Ainsi, quand l’enfant par exemple aura été appelé Dun, le père s’appellera désormais le père de Dun, et l’aïeul de l’enfant, l’aïeul de Dun  et de même pour la mère et son aïeule. L’oncle et la tante s’ils n’ont pas encore d’enfants de leur mariage prennent aussi celui de leur neveu et se font appeler l’oncle et la tante de Dun. Lorsque Dun aura un frère, il changera de nom pour se faire appeler frère aîné de celui-ci, et lorsque lui-même aura des enfants il changera encore de nom pour prendre celui du père du premier de ceux-ci.


DES SUPERSTITIONS DES TONKINOIS ET DE LEURS SECTES

    Comme les chinois, les tonkinois sont communément divisés en trois sectes dans lesquelles ces peuples quoique grandement ingénieux  et de bon sens pratiquent une infinité de superstitions.
    La première secte, la plus célèbre est celle de Confucius qui selon leur histoire vivait en chine 500 ans avant la naissance de Jésus-Christ. Dans les livres qu’on a sur lui, ce philosophe donne,  il est vrai, des instructions propres à former les bonnes mœurs, comme quand il dit, que chacun devant toutes choses doit se corriger soi-même et pour cela se servir de trois examens tous les jours, pour amender ses défauts. Qu’après cela il peut porter ses pensées, et les soins à régler, et réformer sa famille s’étant acquitté comme il faut de ses premiers devoirs. Il traite encore de beaucoup de choses appartenant au droit civil, au jugement des procès et à l’administration de la justice, il apporte encore et éclaircit quelques maximes de la politique et du droit naturel. En tout cela, il n’avance rien de contraire aux principes de la religion chrétienne, mais, les tonkinois vénèrent ce philosophe comme un Dieu, ils lui adressent des prières ils se prosternent à terre devant un petit Autel qui lui est dédié pour lui rendre leurs actions de grâces.
    La seconde secte à laquelle la superstition des tonkinois est attachée, a,  pour auteur selon leurs livres et leurs traditions, le fils d’un roi des Indes lequel ils disent avoir vécu sept cents ans environ avant la venue de Jésus-Christ. Il laisse entendre qu’il y a une divinité, c'est-à-dire un premier être de tout ce qui ne peut tenir de l’être de soi-même, et inventa une généalogie fabuleuse des Dieux. Sous la couverture de ces fables, il publia l’usage des vices les plus monstrueux, et introduisit la créance de plusieurs divinités, il établit et étendit par toute l’Inde le culte des idoles et laissa artificiellement au peuple le sentiment dont il était communément imbu,  qu’il y avait des récompenses au ciel pour les gens de bien, et des supplices réservés en enfer pour les méchants. D’après les annales des Chinois, ce fût par le moyen d’un ambassadeur que la doctrine de Bouda, c'est-à-dire le sage, aurait été présentée au roi de chine qui fût le premier a introduire dans son royaume le culte des idoles.
    La troisième secte a été fondée par Lao-tseu né lui aussi avant Jésus-Christ (environ 600 ans). Il pense que le monde est gouverné par des Dieux qui invitent l’homme à copier la nature et à revenir à la simplicité d’antan,  rejetant tout progrès. Il enseigne à se connaître soi  même pour mieux persuader les autres plutôt que de les persuader par la force. D’après lui, la vie et la mort ne sont que des transformations, comme le jour et la nuit, et les morts  ont une vie plus heureuse que celle des humains. De Rhodes trouve que cette secte est la pire de toutes celles qui ont cours au royaume du Tonkin, car elle est la plus familière et la plus rattachée au service du diable. En tant que missionnaire, c’est évidemment celle qui doit lui poser le plus de problèmes.


DES TONS, DES ACCENTS, DE LA LANGUE DU   ROYAUME D’ANNAM


    La langue qui est aujourd’hui en usage dans tout le royaume d’Annam se prononce avec des accents qui comprennent six tons ressemblant à nos six notes de musique, do, ré, mi, fa, sol, la. Ces accents sont comme l’âme, le caractère et l’intelligence des mots. Ils ne sont pas écrits mais seulement exprimés en prononciation ce qui rend très difficile la compréhension des écrits. Nous nous sommes efforcés de marquer différemment ces accents en toutes nos écritures.
    Le premier est grave, nous le marquons avec l’accent grave des Grecques.
    Le second est presque grave, nous le marquons avec un point sous la voyelle.
    Le troisième est circonflexe grave, nous le marquons avec l’accent circonflexe des Grecques.
    Le quatrième est égal, nous ne le marquons d’aucun accent.
    Le cinquième est encore circonflexe mais plus doux, nous le marquons avec le point d’interrogation des latins.
    Le sixième est aigu, nous le marquons avec l’accent aigu des Grecques.
    Une des grandes difficultés de la langue Annamite, c’est que toutes ces différences de tons et d’accents se retrouvent quelquefois en un seul mot avec autant de différence de signification.
    Ainsi le mot Ba signifie :
    Avec un accent grave    dame ou aïeule
    Avec un accent approchant du grave  Bả  coller ou abandonnée
    Avec le circonflexe grave   le marc (d’un fruit)
    Avec le circonflexe doux  Bâ ( *)   soufflet
    Sans accent  Ba  trois
    Avec un accent aigu  Bá ( * )  concubine
    Prononcé plusieurs fois de suite, avec ses différences de tons 
    Ba bà bâ bá , signifie : trois dames soufflettent la concubine.


3. LA ROMANISATION DE L’ECRITURE

    Les relations entre les vietnamiens et les européens sont très anciennes. Déjà, en 166 après Jésus Christ sous le règne de Marc Aurèle, des annalistes chinois avaient noté l’arrivée à Canton de marchands romains  ayant passé par l’Annam. On sait aussi qu’en 1310 Odoric de Pordenone débarqua sur la côte d’Annam devant laquelle Marco Polo n’avait fait que passer vers 1285. Mais, ce n’est que trois siècles plus tard, que les contacts s’intensifièrent à partir du moment où les portugais eurent le droit de s’implanter à Canton en 1517 et surtout à Macao en 1558. Les Espagnols et les Hollandais suivirent peu après. A cette époque, à côté des marchands et des fondeurs de canon, quelques missionnaires sont recherchés pour leurs connaissances médicales ou scientifiques.

    C’est ainsi que dès 1533, avant l’arrivée du père de Rhodes, on retrouve la trace de missionnaires catholiques en Indochine des franciscains, des dominicains, des augustins portugais, italiens ou espagnols se sont succédés, mais leurs prédications se sont heurtées à une ferme opposition des souverains, grands prêtres, mandarins, lettrés, eunuques du palais défenseurs intéressés de la polygamie.
     Le père de Rhodes lui, va rencontrer de grands succès qui peuvent s’expliquer par ses qualités de cœur et d’esprit auxquelles il joint une connaissance approfondie de la psychologie des individus et des foules. C’est un entraîneur d’hommes et un organisateur hors pair, enfin, il est le premier à avoir compris l’intérêt majeur qu’il y a pour un missionnaire à pouvoir s’adresser directement à ses ouailles sans recourir à un interprêtre. Il reconnaît avoir été effrayé par les difficultés de cette langue mais il se jeta à l’eau et se familiarisa si vite qu’il fût en mesure de confesser (de comprendre) quatre mois après son débarquement et six mois après de prêcher (de parler) s’assurant de ce fait une large audience auprès des divers auditoires en état de réceptivité.
        La transcription par l’alphabet latin des langues s’écrivant en caractères chinois ou sinoides  a été probablement tentée pour la première fois en 1548 par Yajiro, japonais converti et baptisé par saint François-Xavier. Assez vite, les missionnaires européens évangélisèrent les Nippons de Faifo dans leur langue, avec des livres en romanisation  sortis des presses jésuites japonaises. De là à tenter la romanisation du vietnamien, il n’y avait qu’un pas. Ainsi, sur le type du rômaji, et après avoir maîtrisé le cochinchinois, de Rhodes contribua à forger une méthode. Avec plusieurs de ses frères  il créa un système d’écriture exprimant, non plus des idées, par le moyen d’une multitude de signes, mais seulement de quelques sons avec lesquels sont formés tous les mots du vocabulaire. De ces efforts conjugués sortit une transcription nouvelle de la langue annamite, purement phonétique, fondée sur les 24 lettres de l’alphabet latin, agrémentés de quelques signes conventionnels particuliers. Le pays d’Annam se trouva dès lors pourvu d’une écriture bien à lui, d’un langage national, le quôc-ngu.
     De Rhodes, personnage hors du commun, rapprocheur d’hommes, a donné au Vietnam un instrument d’affranchissement intellectuel et de diffusion culturelle inégalé en Extrême-Orient. Le pouvoir mandarin fut menacé par cette nouvelle langue se rapprochant des normes européennes tout en se détachant de ces racines chinoises millénaires. Dès le 17e siècle, le vietnamien devint lisible par les occidentaux, l’Eglise et l’administration coloniale s’en servirent au 19e siècle, il fût progressivement adopté par la population qui l’a modifié en le complétant avec des accents adaptés à la prononciation vietnamienne. Mais, le prestige séculaire du caractère chinois fut cependant long à disparaître. Ainsi, les concours littéraires triennaux devaient subsister jusqu’en 1919 à Hué, maintenant l’étude des idéogrammes. C’est seulement à partir de cette date que le quôc ngu devint l’écriture nationale du vietnam.
    De nos jours il est usité dans la quasi-totalité du territoire. Bien sûr, répétons le, ce n’est pas de Rhodes seul qui a inventé cette méthode, c’est une œuvre collective à laquelle participèrent d’autres religieux, mais, il a joué un rôle essentiel dans sa création  car grâce à ses publications et notamment en 1651, son dictionnaire annamite portugais et latin, il a systématisé, perfectionné, vulgarisé ce nouveau mode d’écriture. Je pense que même si au départ l’intention était toute autre, à savoir mettre au point un outils au service de la diffusion de la religion, Alexandre de Rhodes a finalement  permis a une grande partie de la population d’accéder plus rapidement à la connaissance.