CULTURE  

Ethique contemporaine

- M.C -
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L’éthique contemporaine, celle dont je parle ici est celle qui va au-delà de ce que la morale nous impose. Un syncrétisme très simplificateur, d’Aristote à Paul Ricoeur, où la morale relève de l’obligation et où l’éthique vient ajouter une exigence de l’ordre de la philosophie du « bien agir », du « pro bono », le vouloir vivre ensemble d’une communauté.
 
Et le « vouloir » est important car l’éthique résulte de choix personnels et collectifs qui nous engagent aujourd’hui, pour aujourd’hui et pour demain. Elle interroge le bien et le mal comme la morale mais aussi le juste et l’injuste ou plutôt l’équitable ainsi que le durable.
 
L’éthique contemporaine pourrait être datée du rapport Bruntland à l’ONU (1987) avec la notion de développement durable :
« un développement qui permet aux générations présentes de satisfaire leurs besoins sans compromettre les possibilités des générations futures de satisfaire les leurs »,
La déclaration de Rio (1992) a été au-delà, en précisant que « la santé est un bien-être physique, mental et social total, et pas simplement une absence de maladie ou d’infirmité ».
Il a fallu attendre 2005 et une définition du comité économique et social européen pour qu’un avis soit publié concernant la RSE : «la responsabilité sociale et sociétale, c’est l’application effective et dynamique des règles et normes existantes qui s’accompagne d’engagements volontaires allant au-delà ». Et aller au-delà, c’est afficher une ambition permanente de tendre vers le mieux.
 
Sorte de consécration pratique, la norme ISO 26000 de l’AFNOR est créée en 2010, et elle demande aux organisations « un comportement transparent et éthique (…) qui prend en compte les attentes des parties prenantes et est en accord avec les normes internationales de comportement ».
 
Et lorsque l’on parle de « normes internationales de comportement », nous sommes d’abord en un « moment » et en un « lieu ». Car nous ne sommes que le produit de notre génération, notre éducation, nos expériences, notre environnement géographique et nos croyances. L’éthique d’ici et d’aujourd’hui n’est pas celle d’ailleurs ou du passé.
 
Les normes internationales de comportement sont donc celles qui sont acceptables ou considérées comme référence aujourd’hui. Et, c’est évidemment une première dans l’histoire, nous parlons de normes qui rassemblent donc toutes les cultures au-delà de leurs différences. L’ambition est telle que, pour rassembler, nous risquons d’instaurer des normes « moins-disantes ». 
 
L’éthique doit-elle placer le curseur de la norme vers les mieux-disants au risque d’exclure ceux qui en sont loin ou accepter une ambition moindre qui ne fait que constater le seuil acceptable de comportement ? La diversité des cultures, des modes de vie, des richesses rend difficile l’application d’une norme identique à tous. D’autant que nous avons mis beaucoup de temps à y arriver, nous, économies occidentales et riches ; il est difficile de les imposer brutalement à d’autres régions du monde en cours de développement. Comment normer vers le haut en partant de niveaux différents ? 
Il me semble que faire progresser l’éthique dans le niveau des normes, c’est choisir de valoriser les mieux-disants de chaque région du monde pour tendre vers toujours mieux.

Mais partout, le respect des normes et des valeurs tient à l’éducation d’abord qui rend volontaire si ce n’est conscient un choix de ses façons d’agir et toutes les sociétés ont également dû créer des sanctions pour ceux qui y dérogent. La loi encadre les normes, elle suit les mœurs et leur évolution. 
 
L’éthique précède les lois et les normes. Pourtant, avec plus de 400 000 normes en France et une législation très complexe, il y a des idées généreuses, éthiques, qui provoquent des effets secondaires qui ne le sont pas. Il me semble qu’il en est ainsi du principe de précaution : Intégré dans la constitution française, il a paralysé bien des initiatives et notamment au sein de la recherche. Le risque est inhérent à la vie et notre aversion au risque contraint également les entreprises, les managers, aboutit à des décisions de protection concernant des situations exceptionnelles. Il ne s’agit pas de remettre en cause l’impérieuse nécessité de protéger mais bien de le faire sans obérer les choix individuels, la possibilité de prendre des risques mesurés. Comme en toute chose, la voie du juste milieu est sans doute une voie à privilégier et elle exige d’avoir la capacité de tester, d’essayer des voies nouvelles et d’accepter ensuite de les promouvoir, de les amender ou de les arrêter.
 
Parler d’éthique contemporaine, c’est aussi questionner une éthique qui reste sans doute largement à créer, née de l’accélération des évènements et de leur diffusion. Nous sommes ici sous la responsabilité engagée des medias, des réseaux sociaux et des sondages, mais aussi du commun des mortels :
Dans le temps long des siècles précédents, la réflexion était un temps choisi, menée par une élite préparée à cela – pour le meilleur ou pour le pire – et les idées comme les lois étaient transmises au mieux par capillarité et au pire… de force, avec des générations qui se succédaient rapidement.
Mais ne sommes-nous pas actuellement dans une inversion de ce processus : une élite qui suit tant bien que mal une opinion publique versatile, avec une minorité agissante à travers des réseaux sociaux accessibles à tous et qui offrent une large publicité à des idées autrefois contenues ? 
 
Car l’opinion publique a la parole avec les réseaux sociaux comme elle ne l’a jamais eue. Et la limite de la démocratie est que l’élu souhaite être réélu, il y a donc une sensibilité et une action/réaction à l’opinion publique qui a tendance à amplifier les mouvements et n’est pas toujours utile. La rapidité est même souvent nocive, la maitrise du temps est stratégique alors que les medias sociaux poussent à l’action immédiate, à la parole désacralisée et souvent contredite dans la même urgence. Les dirigeants sont ainsi poussés à la faute. Et l’éthique n’est souvent même pas questionnée.
 
Le rôle des médias sociaux est ici très récent et, pour devenir éthique, il est essentiel que les générations futures y soient formées comme nos générations l’ont été à un esprit critique de ce que nous lisions pour éviter de se fourvoyer entre théories du complot, « fake news », et autres manipulations. Notamment celles, insidieuses, des informations en boucle fournies par des medias qui nous alimentent en continu et amplifient tous les phénomènes, mettant au même rang les faits divers et les faits politique d’importance.
L’influence est virale, c’est-à-dire exponentielle, l’immédiateté de la réaction est requise. On constate également une désinhibition née de l’anonymat et de l’apparence irréelle du virtuel.
 
Il est essentiel que les générations futures soient formées à comprendre que le virtuel interagit avec le réel. Et les réseaux sociaux nécessitent certainement de rappeler et d’ancrer des notions très souvent oubliées dans le virtuel : l’éthique, au-delà encore de la morale, doit faire appel à la bienveillance, à la solidarité ainsi qu’à la confiance.

Or, avec une information permanente et réactive, la défiance s’insinue partout. Pourtant, la confiance est une vertu éthique. Et, si la confiance n’exclut pas le contrôle et requiert – pour ce qui est des sources de l’information notamment – une vérification, elle doit être un moteur finalement optimiste pour aller vers l’utopie. Ce n’est pas de la naïveté, la confiance est une vertu éthique car sans elle, on ne construit rien : un peuple défiant envers son élite ne suivra pas ou mollement ses propositions et, dans le microcosme de l’entreprise, nous connaissons bien cette résistance passive – ou parfois active ! – qui peut faire capoter le meilleur des projets si l’on n’obtient pas une certaine adhésion.
 
Aujourd’hui, à l’intérieur des entreprises (je parle ici des grandes entreprises, ce n’est pas la réalité beaucoup plus pragmatique des PME), les plans sociaux successifs, les « reportings » permanents et le sens dénaturé par un manque de vision autre que le trimestre boursier ont démobilisé les salariés, incluant une bonne part des cadres supérieurs et dirigeants. Car ils sont eux-mêmes touchés par des départs de plus en plus rapides des entreprises et les mercenaires seuls y trouvent leur compte. Sans motivation des dirigeants, il leur est difficile de motiver les autres salariés.
La globalisation a rendu complexe la gestion des entreprises, elles ont augmenté les effectifs dits « corporate » pour contrôler les effectifs opérationnels, c’est ainsi que les managers passent aujourd’hui plus de la moitié de leur temps à faire du « reporting ». 
 
Ainsi « Process et reportings » ont remplacé Autonomie et Confiance à tous niveaux dans nos grandes entreprises. La motivation est, au mieux, diminuée lorsqu’elle n’est pas réduite à une course contre le temps sans qu’aucun sens ne puisse être donnée à l’action, nos grandes entreprises sont actuellement souvent pathogènes.
 
Pour se doter d’une apparence éthique, les entreprises ont pourtant usé et abusé des chartes de valeur et autres codes de déontologie qui ne dépassent guère l’enjeu des directions de la communication. Elles répondent plus à une mode qu’à une réalité managériale. Il est intéressant de constater que les valeurs affichées ont ainsi changé : la qualité, maitre mot des années 90, disparait au profit actuellement de l’innovation, du respect et de l’intégrité. Comme si les mots précédaient la volonté. Alors, les valeurs ne représentent pas ce qu’est l’entreprise mais ce qu’elle voudrait être et c’est finalement ce qui lui manque le plus qui se trouve mis en exergue…
 
Je regrette que l’éthique se soit d’abord résumée, au moment de l’éclosion du développement durable, à sa partie environnementale. Ce qui a eu un impact plus que limité dans les entreprises du tertiaire qui s’en sont donc assez largement exonérées. 
 
Nous parlons beaucoup de la gouvernance aujourd’hui qui fait d’abord référence à la transparence et à l’intégrité de l’information financière de l’entreprise. Mais il est présumé que la gouvernance est éthique.

Les parties prenantes (actionnaire, clients/fournisseurs, salariés) sont-elles toujours aussi considérées ? La financiarisation, notamment des grandes entreprises, a poussé la logique de rentabilité pour l’actionnaire à un déséquilibre des parties prenantes. Ce sont les fonds spéculatifs dits activistes qui ont amené certains comportements très court-terme et la perte de sens que l’on reproche beaucoup aux entreprises aujourd’hui. Un pacte implicite liait les actionnaires traditionnels, la direction de l’entreprise, les salariés et leurs représentants où chacun devait/pouvait trouver – plus ou moins - son compte : « prendre en compte les attentes des parties prenantes » dit d’ailleurs la norme éthique de l’Afnor. 
 
Or, la rentabilité à court terme est souvent contraire à la durabilité des entreprises : la R&D, les politiques RH internes, le développement de nouveaux marchés sont naturellement des actions de moyen et long terme et elles ne peuvent être immédiatement rentables. Les fonds activistes ont poussé les entreprises à rogner sur ces actions pour faire des « quick wins » (gains rapides) mais ce faisant, ils ont appauvri ces entreprises et leur environnement, obéré leur futur, les amenant à être « contre-éthique ».
 
Que sera le manager/ le dirigeant éthique de demain ? il devra réconcilier l’entreprise avec les salariés. Que la confiance soit réciproque. A cet égard, les résultats montrent que la majorité des salariés sont « non impliqués ». Mais cette vérité recouvre de nombreuses différences. Chacun fait plus volontiers confiance à son manager de proximité qu’aux dirigeants qu’il ne voit que lors des grandes manifestations ou dans les journaux d’entreprise ; le dirigeant de PME est bien souvent plus proche de ses collaborateurs qui, de plus, constatent directement le fruit de leur travail sur le résultat de l’entreprise ; l’entreprise familiale où il est parfois difficile de progresser au-delà d’un certain niveau est pour autant une entreprise dont l’enjeu est patrimonial et elle donc toujours dans une logique de durée.
 
Quoi qu’il en soit, partout, le manager de demain sera celui qui sait motiver le salarié, c’est un manager éthique qui recherche et donne un sens à l’action et qui favorise le développement de son entreprise comme celui des salariés. Il donne et a confiance, le respect est réciproque.
 
Les patrons d’entreprise ont souvent mauvaise presse car l’on parle, pour l’essentiel des entreprises du CAC40, là ou les PME et TPE représentent plus de 99% des entreprises privées et l’on parle plus volontiers de ceux qui partent avec un « golden » parachute ou une retraite chapeau alors même que leurs résultats n’ont pas été probants. 
 
L’éthique est ici, à la fois dans les écarts de rémunération qui deviennent inacceptables et dans les conditions pour bénéficier de ces rémunérations : chacun a intégré, dans le secteur privé, le principe de la rémunération à la performance mais alors quid d’un patron dont la performance n’est pas démontrée par les résultats ? Et, plus encore, s’il gagne, au moment de son départ plusieurs millions d’euros au-delà de son salaire pour ceux qui, dans la même entreprise gagnent le SMIG et vivent dans la crainte des plans sociaux successifs? Un tel écart n’est pas équitable, il n’est pas éthique.
 
Nous devons être d’autant plus éthique que l’on a du pouvoir et cela est vrai en science comme en politique ou même en entreprise car pour nos dirigeants d’abord, l’exigence éthique est réelle, sa pratique est plus aléatoire mais aussi plus complexe :
A l’extrême des conséquences éthiques puisque cela engage la vie, c’est le dilemme fréquent des médecins dont le serment même empêche et légitime une éthique personnelle : «je respecterai toutes les personnes, leur autonomie et leur volonté, sans aucune discrimination selon leur état ou leurs convictions (…) Je ne provoquerai jamais la mort délibérément (…)». 
L’on comprend combien il est difficile mais important de légiférer là où il y a une multitude de situations possibles, des convictions religieuses parfois et toujours des sentiments très forts. Faut-il considérer que la dignité ontologique implique l’acceptation de la dépendance, voire de la souffrance ou faut-il préserver le choix de la personne et la dignité qui l’anime comme je le pense? La réponse éthique n’est pas si simple.
 
De fait, je suis convaincue que l’éthique fait appel à la confiance, au respect, à l’équité, à la solidarité et à la bienveillance. 
Pourtant, c’est la transparence qui est aujourd’hui souvent portée aux nues. Mais la transparence exigée partout est-elle une vertu éthique ? Est-il toujours utile de tout savoir ? Ou devrait-on prudemment se référer, à l’autre bout du spectre, au « besoin d’en connaitre » des militaires où l’information n’a de sens que si elle permet d’agir utilement ? L’un comme l’autre sont aux extrêmes et sans doute peu souhaitables. Je ne crois pas à la transparence absolue et elle ne peut légitimer les propos sans filtre que l’on trouve aujourd’hui sur les réseaux sociaux. Elle doit être pondérée par une bienveillance sans complaisance. Et je lui préfère, de loin, l’authenticité, une authenticité courageuse.
 
Peut-on en conclure que l’éthique progresse ? il me semble que nous pouvons nous réjouir d’une réflexion éthique, désormais de plus en plus globale. Elle est, certes, lente et pourtant progresse dans l’urgence. 
« Science sans conscience… », l’évolution vertigineuse de la science dans de multiples domaines simultanément, qui s’est considérablement accélérée et ne permet plus de laisser des générations absorber les changements que les découvertes induisent, nous placent dans un enjeu éthique majeur et universel :
Les nouvelles technologies avec la seconde vague de robotisation qui s’annonce,  l’intelligence artificielle qui promet beaucoup,  un rapport au travail qui en sera certainement bouleversé, les sciences « bio » qui nous proposent un futur d’homme augmenté comme peut l’imaginer Luc Ferry avec le transhumanisme.
Que l’on y voit des futurs différents car le débat fait rage, ce sont autant d’évolutions majeures et, pour la première fois dans l’humanité, à l’échelle d’une génération humaine ; qui vont nécessiter, plus que jamais, une ligne de conduite éthique. Et une éthique de plus en plus exigeante.
 
De la déclaration aux effets concrets, la route est longue mais afficher une volonté implique, prépare les esprits et l’utopie d’aujourd’hui peut devenir une vérité demain.

 M.C
04.10.2017

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