CULTURE  

La Franc-Maçonnerie en Iran
- C.S -
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Introduction

J’ai souhaité consacrer ce morceau d’architecture à l’histoire et à la place de la Franc-Maçonnerie en Iran depuis sa genèse jusqu’à sa disparition. Si la Franc-Maçonnerie iranienne actuelle est une franc-maçonnerie en exil, ses origines sont anciennes.

L’Iran a effectivement vu naître une Franc-Maçonnerie dès le XIXe siècle, durant la dynastie Qâdjâr. Elle a profondément marqué l’élite intellectuelle et politique du pays durant deux siècles avant de disparaitre définitivement suite à la Révolution Islamique.

C’est donc à travers une analyse historique que je tacherai de comprendre les différents facteurs ayant conduit au rejet croissant des francs-maçons en Iran ainsi qu’à leurs perspectives d’avenir post-révolution. Cette approche mettra en évidence la relation entre certains événements majeurs de l’histoire iranienne et l’activité maçonnique concomitante. Je m’interrogerai d’une part, sur les relations ambiguës entre Franc-Maçonnerie, pouvoir royal et religieux et, d’autre part, sur l’instrumentalisation de cet ordre au service des intérêts religieux ou royaux selon le contexte et les évènements marquants du pays.

Pour mener à bien ma réflexion, je me suis appuyé sur les rares sources disponibles, plus particulièrement l’ouvrage du FF :. Jean-Marc Aractingi, Histoire mondiale de la franc-maçonnerie en terre d’Islam. On peut y distinguer trois grandes phases chronologiques sur lesquelles je m’appuierai pour constituer les trois points de ma réflexion.

En premier lieu, il convient de s’intéresser aux prémices de la Franc-Maçonnerie en Iran.

  1. Les prémices de la Franc-Maçonnerie en Iran
  1. Un premier contact avec la Franc-Maçonnerie.

Les premières manifestations visibles sont apparues à l’extérieur du pays dès le début du 19e siècle aux grés des contacts avec les loges étrangères et des premières initiations. Ainsi, le premier iranien à faire mention de la franc-maçonnerie, un dénommé Abdel Latif Shushtari cherchant à faire carrière en Inde où les Anglais ont établi des Loges, écrit en 1805 dans ses mémoires à propos des francs-maçons « que ceux-ci forment « des groupements d’Européens ouverts à tous, sans tenir compte de la religion » et que « les Hindous et les Persanophones de l’Inde » les appellent les Oubliés (Farâmusî) , car à tous ce qu’il leur est demandé, ils répondent : « C’est oublié, ou bien je ne peux pas m’en souvenir ».

Dans le même temps, des diplomates iraniens découvrent également la franc-maçonnerie en Europe. C’est par exemple le cas l’Ambassadeur de Perse à Paris, Askéri Kan, durant les deux années où il y séjourne pour des missions diplomatiques. Notons que ce dernier connaissait déjà quelques francs-maçons dignitaires du Grand Orient de France comme le General Claude-Mathieu Gardane rencontré à Téhéran, ou encore le ministre des affaires étrangère de France, Jean-Baptiste de Champagny, grand officier du Grand Orient de France.

En novembre 1808, Askéri Kan est initié par deux loges1 dont le Contrat social du Grand Orient de France.

Au-delà de ces initiations à l’étranger, les idées propagées par les loges européennes, et plus particulièrement certaines loges du Grand Orient de France influencent d’importants membres de l’élite iranienne. Il n’est donc pas anodin de constater que, durant cette même période, des intellectuels, pour la plupart liés à l’Etat, se mobilisèrent déjà en faveur du « progrès social». Ils étaient presque tous membres de groupements d’inspiration maçonnique à l’instar de Mirza Khan conseiller du Chah Nasseredin (1846-1896) et son représentant à Paris puis à Londres. Celui-ci a joué un rôle de premier plan dans l’émergence de la franc-maçonnerie en Iran au milieu du 19e siècle qui voit naitre des loges dites « pseudo-maçonniques ».

  1. La Franc-Maçonnerie de l’extérieure et les Loges « Pseudo Maçonnique »

En 1858 il fonde en effet, à Téhéran, la première Loge iranienne sous le nom de « La Maison de l’Oubli » (« Faramushkhana »). Cette Loge n’était affiliée à aucune Obédience et n’a eu aucune reconnaissance de la part des Obédiences européennes ou étrangères, d’où son appellation de « pseudo-maçonnique ». Ce n’est que quinze ans plus tard (1873) que le Grand Orient de France présenta Mirza Khan comme le fondateur de la maçonnerie iranienne.

Pour comprendre l’origine de la fondation de cette loge qui contribua largement à la propagation des idées progressistes et à la formation des élites intellectuelles, il faut revenir un an avant sa création.

Mirza Khan a été initié avec plusieurs diplomates iraniens, à la Loge « La Clémente Amitié » (GODF). Fort de son initiation à Paris, il souhaite transformer la Perse en un Etat moderne, c’est-à-dire, pour reprendre ses propos : « associer la sagesse politique de l’Europe et la sagesse religieuse de l’Asie ». Si le recrutement de sa loge se faisait principalement auprès des élèves de l’Ecole Polytechnique de Téhéran (Dar el Funun), dont il était lui-même instructeur, on notera aussi la présence de personnalités religieuses de haut rang attestant d’intérêts communs entre la franc-maçonnerie et le clergé. A ce propos, l’ambassadeur de France à Téhéran rapporte : Mirza Khan “introduisit” « les rites de la franc-maçonnerie, qui compte aujourd’hui dans ses rangs, ce qu’il y a de plus honnête en Perse, à commencer par l’Imam Jouma, chef de la religion ».2 Cette présence des religieux doit être mis en perspective avec le contexte particulier du pays. En effet, lorsque Mirza Khan fonde cette première loge, l’Iran semble propice aux idées de changements prônées par la Maison de l’Oubli. Le pays connait les premières tentatives de modernisation et le règne de Nasseredin Shah3 ouvre la voie à de nouveaux courants de pensée et des réformes telle que la réduction de l’influence des religieux auxquels une grande partie du clergé est hostile.

Dès lors, les personnalités religieuses de la Loge, voient en celle-ci un outil pouvant servir leurs intérêts, à savoir : affaiblir le régime du Shah et préserver leur influence.

Car, si le pouvoir royal et les francs-maçons portent tous deux des idées de progrès, derrière cette apparente similitude se cache en fait des divergences politiques et sociales profondes. Sur le plan proprement politique, la loge défend l’idée de la mise en place d’une constitution et d’une assemblée nationale limitant le pouvoir royal. Mais, ces idées progressistes de souveraineté populaire finissent par amener le gouvernement à interdire la loge qui fut dissoute par décret royal en octobre 1861, soit trois ans seulement après sa fondation. Le Shâh fait également expulsé Mirza Khan (1872). Celui-ci s’exila alors à Londres et créa un journal, intitulé « Qanoun » (La Loi) lui permettant de développer et de diffuser ses idées réformistes auprès des lecteurs modernistes iraniens. Il faut ensuite attendre une décennie (1886), pour que les membres de la Maison de l’Oubli reconstituent, dans la clandestinité, une nouvelle association : la « Ligue de l’Humanité » afin de propager l’idée de la démocratie en Iran. Cette nouvelle Loge « pseudo-maçonnique », contrôlée par Mirza Khan depuis l’étranger, était non seulement présente à Téhéran mais aussi dans un certain nombre de villes de province. Elle poursuit les mêmes buts que la « la Maison de l’Oubli », mais elle s’écarte du cérémonial maçonnique pour se consacrer pleinement à la politique et au social. Parmi ses objectifs, on notera :

  • se servir de l’action sociale pour atteindre un développement national.

  • obtenir la liberté individuelle afin de permettre l’épanouissement de la raison de l’homme.

  • obtenir par voie légale, l’égalité pour tous sans discrimination de naissance ou de religion.

  • rendre sa dignité à chaque citoyen.

« La Ligue de l’Humanité » dans la lignée de la Loge la « Maison de l’Oubli » fut très active sur le plan politique jusqu’à sa disparition dans la tourmente contre révolutionnaire du début du XXe siècle, marquant ainsi la fin des loges « pseudo-maçonnique ».

Cela m’amène au second point que je vais à présent aborder, à savoir : celui de la reconnaissance de la Franc-Maçonnerie iranienne, depuis la naissance et jusqu’au développement des premières loges « proprement dîtes ».

  • II- Vers une reconnaissance de la Franc-Maçonnerie Persane.

Le début du 20e siècle voit naître de nouvelles loges maçonniques. La plus emblématique d’entre elles, du point de vue de son influence sur les élites iraniennes dans la transmission de des idées de souveraineté populaire est La Loge « Le Réveil de l’Iran » (Bidâré Iran).

  1. L’apparition des « Loges Maçonnique proprement dîtes » (1906-1924) : L’exemple de la Loge « Le Réveil de L’Iran. »

Créée en novembre 1906, cette loge voit le jour à Téhéran réunissant une centaine de personnalités iraniennes. Elle est reconnue un an plus tard par le Grand Orient de France et fut qualifiée de loge « européanisée » et « francophile ». A titre d’exemple, son premier vénérable Maitre, Jean Baptiste Lemaire (1842-1907) était un musicien militaire français, General en Chef des musiques de l’armée iranienne, et compositeur à qui l’on doit le premier hymne national iranien. Le Premier Secrétaire de la loge, Paul Henri Morel (1854-1910) était lui aussi français et a enseigné à l’Ecole des Sciences Politiques de Téhéran. Les membres de cette Loge jouèrent un rôle décisif dans le déclenchement et la direction de la Révolution Constitutionnelle.


@ La Revue de Teheran - N°101 Avril 2014

http://www.teheran.ir/spip.php?article1891#gsc.tab=0


Dès 1901, le peuple demande en effet à disposer d’une Assemblée, marquant ainsi les prémices de ce qui deviendra la Révolution constitutionnelle. Il faut cependant attendre août 1906 pour qu’une charte constitutionnelle soit proclamée. S’inspirant des idéaux révolutionnaires français, elle reconnaît la souveraineté nationale et populaire en proclamant : "Tous les pouvoirs de l'Etat émanent de la Nation...". Ces nouveaux principes allaient dans le sens des suggestions faites par des personnalités françaises membres de la Loge « Le Réveil de L’Iran » et du Grand Orient de France.

Quelques mois plus tard (7 octobre 1906) est fondé le Parlement (Majlis). Parmi les députés élus, se trouvaient les principaux animateurs de la Loge. Cependant, cette expérience de monarchie constitutionnelle portée par les Frères est de courte durée.

Le Chah Mohamed Ali qui succède à son père en janvier 1907, bénéficiant de l’appui d'une partie du clergé shi'îte dénonçant les lois libérales et occidentales, abolit la Constitution au cours du printemps 1907 prétextant qu’elle était contraire à la loi islamique.

Il va jusqu’à ordonner le 23 juin 1908, le bombardement du Parlement4 et entame une répression à l’égard des partisans d’une monarchie constitutionnelle contraignant la Loge « Le Réveil de L’Iran » à cesser momentanément ses activités. Certains de ces membres, députés au Parlement, furent d’ailleurs arrêtés et exécutés. Cette répression n’entama cependant pas la lutte contre le régime royaliste et pour la défense de la Charte de 1906. Certains francs-maçons jouèrent ainsi un rôle important dans la résistance au sein du pays, tandis que ceux qui s’étaient réfugiés en Europe dénoncèrent depuis leur lieu d’exil le régime et les violations des droits de l’Homme. Cette résistance active en faveur de la liberté du peuple iranien s’étendit même aux principales loges maçonniques européennes. A ce titre, une association nommée Jeune Iran (Iranè Javân) fut même fondée à Paris par des intellectuels iraniens membres du Grand Orient de France et dirigée par le fils de Malkum khân qui pour rappel fonda la Loge Maison de l’Oublie. Elle travaillait en étroite collaboration avec Jean Jaurès et son journal “L’Humanité” pour défendre les principes de la révolution constitutionnelle.

Fort de ces appuis, des détachements armés organisés en associations et comités, appuyés par des milices tribales (ex : Bakhtiâris,), accentuèrent leur lutte pour le rétablissement de la constitution. Après un an de guerre civile, les forces constitutionnelles s’emparèrent de la ville de Téhéran contraignant le Chah Mohamed Ali à abdiquer et à l’exil (1908 - Odessa). La Constitution est alors remise en vigueur jusqu’en 1911 date à laquelle la révolution est définitivement anéantie, le Chah reprenant, grâce au soutien russe, son trône. Durant cette période, il faut néanmoins noter que la loge Le Réveil de l’Iran reprit ses activités et inspira d’importantes réformes par exemple dans le domaine de l’enseignement ou encore le domaine judiciaire.5 Cet échec de soulèvement en faveur de la souveraineté et de la liberté populaire constitue un tournant dans l’histoire du pays en faisant définitivement basculer celui-ci dans une ère dictatoriale et autoritaire qui va s’accentuer sous le règne de la dynastie Pahlavi.

  1. La franc-maçonnerie durant l’ère Pahlavi 

Alors que le Chah est en visite en Europe, l’officier de la brigade des cosaques Reza Khan mène un coup d’état et prend le pouvoir à Téhéran mettant fin à la dynastie Qâdjâr. En 1925, il devient Reza Shah Pahlavi, fondant ainsi la dynastie Pahlavi.

Durant son règne (1925-1941), la franc-maçonnerie, se caractérise par l’absence d’une loge dominante. Elle se trouve dans une phase dite « dormante », car tout rassemblement étant suspect, les loges maçonniques iraniennes doivent faire profil bas. Pour autant, ce n’est guère gênant puisque les hauts postes politiques sont quasiment tous occupés par des Frères. Parmi eux, on notera particulièrement le Premier Ministre Ali Foroughi, membre de la loge « Le Réveil de L’Iran ». Bien que cette Loge fut dissoute en 1931, d’autres frères occupèrent des postes importants. Sept d’entre eux exercèrent par exemple la fonction de Premier Ministre participant à la politique de modernisation du Shâh.6

Ainsi, si lors de la période précédente, francs-maçons et religieux eurent des liens ambigus du fait d’intérêts convergents7, sous la dynastie Pahlavi, on observe un changement de tendance. Proches du pouvoir, ils contribuèrent directement à l’amélioration du système éducatif, du système de santé ou encore du système judiciaire. Mais, cette politique de progrès à l’égard de laquelle ils ont participé, ne doit pas masquer l’aspect autoritaire du régime. La dimension dictatoriale transparait clairement à travers certaines mesures imposées à la population. Prenons un exemple particulier : en 1935, le Shah ordonne l’interdiction du port du voile pour les femmes. Si, cette interdiction apparaît clairement comme un progrès pour le droit des femmes, dans une société où la religion irrigue de nombreux domaines de la vie familiale et sociale, elle est loin de faire l’unanimité, en particulier auprès des milieux conservateurs traditionnels. Cette mesure est en effet perçue par ces derniers comme la volonté royale d’imposer sa suprématie sur toute autre autorité, en l’occurrence ici celle des religieux. Et, nous allons voir que le caractère autoritaire du régime va s’accentuer sous le règne suivant, ce qui à long terme sera lourd de conséquences sur le regard porté par le peuple envers les francs-maçons.

En 1941, la passation de pouvoir entre Reza Pahlavi et son fils, passation organisée par le Premier Ministre Ali Foroughi cité plus haut, marque une nouvelle étape.

Le nouveau souverain poursuit la politique initiée par son père mais réprime sévèrement dans le même temps tous groupements d’opposition au régime. A l’inverse, il fait preuve de tolérance à l’égard de la franc-maçonnerie dont il approuve implicitement l’existence et à laquelle appartiennent une fois de plus plusieurs membres du gouvernement. Plus encore, en 1951 avec le soutient royal, une loge portant son nom voit le jour : la « Loge Pahlavi » (Loge Homâyoun) dont la moitié des Frères sont membres du gouvernement. Au cours des mois qui ont suivi sa création, plus de 280 ateliers se tiennent à travers le pays, majoritairement dans la ville de Téhéran, mais également dans les villes de Tabriz et Ispahan.

Mais cette reconnaissance tacite contribue à alimenter les soupçons de l’opinion publique à propos des francs-maçons et de leur lien avec le pouvoir. Ne se prononçant pas clairement sur les activités maçonniques qu’il encourage ou critique selon une politique ambivalente, le Shah entretient directement une atmosphère de suspicions à l’égard de la franc-maçonnerie.

A cette même période, la méfiance vis-à-vis des francs-maçons est également attisée par la presse d’opposition. Celle-ci porte à la connaissance du grand public les liens profonds et historiques supposés entre la franc-maçonnerie iranienne et les puissances occidentales, les accusant notamment d’avoir joué un rôle direct dans le coup d’Etat de 19538. Ce coup d’Etat, rappelons-le, écarte du pouvoir Mohammad Mossadegh, le premier chef de gouvernement élu démocratiquement.9 Sa décision de nationaliser l’industrie pétrolière iranienne alors sous contrôle britannique entraina sa chute. Dès lors, une majorité d’iraniens jugent que l’internationalisme de la franc-maçonnerie devient synonyme d’opposition au bien-être et aux intérêts de l’Iran.

Ces débats agitent également les francs-maçons iraniens entre eux, en particulier au moment de la création de la Loge Pahlavi. La mainmise du Shâh sur cette loge et son soutien supposé aux putschistes durant le coup d’Etat de 1953 fait apparaitre des dissensions entre les francs-maçons de première génération, c’est-à-dire ceux qui avaient appartenu à la loge « Le Réveil de L’Iran », et les membres des nouvelles loges.

Etrangement, ce contexte mouvementé ne freine pas les activités maçonniques qui continuent de se développer intensément. La Franc-Maçonnerie iranienne entre ainsi dès la seconde moitié du XX siècle dans une ère de prospérité, un âge d’or sans précédent, avant de disparaitre brutalement. Cela m’amène à mon dernier point.

III. De l’âge d’or de la Franc-Maçonnerie à l’exil

  1. De l’apogée de la maçonnerie iranienne à la révolution

L’âge d’or (1955-1979)

A partir de la seconde moitié du XX siècle, les activités maçonniques se développent à grande échelle. Bien que la « Loge Pahlavi » fut dissoute en 1955 sur avis du Grand Orient de France pour les raisons évoquées plus haut, de nouvelles loges voient le jour. Ainsi, pendant près de vingt-cinq ans, la franc-maçonnerie iranienne se développe sous la juridiction des Obédiences Françaises, Anglaises, Ecossaises et Allemandes10. La grande majorité de ces loges, de quelques obédiences qu’elles aient été, ont survécu jusqu’en 1979. A cette date, après des mois de protestations populaires et de manifestations contre le régime, le Shah quitte l’Iran le 16 janvier 1979. La suite est connue de tous: l'ayatollah Khomeiny revient après un exil de quinze ans et renverse le gouvernement le 11 février 1979. Le 1er avril de la même année, la République islamique d'Iran est proclamée et met un terme définitif à toutes activités maçonniques.

La franc-maçonnerie est officiellement interdite et son appartenance désormais considérée comme un délit. L’animosité vis-à-vis des francs-maçons était non seulement l’apanage du clergé, mais également d’une frange importante de la population. Plusieurs facteurs expliquent cette hostilité.

En premier lieu, celle-ci puise son origine dans le projet du Shah de modernisation du pays dans le sens d’une occidentalisation de la société. Ce projet était soutenu par une élite iranienne ayant fait ses études en Europe et qui, pour une frange importante, considérait la religion comme constituant un obstacle au développement. Or, cette élite comptait de nombreux francs-maçons dans ses rangs. Leurs idées progressistes, tel que la réforme accordant le droit de vote aux femmes, à laquelle le clergé s’oppose radicalement, contribuèrent à cristalliser les tensions entre l’ordre et les religieux.

La mise en œuvre progressive de ce projet de modernisation s’est également accompagnée d’un renforcement des relations avec les puissances occidentales, vécue comme une véritable humiliation. Si les francs-maçons étaient souvent partisans tout autant du progrès que de l’indépendance nationale, ils n’en restèrent pas moins associés à l’idée d’être des agents à la solde des intérêts étrangers. Leur rapport à l’Occident était ainsi ambigu car, avocats de l’adoption des valeurs occidentales comme solution permettant de sortir le pays de son "retard", ils permettaient finalement un développement des influences étrangères au sein du pays.

Ce vif ressentiment à l’égard d’une franc-maçonnerie inféodée n’était pas nouveau (référence au renversement du premier ministre Mossadegh évoqué plus haut) et n’a fait que s’exacerber tout au long de la seconde moitié du XX siècle.

Enfin, cette interdiction était aussi liée au fait que la franc-maçonnerie avait rassemblé de nombreuses figures du pouvoir de la dynastie Pahlavi et était de ce fait étroitement associé au régime dictatorial du Shah. Ainsi, Jafar Sharif Emâmi, Grand Maître de la Grande Loge d’Iran, fut lui-même premier ministre de 1960 à 1961, et de nouveau en 1978, peu avant la Révolution. Il occupa également d’autres postes ministériels, fut président du Sénat et de la Fondation Pahlavi et une personnalité proche du Shâh lui-même.

Les reproches à l’égard d’une Franc-maçonnerie favorable au pouvoir royal sont d’autant plus tenaces que ce pouvoir royal est de plus en plus contesté au sein du pays. Le régime du shah dut d’ailleurs faire face, avant son renversement, à deux révoltes caractéristiques de la gronde populaire et religieuse couvant le pays.

Le premier épisode annonciateur se déroule en 1963. Si le gouvernement jouit d’une majorité confortable au Parlement et que l’opposition vote généralement dans le même sens, la loi sur le statut des Forces a été l’élément déclencheur d’une grande protestation. Cette loi voulait accorder l’immunité à tout le personnel militaire américain et à leurs familles sur le territoire, et donc les faire échapper à la justice iranienne. Elle fut rejetée par les parlementaires et le peuple, appuyés par le chef de file de l’opposition religieuse l’ayatollah Khomeiny. Or, ce dernier suite à un discours incendiaire sur le monarque est arrêté, déclenchant des émeutes et des manifestations de masse (juin 1963), que le Shah fit réprimer dans un bain de sang.

Le second épisode annonciateur de la crise a lieu trois ans plus tard. A cette date, un nouveau mouvement de protestation éclate, cette fois-ci en faveur des membres du Tudeh (parti communiste) dont de nombreuses personnalités importantes ont été arrêtées et condamnées à mort. Le parti communiste iranien devient alors l’un des piliers de la résistance clandestine au régime.

La politique de modernisation et la période de prospérité fulgurante que connait l’Iran grâce aux revenus très importants du pétrole, ne suffisent pas à contenir le mécontentement profond, pour des raisons différentes, à la fois du clergé et des mouvements intellectuels de gauche préparant le terrain à la Révolution.

Du fait de ses relations avec un régime dictatorial critiqué, de sa prise de position en faveur de la sécularisation, de ses liens avec des loges européennes, et des accusations de subordination aux intérêts étrangers, la franc-maçonnerie iranienne vit se fédérer contre elle l’opposition religieuse et nationaliste. Considérée comme responsable de nombreux problèmes politiques et sociaux de l’époque, elle fut donc interdite, et ses membres firent l’objet d’une vive répression. Dès lors, les francs-maçons n’ont pas d’autre choix que la voie l’exil.

  1. Une Franc-Maçonnerie iranienne en exil 

La découverte d’importantes archives maçonnique au domicile de Jafar Sharif Emâmi contenant notamment les noms des nombreux frères donna lieu à des poursuites, à des arrestations, ainsi qu’au renvoi des maçons occupant à l’époque des postes au sein de l’administration et de l’université. Il faut cependant préciser que si certains maçons furent exécutés, ils ne le furent pas spécifiquement au titre de leur appartenance à cet ordre, mais du fait de divers chefs d’accusation d’ordre politique et idéologique – le cas le plus connu étant sans doute celui de l’ancien premier ministre du Shâh, Amir Abbâs Hoveydâ.

A cette même époque, les temples francs-maçons furent fermés, et le plus souvent rasés. D’un ordre dont de nombreux membres occupaient les principaux postes de pouvoir durant l’ère Pahlavi, la franc-maçonnerie devint en quelques mois une mouvance dénuée d’existence légale et de toute présence active.

Dans un tel contexte, de nombreux francs-maçons iraniens quittèrent le pays en choisissant principalement de s’établir en Amérique du Nord et en Europe occidentale. Les membres de cette diaspora, comptant un nombre important de maîtres de loge,  s’organisèrent rapidement dans le but de poursuivre leurs travaux au sein de leur nouvelle terre d’accueil. En France, une loge iranienne de maçons en exil fut fondée durant les premières années ayant suivi la Révolution, sous l’égide de la Grande Loge de France. Mais, c’est aux Etats-Unis que l’activité des maçons iraniens fut la plus importante.

Au début des années 80, une vingtaine de maîtres d’anciennes loges iraniennes reprirent leurs travaux en tant que membres de la Grande Loge d’Iran, sous l’égide de leur Grand Maitre Sharif Emâmi11, alors exilé à New York.

D’autres loges virent le jour dans d’autres villes américaines : ainsi la loge Mehr fut créée en 1989 à Washington, sous l’égide de la Grande loge du District de Columbia. Elle fut aussi la première loge bilingue à être fondée depuis un siècle.

Après l’épisode de la Révolution Islamique, la franc-maçonnerie iranienne a donc su se reconstruire dans d’autres pays. Mais presque 40 ans après, elle reste un sujet toujours aussi tabou à l’intérieur même du pays.

  • Conclusion

En guise de conclusion, je dirai que la disparition de la franc-maçonnerie en Iran puise ses racines dans divers facteurs. Ce survol historique montre en effet, deux choses. Il montre, d’une part, que les souverains iraniens ont souvent entretenu des relations ambiguës avec cet ordre, menant tantôt une politique de tolérance, tantôt de répression face à des idées qui menaçaient l’absolutisme de leur pouvoir, ou encore en essayant, comme ce fut le cas du dernier souverain Pahlavi, de coopter l’ordre et de le soumettre à son propre contrôle.

Il montre d’autre part que les grandes personnalités religieuses, à quelques exceptions près, ont eu tendance à rejeter cet ordre. Elles le considéraient comme une menace à la préservation de la culture religieuse traditionnelle et un bras de l’étranger.

Au-delà des relations entretenues avec le pouvoir et les religieux, de nombreux progrès ont été orientés par les travaux menée au sein des loges iraniennes : le Code de la procédure pénale iranien (adopté 1925) fut par exemple rédigé sous leur supervision, ils furent également à l’origine de la création de l’école de Science politique de Téhéran ou encore participèrent à d’importantes réformes du système d’enseignement public.

En deux siècles, ils contribuèrent à diffuser leurs aspirations progressistes dans un contexte politico-religieux particulièrement complexe. Mais de cet héritage maçonnique, que reste-t-il ? Les principales idées ont été récupérées ou détournées lorsqu’elles n’ont pas été purement et simplement abrogées par les tenants de la Révolution islamique et les partisans de l’obscurantismes.

Près de quarante ans après la Révolution islamique, l’antagonisme est toujours très présent, bien que son absence du territoire fait que la franc-maçonnerie ne constitue plus un enjeu du débat politique national. Quel peut être dans ce contexte le devenir de la franc-maçonnerie en Iran ? Comment envisager l’évolution des liens entre les francs-maçons exilés, avec notamment l’arrivée d’une nouvelle génération, et la République islamique ? Un apaisement des relations et un retour des maçons sont-ils possibles ?

Il me semble difficile d’apporter une réponse positive à ces questionnements. Tout d’abord, les sentiments au sujet de la franc-maçonnerie en Iran, tant au sein de la population que des élites, demeurent largement négatifs du fait des précédents historiques que j’ai évoqués. Ensuite, la grande majorité Frères ayant fui l’Iran en 1979, ainsi que la nouvelle génération de maçons d’origine iranienne, principalement établie aux Etats-Unis, sont évidemment opposés au régime iranien actuel, et même, pour certains, proches des cercles royalistes.

Ainsi, les idées défendues par les Frères en exil, impliquant notamment l’opposition au régime actuel et la défiance vis-à-vis de l’influence de la religion au-delà de la sphère privée, rendent difficile tout rapprochement avec la République islamique, ne serait-ce que d’un point de vue idéologique.

C.S

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Notes.

1 Mère Loge Ecossaise de France et le Contrat social du Grand Orient de France dont le V :.M :. était Claude Antoine Thory
2Bellonet à Thouvenel, Téhéran le 18 août 1861 (Perse, Cor. Pol. vol. 31, M.A.E.F.)
3Qâdjâr, règne de 1846-1896
4 par les Brigades Cosaques mises à disposition par la Russie tsariste
5 Le Code de la procédure pénale iranien (adopté 1925) fut par exemple rédigé sous le contrôle de la Loge.
6 s’inspirant largement du modèle européen (création d’un système d’éducation public national, promulgation d’un Code civile, l’amélioration de l’hygiène et du système de santé.
7diminuer le pouvoir royal pour préserver leur influence pour les uns, promouvoir des idées de progrès politique et social pour les autres
8 orchestré par les services secrets britanniques et américains et connu sous le nom d’opération Ajax (officiellement reconnue par les Etats-Unis en 2009 par Barack Obama
9 élu en avril 1951 et chef du parti Front national
10Parmi les organismes secondaires de la franc-maçonnerie d’obédience française, il faut citer la fondation en 1960 du Chapitre Mowlavi, auquel sont affiliés la majorité des Vénérables maîtres ou hauts membres des loges
11Grand Maître de la Grande Loge d’Iran, fut lui-même premier ministre de 1960 à 1961, et de nouveau en 1978, peu avant la Révolution. Il occupa également d’autres postes ministériels, fut président du Sénat et de la Fondation Pahlavi et une personnalité proche du Shâh lui-même.

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