CULTURE  

L’Humour et le Mal selon Romain Gary

- P.B -
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"Romain a toujours été un objet de légende. Souvent, il les entretenait lui-même et elles devenaient encore plus pittoresques que la vérité. On m'a rapporté qu'un jour, on lui demandait ce qu'il aurait voulu être s'il n'avait pas été Romain Gary, il avait répondu "Romain Gary". Réponse caractéristique de son humour sombre".
Lesley BLANCH
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«Après tout, pourquoi mourir?» C’est ce que pensa Romain Gary, en cette soirée du 2 décembre 1980. Il rangea le vieux browning que lui avait offert Dimitrov et dont il s’apprêtait à faire un si mauvais usage. Il fit disparaître la robe de chambre rouge qu’il venait d’acheter afin de s’offrir un élégant linceul. Et il regarda la situation avec sang-froid. «Oui, pourquoi mourir, alors que je possède encore deux vies? Gary et ...  et Gary... Pourquoi franchir la limite quand on a, en poche, deux tickets encore valables?»
Rêveur, il alla ranger son testament dans un coffre du Crédit lyonnais, à l’angle de la rue du Bac et du boulevard Saint-Germain. Il enfila une chemise de soie mauve et un poncho mexicain multicolore. Et il s’en alla chez Lipp où, avec un appétit tout neuf, il dévora une entrecôte pour deux.


Le lendemain, il adressa à l’AFP un communiqué flegmatique, mais qui sonnait comme un bulletin de victoire: «je, soussigné, Romain Gary, déclare être l’auteur de tous les ouvrages publiés, à ce jour, sous le nom d’Emile ; je tiens à la disposition de qui le souhaite les preuves irréfutables de ce que j’affirme.»


Dans l’édition du
Monde datée du 4 décembre, Yvonne Baby, Jacqueline Piatier et la prometteuse «Jo S.» publièrent une série d’articles tonitruants et admiratifs que la rédaction du journal décida de nuancer par un «point de vue» de Bertrand Poirot-Delpech intitulé «Est-ce bien vrai?».


Claude Gallimard reçut, pour la première fois depuis longtemps, une équipe de l’ORTF dans son bureau de la rue Sébastien-Bottin. De ses explications embarrassées, l’on retint qu’il était au courant de la supercherie de Romain Gary, qu’il n'était pas fâché de se délivrer du poids de ce secret et que les futures éditions de
Gros Câlin et de La Vie devant soi paraîtraient désormais sous le nom de leur véritable auteur. Il saisit également l’occasion pour adresser ses excuses à l’Académie Goncourt qui avait, au mépris de ses statuts, couronné deux fois la même personne...


Quelques mois plus tard, alors que l’affaire faisait grand bruit et que le héros courait le monde, de New York à Johannesburg et de Tokyo à Majorque pour recevoir les dividendes de sa nouvelle sincérité, François Mitterrand, qui s’ennuyait déjà dans la seule compagnie de Pierre Mauroy et de Jacques Attali, se passionna pour ce fait divers de la vie littéraire. Il invita Gary à dîner. Celui-ci ne consentit à se rendre à l’Elysée qu’à la condition de porter son blouson d’aviateur et ses décorations de Français Libre. Ce qui se passa alors, entre le vieil adversaire du général de Gaulle et son chantre le plus pittoresque? Le détail de cette première conversation reste, à ce jour, mystérieux. Mais il semble que les deux hommes, après s’être considérés avec méfiance, devinrent assez vite des intimes. Mitterrand avait besoin d’un compagnon de la Libération à ses côtés. Gary, qui s’était trouvé maltraité, depuis vingt ans, par les «gaullistes immobiliers», jugea qu’on lui rendait enfin justice. Et c’est ainsi que l’éternel consul obtint enfin une ambassade à Quito. A son retour, quatre ans plus tard, ayant largement atteint l’âge limite dans la Carrière, il entrera à l’Académie française, au grand dam de Maurice Couve de Murville qui avait eu l’imprudence de se présenter contre lui.
Romain Gary était heureux. Considéré. Promu au rang, si désirable pour lui, de grand écrivain respecté. On continuait de le croiser au «Palace» ou dans les boîtes d’Ibiza. Il avait toujours, dans son sillage, un essaim de jeunes filles qu’il présentait comme ses nièces. Parfois, Romain Kacew pensait à Nina, sa mère, qui aurait tant aimé voir et partager son bonheur. A ceci près, il ne lui manquait rien. Il répétait sans cesse, avec un rire canaille: «comme quoi on a toujours raison de ne pas se suicider!»


Sur le front littéraire, le seul qui vaille à ses yeux, l’on assista à un renversement de tendance tout à fait spectaculaire. Depuis que Gary assumait le talent prêté à , les livres de ce dernier n’avaient, soudain, plus la cote. François Nourissier fut sévère à l’endroit de «cette prose trop sucrée dont les accents sentaient le savoir-faire du vieux professionnel». Dans le même temps, il rendait hommage au «vrai Gary», celui des
Cerfs-Volants et du Grand Vestiaire, ces «chefs-d’œuvre que l’on n’avait pas su lire». Son art du roman, Pour Sganarelle, fut réédité avec une préface de Milan Kundera. La gauche, du Nouvel Observateur à Libération et au Monde, salua «le romancier cosmopolite dont le parcours répète, en la magnifiant, l’aventure de Pessoa et de ses hétéronymes». A I’Elysée, une coterie s’organisa, sous l’impulsion de Pierre Bergé, afin d’obtenir un prix Nobel de littérature pour «cet immense écrivain, humaniste, écologiste, progressiste». La manœuvre fut malheureusement torpillée par l’entourage de Jack Lang, qui craignait que l’auteur de La Danse de Gengis Cohn ne finisse par lorgner du côté de la Rue de Valois afin de parfaire son profil de «Malraux mitterrandien». Pourtant, Gary ne publia plus de nouveau roman. Il se contenta d’écrire les trois volumes de ses Mémoires qu’il intitula La Promesse du soir et qui parurent, comme le Journal de Gide, directement en Pléiade. Il accepta, dans le même temps, de guider les premiers pas d’un attelage de jeunes écrivains: François Sureau, Marc Lambron, Jean-Paul Enthoven, Pascal Quignard.
 

J'arrête là. Non pas que j'aie cédé à la mode des alternative facts. Inspiré par ce génial enchanteur, je ùe suis autorisé à lui prêter quelques instants les prémices d'une troisième vie.

Trêve de plaisanterie. Retour à la réalité !

Autant l’indiquer d’emblée. J’appartenais à une génération qui ne lisait pas GARY, romancier à succès, ex-diplomate hollywoodien, gaulliste affiché dont les gros cigares ostensiblement mordus avaient de quoi irriter. Je n’éprouvais guère l’envie de lire les ouvrages d’un notable de la Cinquième République qui finirait tôt ou tard aux côtés de Maurice DRUON sur les bancs de l’Académie Française.

Ajouter à cela qu’époux beaucoup plus âgé d’une jeune star du cinéma dont chacun s’était amouraché lorsqu’elle déambulait le long des Champs Elysées dans le film de GODARD “A bout de souffle”, cet homme trop mûr, apparemment trop assuré, ne faisait décidément rien pour se rendre sympathique.

Et pourtant ! La lecture de ses oeuvres et des travaux qui lui ont été consacrés après son suicide survenu le 2 DECEMBRE 1980 m’ont fait découvrir un être attachant, hypersensible, un écrivain qu’habitait en réalité le sens de l’autodérision, la compassion pour les autres, la tendresse et la fidélité.

Ce Protée insaisissable qui aura passé ses vies à se fuir, le maître de la simulation et de la réincarnation trouvait des suppléments d’existence en se glissant dans la défroque des autres.

GARY m’est alors apparu comme un véritable tissu de contradictions, un être protéiforme, à la limite parfois de l’incohérence. Couvert de femmes, le séducteur se voyait impuissant. Gaulliste de la première heure, le Compagnon de la Libération entretiendra toujours des relations plus que distanciées avec le mouvement gaulliste. Le diplomate qu’il aura été se révèlera parfaitement atypique. Le rapport à la judéité de cet incroyant confirmera son anti conformisme.

Enfin, GARY, écrivain prolifique craignant la panne, se dédoublera au soir de sa vie et inventera un autre lui-même en la personne d’Emile . Le fait est que la question de l’identité constitue le fil rouge, la clé de la vie et de l’oeuvre de GARY. Dans “Les têtes de Stéphanie”, signé Shatan BOGAT, il écrivait : “J’éprouvais souvent le besoin de changer d’identité, de me séparer un peu de moi-même, l’espace d’un livre” et dans “Vie et mort” d’Emile  publié sur ses instructions après son suicide, il lâchait : “J’étais las de n’être que moi-même. Recommencer, revivre, être un autre fut la grande tentation de mon existence”. Le suicide parachèvera sa hantise que rien ni personne n’ait jamais prise sur sa seule liberté.

GARY ou la diaspora continuelle et parfaite, parce qu’intérieure, c’est ce que je me propose d’examiner sous plusieurs aspects à l’aune de la présence du mal dont la présence discrète n’en constitue pas moins le thème majeur de son oeuvre. Discrète car l’humour reste à jamais chevillé à la plume de Gary. Corollaire corrosif du désespoir où confine la solitude, l’humour arrache à ses romans la note de dérision indispensable pour vous faire supporter ce lot de bonheurs et de malheurs, “ce prêt-à-porter qui vous échoue dès la naissance et ce, jusqu’à votre mort” écrira Emile  dans “L’angoisse du Roi Salomon”, publié dix ans avant que GARY tire sa révérence.

L’humour traverse en effet de son trait caustique et brûlant, l’odysée intellectuelle et spirituelle de l’auteur et de ses personnages ; le rire devient un moyen adéquat pour considérer d’un oeil qui se veut serein les sinuosités de la vie et de se débarrasser de ses scories.

Français et métèque, reconnu et raté, sincère et falsificateur, Don Juan et impuissant ; c’est ainsi qu’on appréciait GARY ou qu’on le détestait.

Les propos qui suivent s'attacheront à mettre en évidence quelques-uns des paradoxes qui rendent compte de l'auteur de "La Promesse de l'Aube".

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  • Macho féministe
Macho notoire - arborant du moins les signes extérieurs du machisme - GARY faisait l’éloge lyrique des valeurs du féminisme.

Son récit-confession “La nuit sera calme” paru en 1974, vaut d’abord par son caractère introspectif, la mise en pièce d’un certain mythe Romain Gary, la révélation d’une profonde fragilité. Si peu de romanciers ont été comme lui mêlés aux bruits et fureurs de leur temps, frottés au vent de l’Histoire, l’homme a des blessures, des incertitudes, le poids de nombreuses défaites. Le contraire du fanfaron pour lequel on le prend. Il n’oublie jamais sa foncière nudité. S’il écrit, c’est avant tout pour se débarrasser de lui-même, non pour promouvoir un label. Ses multiples facettes renvoient à une angoisse d’être, à un jeu à la fois tragique et bouffon où notre identité s’amuse à jouer à cache-cache, à se perdre et à se retrouver dans une faim d’aventure.

Il s’agissait pour lui dans cette solitude intellectuelle et politique - nous y reviendrons - de garder les yeux fixés sur les deux lieux de haute conquête que Nina, sa mère, lui avait désignés. L’Art d’une part, les Femmes de l’autre. Ce sont les passions auxquelles Romain fidèle toujours ne trompent l’une que pour l’autre, et inversement.

Je crois que le sens de ma vie” indique-t-il en 1973 dans une interview radiophonique “vraiment le sens profond, ça a été deux amours : un amour total, dévorant, monstrueux par son exclusion de tout le reste de la littérature, le roman et la création littéraire, qui me rend tous les autres engagements extrêmement difficiles et qui me donne un air absent ; et deuxièmement, mon amour de la féminité - je ne dis pas des femmes - je fais véritablement une sorte de mystique de la féminité, puisque je passe mon temps à réclamer ce qu’on appelle la féminisation du monde”.

Conception paradoxale pour le moins venant d’un homme dont la commune renommée qui mettait en avant son nomadisme érotique pour reprendre la formule de Nancy HUSTON laissait entendre qu’il affectait volontiers une attitude don juanesque.

En réalité, GARY voyait dans les femmes les grandes exploitées de l’Histoire. Il n’eut cesse d’affirmer que toutes les valeurs de civilisation étaient des valeurs féminines. Douceur, tendresse, maternité, respect de la faiblesse.

Ecoutons-le répondre à son interlocuteur sur ce thème dans son ouvrage autobiographique dialogué “La nuit sera calme” :
Toutes les valeurs de civilisation sont des valeurs féminines. Le christianisme l’avait très bien compris avec la Vierge mais il s’est limité à l’image pieuse. Il a commencé par exalter la faiblesse et en a tiré une leçon de force. REINIER dit dans les Couleurs du jour : “Je crois à la victoire du plus faible, et je prends ça à mon compte, au nom de cette part de féminité que la civilisation devrait toucher, faire naître et faire agir en conséquence dans tout homme digne de ce nom”.

De toute évidence, la femme ayant joué ce rôle idéal, le poussant ensuite à courir d’une femme à l’autre dans une tentative désespérée pour la retrouver était tout simplement sa mère. Le titre de la Promesse de l’aube ne dit pas autre chose.

Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu’une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son coeur, ce ne sont plus que des condoléances. On rvient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné. Vous êtes passé à la source très tôt et vous avez tout bu. Lorsque la soif vous reprend, vous avez beau vous jeter de tous côtés, il n’y a plus de puit, il n’y a que des mirages. Je ne dis pas qu’il faille empêcher les mères d’aimer leurs petits. Je dis simplement qu’il vaut mieux que les mères aient encore quelqu’un d’autre à aimer. Si ma mère avait eu un amant, je n’aurai pas passé ma vie à mourir de soif auprès de chaque fontaine”.

Inutile d’insister. Nous sommes en plein complexe d’Oedipe, aggravé dans son cas par l’absence du père et même de toute ombre d’un beau-père.

Fuyant les tempêtes du racisme, la misère et les massacres, vagabondant sur des terres hostiles et désolées, à la recherche d’un hâvre hypothétique, GARY et NINA trouvent refuge à Nice où il fera ses études, devenant français par la langue et rêvant de l’être par le sang versé, sous l’oeil d’une mère possessive à la tendresse infinie et tatillonne et qui lui tresse des couronnes. GARY la réinventera sans cesse, jusqu’à ce qu’il la rejoigne dans la mort.

Le héros garyen n’aime qu’une seule femme, d’un amour aussi fou que fidèle même si le destin lui accorde rarement de vivre avec elle. Tout tombeur qu’il est, GARY croit avec ferveur au couple monogame. Pendant la dernière décennie de sa vie, il fera un éloge du couple de plus en plus extravagant :
Le Don Juan, vous comprenez, c’est le petit consommateur, c’est lui qui a inventé la société de consommation... La vérité du rapport de l’homme et de la femme, c’est le couple (...) c’est cette espèce d’équipe à deux, cette espèce de soudure profonde, cette espèce de complicité, cette entente instinctive de tous les instants, ce partage de tous les buts dans la vie, et de tout ce qu’on veut faire, de tous les rêves aussi qui est absolument irremplaçable”.

Clair de Femme paru en 1977 dont Costa GAVRAS a tiré un film avec Romy SCHNEIDER et Yves MONTAND illustre la conception garyenne du couple.

Seule la tendresse peut survivre à la tendresse. Cet honneur humain prend les reflets de la perpétuation d’un lien par un autre.

L’argument peut sembler incongru : l’errance d’un homme, l’année où sa femme aimée, atteinte d’un cancer se donne la mort. Seul un clair de femme peut éclairer cette nuit d’encre, guettée par le désespoir. Sa rencontre avec une autre femme également meurtrie dans l’amour qu’elle porte à son époux accidenté, devenu infirme, suicidaire et aphasique ridicule a valeur non de trahison mais de perpétuation d’un lien qui ne peut pas se rompre, qui ne doit pas mourir et se survit dans le nouveau couple, ce “navire de haute mer fabriqué avec les débris de deux naufrages” commentera GARY.

D’après le discours amoureux de GARY tel qu’il s’assume et se respecte, la femme doit devenir “un homme” au sens noble qu’il donne à ce terme. C’est à dire un être libre, digne et doté de sens moral. Dans une émouvante lettre à Christel, la femme dont il est amoureux en 1938, il écrit : “Souviens-toi que les choses au monde que je respecte le plus sont l’homme et la droiture, souviens toi que si je t’aime comme femme c’est aussi parce que je t’aime comme homme et qu’un de ces deux amours n’ira jamais pour moi sans l’autre. Il est très difficile d’être un homme. C’est dans la mesure où tu le seras, où tu t’efforceras de l’être (car c’est peut-être impossible) que tu seras toujours toute proche de moi, c’est par cette volonté d’arriver à être un homme que tu seras toujours au sens le plus beau de ce mot, ma femme”.

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  • La conscience malheureuse d’un aviateur
Dès juin 1940, GARY rejoint la France Libre à Londres et tout au long de la guerre, combat dans l’aviation. Il est l’un des très rares écrivains ralliés d’emblée au Général de Gaulle. Il est celui qui prend le bateau pour Londres depuis Bordeaux, trois jours avant l’appel du 18 juin. Il se bat en Abyssinie, en Palestine, en Lybie, en Syrie. Il sortira de la guerre, Compagnon de la Libération.

Voici le moment d’écrire un premier ouvrage. Ce sera “Education européenne” publié en 1945, d’abord en traduction anglaise puis en France. Plusieurs traits frappent dans ce premier roman. D’abord, le fait qu’écrit de 1940 à 1943 par un combattant actif, il relate une expérience sans rapport direct avec la sienne puisqu’il décrit la vie des partisans polonais cachés dans la forêt aux environs de Wilno, accablés par la faim et le froid. Au lieu de mettre en scène sa propre expérience alors qu’il participe activement à la guerre dans les forces aériennes françaises libres, de puiser dans ce matériau de première main de quoi nourrir son récit, il nous livre une intrigue sur une guerre qu’il n’a pas vécue : la guerre de résistance des polonais. Il s’abstient de tout esprit héroïsant, inspiré par ses propres actions d’éclat comme de haine pour les ennemis ; le véritable ennemi de GARY c’est déjà, déjà ! l’esprit manichéen lui-même. Romain le dira trente cinq ans plus tard dans son ultime roman signé GARY “Les cerf-volants” dédié “à la mémoire”, à sa façon rude et cabocharde :
Le blanc et le noir, il y en a marre. Le gris, il n’y a que ça d’humain”.

C’est que la pensée de GARY n’a pas subi de transformation majeure tout au long de sa carrière d’écrivain. Certes, GARY dans “Education européenne”, n’ignore ou n’atténue aucunement les atrocités nazies. Pendaisons, viols, cruautés de tout ordre figurent en bonne place. Ce qu’il refuse cependant, c’est de déclarer les allemands inhumains et donc différents de nous, les hommes autoproclamés “normaux”. Ceux-là même qui agissent de manière inhumaine ne cessent pas pour autant de se comporter en humains, ne trahissent pas notre nature commune. Je cite GARY :
Il n’y a pas que les allemands. Ca rode partout depuis toujours, autour de l’humanité... Dès que ça se rapproche trop, dès que ça pénètre en vous, l’homme se fait allemand... même s’il est un patriote polonais. Ce n’est pas leur faute s’ils sont des hommes”.

La découverte qu’à faite GARY lors de la guerre est accablante. En se comportant comme ils le font, les nazis révèlent une facette de toute humanité - de nous aussi ; vaincre ce mal là est bien plus difficile que triompher des nazis. GARY sait - et la fin du XXe siècle lui a donné raison - que se bercent d’illusions ceux-là mêmes qui imaginent que cette guerre juste établira la paix et l’harmonie dans le monde. La transformation de l’humanité si elle advient un jour, prendrait des siècles et non des années. Ce constat ne conduit pas GARY ni les personnages de son roman au pacifisme. Le premier devoir qui incombe à tout homme épris de liberté est de combattre le mal incarné dans le nazisme mais il faut le faire sans illusion. “A quoi sert-il de lutter et de prier, d’espérer et de croire ?” Tel est le message initial auquel l’auteur de “La promesse de l’aube” restera fidèle toute sa vie.

GARY se refusera toujours à peindre les héros vainqueurs n’oubliant pas le revers de la médaille. Les valeurs masculines qu’ils incarnent telles que force, courage, capacité de sacrifice nourrissent le machisme, responsable selon lui des plus grands maux. Je cite GARY: “La dernière chose dont la jeunesse a besoin, ce sont les morts exemplaires. L’incitation à l’héroïsme, c’est pour les impuissants”.

GARY n’oubliera jamais que le rescapé de l’escadrille Lorraine n’a pas seulement contribué à vaincre un adversaire hideux et abstrait mais qu’il a tué des êtres innocents. Il s’en explique longuement l’année de son suicide :
Les bombes que j’ai lâchées sur l’Allemagne de 1940 à 1944 ont peut-être tué dans son berceau, un RILKE, un GOETHE, un HÖLDERLIN et bien sûr si c’était à refaire je recommencerais. Hitler nous avait condamné à tuer. Même les causes les plus justes ne sont jamais innocentes”.

Dans son beau texte adressé à Romain voici quelques dix ans, intitulé “Tombeau de Romain GARY”, Nancy HUSTON lui sussurre : “Tu n’exploiteras dans aucun de tes romans le fabuleux potentiel littéraire de ce que tu as vu et vécu pendant la guerre...

Le moyen de se sentir fier, en 1944, quand tu apprends ce qu’apprend tout le monde ? Auschwitz, Bergen-belsen, Büchenwald mais aussi : Vel d’Hiv, Drancy Pithiviers.

Coup sur coup, les deux choses qui donnaient un sens à ta vie ont été fracassées : ta mère d’abord, et, ensuite, l’idée que se faisait ta mère de la France, l’Europe, la civilisation occidentale. Malgré tous tes efforts pour assumer ce Mal, tu ne parviens jamais à surmonter la culpabilité qu’il y a à appratenir à la même espèce que les nazis”.

Elle dit sa conviction qu’à l’instar de Primo LEVI, Bruno BETTELHEIM, Jean AMERY, Tadeusz BOROWSKI et tant d’autres survivants des camps, que GARY a été une victime à retardement d’Adolphe Hitler.

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  • Gaulliste atypique
Dans son autobiographie intitulée “La nuit sera calme” présentée sous la forme d’un prétendu entretien avec François BONDY alors même qu’il tient seul la plume, GARY jouant au jeu des questions-réponses s’interroge : “Dans cette sorte de mosaïque que tu es, composée d’éléments disparates - russo-asiatique, juif, catholique, français, un auteur qui écrit des romans en français et en anglais, qui parle russe et polonais - quel te semble être l’apport dominant ?”

Et de répondre : “quelque chose que tu n’as pas mentionné dans tes énumérations: la France libre. C’est la seule communauté humaine physique à laquelle j’ai appartenu à part entière”. C’est qu’en effet parmi toutes les communautés qu’il aura eu à connaître, qu’elles aient été physiques ou spirituelles, politiques ou sociales, patriotiques ou religieuses, la France libre aura été la seule dont l’unité ne lui aura pas semblé se fonder sur la négation de toute pluralité.

Gaulliste de la première heure millésimé 1940 sans rapport avec la cuvée 58, sa démarche est purement morale, voire métaphysique, étrangère à tout esprit militant ou partisan. DE GAULLE, c’était pour le jeune juif Russe né à MOSCOU en 1914, avant tout un mythe, une façon de ne pas désespérer et de modeler l’histoire avec des nobles illusions quand elle est sur le point de s’abandonner à la paresse des médiocres. Cette étiquette de droite contribuera injustement à noircir l’image d’un GARY baroudeur, Compagnon de la Libération, macho, facho puisque ça rime qui lui donnera progressivement l’impression de ne plus se ressembler du tout. Image fausse qui le renvoie à une droite activiste qui pourtant déteste ses origines et le cosmopolitisme d’un homme qui observait : “Je n’ai pas une goutte de sang français mais la France coule dans mes veines”.

Si on délaisse cette image complaisante de matamore pour s’attacher aux écrits de GARY, cette réputation apparaît totalement erroné. En effet, GARY ne croit pas aux “hommes pour toutes les saisons” et c’est pourquoi il déclare qu’il lui a été impossible de passer de ce gaullisme là - celui de la France libre et de la Résistance - qui fut son moment de l’Histoire, à celui du gaullisme politique qui l’a toujours laissé indifférent. Confession capitale à tous égards, qui nous permet de comprendre pourquoi GARY, cet enchanteur polyglotte, ce fabuliste hors pair, cet insaisissable électron libre, charmeur invétéré pour les uns, poseur patenté pour les autres qui portait au plus haut l’honneur d’être un homme à une heure où, pour agraver son cas, ni l’honneur ni l’homme ne faisaient plus recette, ces lignes nous expliquent donc enfin pourquoi ce conquérant de l’impossible, cet extrémiste de l’âme n’aura accepté pour lui-même qu’un seul titre de gloire : le titre incontestable de n’avoir été, dans quelques circonstances que ce fut qu’un “minoritaire né”.

A la question : “comment te situes-tu par rapport à la bourgeoisie” l’auteur de la Promesse de l’aube répondait avec l’esprit de dérision habituelle qui le caractérisait : “Dedans. J’essaie simplement de garder le nez dehors, et je prends des bains. Je me connais très bien sociologiquement : je suis un bourgeois libéral à aspirations humanisantes et humanitaires du genre Vendredi, hebdomadaire des années 30, et il s’agit toujours de moi lorsque l’extrême droite ou l’extrême gauche parlent “d’idéalisme bêlant” ou “d’humanisme bêlant”. J’appartiens donc à la tribu de ceux que GORKI appelait les clowns lyriques faisant leur numéro de tolérance et de libéralisme dans l’arène du monde capitaliste... Politiquement, j’aspire au socialisme “à visage humain”, celui qui a accumulé tous les échecs mais n’a cessé de montrer la seule direction de marche qui me paraît digne d’être suivie.

En mai 1968, GARY qui l’année précédente avait accepté un poste de chargé de mission pour les affaires culturelles en liaison avec l’inamovible André MALRAUX démissionnera et prendra fait et cause pour les étudiants. C’est peu dire que cette attitude ne plaira pas dans le milieu gaulliste où l’on trouve GARY désinvolte et indiscipliné.

Au sein du Gaullisme, GARY fait souvent cavalier seul. C’est sa plus grande différence avec MALRAUX. Celui-ci est Ministre tandis que celui-là cavalcade sur un domaine difficile à délimiter qu’il est seul à bien connaître et qu’il appelle sa liberté. Lors de son passage au Cabinet du Ministre de l’Information Georges GORSE, GARY n’aura de cesse de faire lever l’interdit qui pesait sur la Religieuse de Jacques RIVETTE d’après l’oeuvre de DIDEROT.

GARY comme il le déclarera lui-même à diverses reprises est un minoritaire-né. Il fait figure dans le Gaullisme de franc-tireur. Ni de l’avant, ni de l’arrière-garde, résolument à l’écart. Face aux politiques qu’il n’aime guère et qui le lui rendent bien, GARY c’est en fait une manière de penser terroriste dont l’humour saccage les belles valeurs établies. Il préfère prendre ses distances avec un microcosme qui ne lui sied guère. La politique lui parait incompatible avec la littérature, irrespectueuse, insolente, provocante même par essence “oeuvre de solitude” et “recherche de vraies valeurs”.

Il déclarera lapidaire : “j’ai joué mon rôle acide” évoquant son passage dans les arcanes du Gaullisme.

A Pierre LEFRANC, ancien chef de cabinet du Général qui lui demandait au cours de l’année 1970 d’écrire un livre sur l’homme du 18 juin, GARY répondra : “Non je ne peux pas, je ne dois pas écrire ce livre parce que je ne suis pas assez français”. Etrange boutade d’un français de longue date, d’un Français libre qui plus est mais qui devant De Gaulle - seulement devant lui - retrouve le complexe de son passé d’immigré et le sentiment profond de son étrangeté. Sans doute pense-t-il qu’il faut être français depuis toujours, catholique pour se lancer à la poursuite d’un tel personnage, peut-être songe-t-il qu’il vaut mieux s’appeler André MALRAUX.

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  • Diplomate anti-conformiste
Sa mère dont il n’aura de cesse d’accomplir les rêves et de venger les humiliations le lui avait prédit : “Tu seras un écrivain français, tu seras Ambassadeur de France, tu auras la légion d’honneur”.

GARY, puisque tel était le voeu, l’exigeance de NINA sera diplomate. Ici encore, un diplomate atypique.

Aucune jaquette de ses livres n’omet de rappeler qu’il a mené trois carrières bien remplies : aviateur, diplomate, écrivain. A partir des années 60, seul l’écrivain survit. De quels cadavres anonymes GARY meurtrit-il sa mémoire ? Deux fantômes gisent enterrés comme l’amant de Lady L. dans son coffre à souvenirs. L’un très officiel, présent dans de nombreux romans et diplomate, l’autre, incognito, muet, étouffé par le Compagnon de la Libération est aviateur.

La Cinquième République aurait pu offrir à GARY une ambassade. D’autres moins anciens dans la chevalerie ou bien récemment convertis ne se génèrent pas pour aller carrément à la soupe. Il n’en fera rien. Il choisit même ce moment pour délaisser la Carrière. Il admettra quelques années plus tard être demeuré trop longtemps diplomate : “J’aurais dû écrire beaucoup plus, j’ai dix ans de retard sur mes rêves”.

Ses fonctions avaient été essentiellement représentatives. Il n’occupa pas de poste de nature politique mais ses expériences avaient été riches tant par le prestige qu’elles procurent que par les marques indélébiles qu’elles laissent dans les sensibilités trop investies.

Pourquoi la diplomatie ? Les raisons sont multiples et de tradition pour ceux qui ambitionnent une carrière d’écrivain. Si elle est l’art de la guerre par d’autre moyens, on doit retenir l’explication d’un GARY s’engageant dans la Carrière pour servir une cause, celle d’une Europe en paix, délivrée de ses exclusives et des tentations de la violence. De la France Libre au Quai d’Orsay en passant par son roman Education européenne, c’est bien la même fidélité à l’espérance humaniste d’une communauté universelle, respectueuse de la dignité de chacun qui se perpétue.

La réalité, certes, s’était montrée plus brutale et même parfois écoeurante. Difficile de rêver l’homme et de cotoyer à l’ONU VICHYNSKI, le procureur des procès de Moscou. Chargé de défendre la position française sur la question coloniale, GARY avait lui-même vécu cette dichotomie qui fissure la conscience. Faute d’épouser les instructions ministérielles, il s’en était souvent sorti par le cynisme provocateur et la bouffonnerie. Mais, en 1954, après le rejet du projet de Communauté Européenne de Défense, obligé de soutenir une autre politique, il avait craqué et obtenu trois mois de congés.

Voyons en quels termes GARY décrit le statut existentiel du diplomate : “Ce métier, par le privilège d’immunité qu’il confère fait vivre en marge. Le devoir d’analyser froidement pousse à voir les situations humaines sous un aspect théorique de “problème” et guère sous celui de la souffrance”. Il écrit encore : “La règle du jeu était la distanciation, le Quai d’Orsay était sans tendresse envers les ambassadeurs qui s’identifiaient par trop avec les heurs et malheurs du pays où ils étaient accrédités. Après tout, ils ne représentaient que la France”.

De façon plus crue, il affirmait lors d’une interview : “Les diplomates vivent dans le monde entier sous une cloche de verre. Protégés, hors jeu. Autour d’eux, c’est la révolution, la famine, l’horreur. Cet état finit par les miner intérieurement”.

Ces hommes penchés sur les problèmes du monde en sont en fait, séparés et finissent bientôt par être coupés d’eux-mêmes, divisés, brisés. Ou ils finissent momifiés, dans cette atonie caractéristique des ministres saturés de protocoles, tout aussi ennuyés par la visite de DACHAU que par un gala à l’Opéra.

GARY tenait que “les idéalistes ne devraient pas avoir le droit de représenter leur pays à l’étranger : ils ne peuvent absorber que des doses très limitées de réalité, de préférence avec du gin”.

La Carrière a eu, à tout le moins, l’avantage de nourrir l’oeuvre littéraire. Romain, par devoir de réserve, signera alors qu’il est encore fonctionnaire sous pseudonyme un récit intitulé “L’homme à la colombe” qui témoigne de l’inexorable pourrissement d’un grand rêve humain. Il s’agit d’une satire féroce des Nations Unies concue non par un partisan d’une jungle internationale où prédomine la force mais par un homme qui croyait avec ferveur à un monde réconcilié où règnerait la célèbre colombe de la paix parmi les hommes de bonne volonté. De cet idéal planétaire né des horreurs de deux guerres mondiales, que reste-t-il ? Un luxueux gratte-ciel de verre où les cris des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes se perdent dans un dédale de bureaux, d’ascenceurs, de lignes téléphoniques, de notions, discours, proclamations, résolutions mort-nées. Le rôle de l’ONU n’est pas de prendre des décisions ni d’intervenir efficacement. Sa vocation est, je cite “moins de résoudre les problèmes que de durer plus longtemps que ceux-ci”. Puissance de l’impuissance dont vivent fort bien quelques milliers de fonctionnaires internationaux et fort mal plusieurs millions de crédules. Il ne faut surtout pas croire que ce sont les produits manufacturés qui rapportent le plus. SINIBALDI, pseudonyme de GARY pour l’occasion, écrit : “les meilleurs articles d’exportation et de consommation, ce sont les pieux mensonges, les grands mots creux, les belles idées sans contenu pratique. Là où il n’y a pas de prix de revient, le marché est illimité il n’y a pas de saturation, les peuples sont toujours preneurs”.

On comprend que son anti-conformisme viscéral suscitait de la part de sa hiérarchie une allergie rédhibitoire. Maurice COUVE DE MURVILLE qui le détestait se chargera de mettre un terme à son avancement et le dégoutera à jamais de la diplomatie. Avec son allure de clergyman, sa raideur, sa gravité, le chef du Quai d’Orsay ne ressentait que de l’antipathie pour Romain.

Lorsque celui-ci tenta de revenir dans la Carrière, le chef du Quai d’Orsay s’employa à faire échec à son projet : “Qu’est-ce que c’est que ce rastaquouère, ce mari d’actrice, ce tocard, qui prétendait en plus représenter la France éternelle ?”

Dans son livre autobiographique, GARY ne lui consacra que quelques lignes. Lors d’une visite du ministre aux Etats Unis, celui-ci se rend sur la côte ouest où son Consul Général l’emmène à Disneyland et le regarde tourner sur des chevaux de bois...
* * *
  • Juif déjudaïsé
Fils imaginaire d’un acteur russe du muet et d’une mère juive, le petit GARY ne sera nulle part chez lui, ni dans la Russie natale quittée, ni dans la Pologne traversée, ni à Nice où il fait ses études, ni dans les bombardiers de la France Libre, ni à Hollywood, ni dans sa tête pleine d’identités multiples, éclatées, meurtries.

La judéité de GARY participe également du paradoxe entrevu chez le Gaulliste, le diplomate, et que confirmera au soir de sa vie l’apparition d’un autre lui-même en la personne d’Emile .

A François BONDY qui lui demande pourquoi en 1935, à l’Université de Varsovie, il allait s’asseoir sur les bancs spéciaux réservés aux polonais juifs alors qu’il était indiqué qu’il était français et catholique, Romain ne répond pas par une déclaration d’appartenance mais par l’expression d’un choix volontaire : “Je suis un minoritaire-né. A l’Université de Varsovie, j’allais m’asseoir à côté des minoritaires. Les plus forts, je suis contre”.

Lorsque BONDY le poussant dans ses retranchements lui demande ce que représente pour lui le fait d’être juif, GARY répond sur le mode provocateur qui lui est cher :

C’est une façon de me faire chier.”

D’emblée, voilà tracé le rapport contradictoire et paradoxal de GARY au judaïsme. Caustique, provocateur, pudique et fidèle. Rapport fait d’amour et de refus qui traduit ses réticences à se laisser enfermer dans un quelconque ghetto, lui qui ne se reconnaît que dans les communautés volontaires telles celles de la France Libre.

De sa première à sa dernière oeuvre pourtant se constitue une véritable galerie de personnages qui témoignent comme les autres de sa blessure existentielle devant la laideur du monde réel mais qui plus spécifiquement sont porteurs d’une longue mémoire marqués par le blessure jamais cicatrisée de la Shoah et dans les derniers romans, héritiers de valeurs essentielles pour GARY et que dans un prisme parfois personnel, il associe au judaïsme.

Quête où la tendresse se mêle à l’ironie, où le devoir de mémoire se traduit par une démarche réparatrice qui consiste à redonner dans l’écriture une vie fictive à des êtres disparus, à faire entendre leur voix, à faire résonner leur langue avec une fidélité ventriloque ou tout simplement à les nommer, acte premier de la lutte contre l’oubli.

Il y a dans l’oeuvre de GARY très peu d’allusions à son ascendance juive. Elle n’est pas masquée, simplement elle est très sobrement énoncée. Dans la Promesse de l’aube, le roman qui avec la Nuit sera calme est le plus proche de l’autobiographie, le narrateur évoque par bribes ce qu’il sait du passé de sa mère, Nina KACEW, fille d’un horloger juif de la steppe russe, très belle, adolescente ayant choisi le métier d’actrice et quitté sa famille à l’âge de 16 ans.

Pour beaucoup d’écrivains juifs, l’évocation du judaïsme est souvent un travail de la mémoire, un retour à l’enfance, à l’épaisseur du vécu. Voyez Vladimir JANKELEVITCH, désigné comme le penseur excessif de la Mémoire, qui écrivait en 1986 : “Les hommes de notre génération se sentent porteur d’un doux et inavouable secret qui les séparent de leurs enfants”.

Il semble qu’il y ait chez GARY un retentissant silence sur sur sa judéïté, sur cette dimension de son enfance et les souvenirs douloureux ou humiliants qui y sont associés. Il ne se réfère jamais à une expérience personnelle de la judéité. Il fait parler et parfois même “il parle” des personnages juifs mais sans assumer un “je” qui le représente. Ils le représentent toutefois, ne lui en déplaise.

Les jeunes héros de ses premiers romans présentent bien des caractéristiques communes: résistants, saltimbanques, magiciens, marginaux, prodiges de la mémoire ou lunatiques, ils sont tous porteurs d’une différence et d’un ferment de révolte contre l’ordre établi et le monde tel que les autres l’acceptent.

C’est souvent dans cette lutte pour défendre leurs rêves qu’ils rencontrent des personnages juifs, inscrits dans une histoire et une tradition qui, sur bien des plans, vont contribuer à leur éducation et à leur apprentissage.

La Promesse de l’aube contient un court épisode qui illustre pleinement la mission de témoignage,
Romain Gary et sa mère  Mina Owczynska
La scène se passe à WILNO. Sa mère Nina vient de clamer devant tous les locataires goguenards de son immeuble que son fils sera - nous avons déjà rencontré cette prémonition “Ambassadeur de France, Chevalier de la Légion d’Honneur, grand auteur dramatique”. Alors que cerné de ricanements au comble de l’humiliation, le petit Romain pense à se suicider, l’un des locataires de l’immeuble, petit homme effacé à la discrétion de souris l’aborde avec considération, lui dit qu’il croit aux prédictions glorieuses de sa mère, lui offre des bonbons et des soldats de plomb puis lui présente une étrange requête :

Eh bien quand tu rencontreras de grands personnages, des hommes importants, promets-moi de leur dire”

Une flamme d’ambition insensée brilla soudain dans les yeux de la souris

Promets-moi de leur dire, au numéro 16 de la rue Pohulanka à WILNO, habitait Monsieur PIEKIELNY”.

L’enfant devenu adulte et célèbre, s’acquittera de sa mission et transmettra le message du petit homme lui conférant par son témoignage une sorte d’existence posthume.

A la fin de la guerre, GARY qui était parti continuer la lutte en Angleterre se trouve un beau jour figé au garde à vous à côté de son avion lors d’une visite de la reine. Il est en train de répondre à une question portant sur ses origines quand soudain transporté par un mouvement intérieur irrépressible :

Et puis... ce fut plus fort que moi. Je crus presque voir le petit homme s’agiter et gesticuler, frapper du pied et s’arracher les poils de sa barbiche, essayant de se rappeler à mon attention. Je tentais de me retenir mais les mots montèrent tous seuls à mes lèvres et décidé à réaliser le rêve fou d’une souris, j’annonçais à la reine à haute et intelligible voix :

- au numéro 16 de la rue GRANDE-POHULANKA, à WILNO, habitait un certain Monsieur PIEKIELNY” .

De toute évidence, GARY exprime ici le lien indéfectible entre passé et présent. Mieux, il montre comment le passé investit le présent, empiète sur son territoire. Comment pour ceux qui ont vécu cette épreuve, elle reste toujours possible, en suspens, re-jouable en une redite de l’histoire ou en un terrifiant théâtre intérieur. Ce qui caractérise les survivants, n’est-ce pas au fond l’impossibilité d’oublier, de croire au cauchemar terminé.

Au soir de sa vie, les racines juives de GARY remontent à la surface. Jadis enfouies, enterrées, elles se feront de plus en plus visibles, de plus en plus puissantes. Gengis COHN, Madame ROSA, héroïne de LA VIE DEVANT SOI incarnée par Simone SIGNORET, Monsieur SALOMON, ex-roi du prêt-à-porter et du pantalon dont Jeannot, le chauffeur dira qu’il n’avait jamais “vu un mec aussi décidé à ne pas mourir que lui” : les personnages de la vieillesse, rescapés des rafles et des chambres à gaz, portant toutes les stigmates des ans et des misères, viennent sur le devant de la scène plaider pour une humanité qui leur semble, en dépit de tant de confort ou de richesse, plus en péril que jamais.

Contrairement à William STYRON, son ami américain, dans la maison duquel il vient d’achever son dernier , dans le Connecticut, GARY ne veut ressusciter aucun pogrom ni aucun holocauste. Il ne veut pas écrire le roman d’AUSCHWITZ. Tandis que STYRON dans le CHOIX DE SOPHIE retrace la vie d’une femme juive dans un camp de concentration, lui préfère s’en tirer comme chaque fois qu’un sujet le blesse par un humour froid, un humour de Roi Salomon, sorte d’esprit de contradiction à rebours des réactions de tout un chacun, même de ceux qui devraient former son propre clan.

Aussi violent à l’égard de ceux qu’il appelle dans “LA NUIT SERA CALME” “Les racistes maniaques d’Israël”, c’est-à-dire “les fanatiques sionistes” qu’à l’égard des anti-dreyfusards, racistes antisémites, il se veut lui-même libre, en marge, détaché de tout sectarisme et même, comme Jean SEBERG, de tout racisme radical.

Ici encore, l’ironie dévastatrice est présente qui constitue le seul moyen de supporter le monde et de se défendre contre ses agressions. Elle n’éteint pas l’espoir de GARY. Devant l’absurdité de l’existence, la lutte peut sembler vaine et l’avenir incertain mais GARY place la condition humaine au-delà de tout dogmatisme et voue à toute forme de vie un respect proche de la foi.

Je cite :
Je me reconnais instantanément dans tous ceux qui souffrent et j’ai mal dans toutes leurs plaies. Cela ne s’arrête pas aux hommes mais s’étend aux bêtes, et même aux plantes. Par contre, il m’est assez indifférent de penser qu’on tue des poulets. Je n’arrive pas à m’imaginer dans un poulet” .

Vous l’aurez noté, l’humour est toujours présent qui vient arracher à une réflexion trop grave sa note moqueuse et dérisoire. Mais GARY ne risque pas, comme Salomon “d’attraper le rictus à force de faire dans l’ironie”. Si son oeuvre ne trouve pas de Dieu salvateur, elle tend à nous montrer que la réponse se trouve dans l’homme. La foi n’est pas du côté de la religion, et le secours doit être recherché du côté de l’être humain, ce double solitaire qui erre à vos côtés.

L’être humain est fragile, il est mortel, aussi mieux vaut pour lui envisager la vie avec humour afin de désacraliser l’intarissable certitude de la mort.
A la fin de sa vie, ses personnages s’enracinent dans ses origines, ils sont de plus en plus vieux et de plus en plus juifs comme  (son double) et lui-même. Parmi tous ces portraits romanesques, le Juif aura toujours représenté l’homme qui souffre ou qui a souffert, pas plus qu’un autre sans doute mais d’une manière plus exemplaire. C’est dans ses livres, un prototype d’homme mais plus chargé qu’un autre d’histoire et de légende. Il en fixe un type très particulier, avec une forme d’esprit, comme une forme de pied-de-nez dont GARY peut se moquer sans passer pour raciste puisqu’il est en somme un miroir de lui-même.

Au total, GARY qui hait les ghettos aura toujours refusé de se laisser enfermer avec d’autres dans le ghetto de la judaïté : “Toute mon œuvre explique-t-il pour les lecteurs de l’Arche est la recherche de l’humain fondamental, de l’humain essentiel.” Le Juif “le cas extrême de l’homme” ainsi que le définissait Arthur KOESTLER - c’est comme l’enfant prodige, musicien, le baron ou le saltimbanque jongleur et marcheur sur fil, une figure familière des romans de GARY pour lequel il éprouve certainement une tendresse particulière et qui parle avec dérision, comique souvent, de ses angoisses et de ses tourments.

Mon propos ne se voulait certes pas exhaustif. J'aurais pu esquisser un rapprochement entre l'engagement et l'œuvre de Gary et celle de Camus, témoignant d'une éthique commune.

Gary et Camus liés par une amitié indéfectible. Gary qui concluait en 1962 sa préface pour l'édition américaine de La Peste en ces termes:

" Je me souviens du sourire de Camus et de la gravité de son visage - les deux expressions se succédaient parfois en quelques secondes - bien mieux que de sa conversation. Maintenant que sa voix s'est tue, les mots ne me font que mieux sentir à quel point elle me manque. Il me semble toutefois me rappeler qu'il disait.... non, en fait rien de bien important. Juste qu'il est des vérités qui valent qu'on meurt pour elle, mais aucune qui valent qu'on tue en leur nom."

J’ai souhaité en espérant y avoir plus ou moins réussi mettre l’accent sur un certain nombre de contradictions que le parcours et l’œuvre de GARY ont révélé. Il y aurait encore beaucoup à dire.

* * *

Quand germe l’idée d’ et la mystification qui s’en est suivie - GARY se paiera le luxe d’empocher sous ce pseudonyme un second prix Goncourt pour LA VIE DEVANT SOI, dix neuf ans après avoir été couronné une première fois - l’écrivain est las de son image de héros, coureur d’océan et de jupons. Le romancier n’a pas pu tout dire à travers les déguisements de ses créatures. Il y a mieux pour un auteur que d’inventer un personnage. Le jeter dans la vie même. Son cousin Paul PAVLOWITCH se prêtera au jeu. La fiction a dépassé la réalité pour de bon. Le démiurge égale Dieu. Toutes les revanches à la fois !

Le 2 décembre 1980, jour de pluie sur PARIS, GARY se tire en fin d’après-midi une balle de revolver dans la bouche. Il avait ce jour là acheté une robe de chambre rouge. Quand on veut ménager ceux que l’on aime et qui vont découvrir votre cadavre, mieux vaut porter un vêtement sur lequel le sang se remarque moins note Jean-Pierre ENTHOVEN.

La mort d’un homme est beaucoup trop grave quand elle est choisie pour la réduire à des raisons avouées ou supposées, petites ou grandes, accidentelles ou proprement philosophiques. Une seule certitude. Romain GARY ne s’est pas tué sur un coup de cafard. Suicide de raison et de lucidité folle quand on fait le tour de tout et qu’on n’en peut plus d’exister.

Ecoutons Alexandre Diego, son fils :

Mon père estimait qu’il n’avait plus rien à construire, ni à dire, ni à faire. Son oeuvre était achevée, il n’avait pas de roman en cours. Il m’avait amené jusqu’à mon bac que j’ai passé l’année précédente. Il estimait que j’étais devenu un homme. Alors il est parti”.

Six mois après son suicide, dans un ultime opuscule posthume, GARY “tuait” Emile  et renaissait de ses cendres. GALLIMARD publiait un texte écrit le 21 MARS 1979 sous le titre “VIE ET MORT D’EMILE ”.

Dans ce testament bref et tranchant comme une lame, où les critiques chercheraient en vain la trace d’une démission souligne Dominique BONA, il donne le plein sens de sa mascarade et conclut ainsi lui-même parfaitement lucide et maître de son destin :

Et les échos qui me parvenaient des dîners dans le monde où l’on plaignait ce pauvre Romain GARY qui devait se sentir un peu triste, un peu jaloux de la montée météorique de son cousin Emile  au firmament littéraire, alors que lui-même avait avoué son déclin dans « Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable. Je me suis bien amusé. Au revoir et merci”. Ultime mensonge, nul ne s’est moins amusé.

Au pied de son lit, GARY avait laissé une lettre qui s’achevait ainsi :

Alors pourquoi ? Peut-être faut-il chercher la réponse dans le titre de mon ouvrage autobiographique “LA NUIT SERA CALME” et dans les derniers mots de mon dernier roman.

A propos précisément de cet ouvrage signé GARY “LES CERFS VOLANTS”, Romain déclara quelques mois avant d’en finir :

Je n’arrive pas toujours à appliquer à ma vie les préceptes de mes livres, mais tout ce livre est l’histoire de gens qui ne savent pas désespérer”.

Alors, tant que nous serons quelques-uns à lire les livres d'un homme qui a toute sa vie déjoué les préjugés, déclaré son insoumission aux idées reçues et aux dogmes, qui a su inventer au point de se réinventer lui-même et n'être jamais devenu cynique ou même pessimiste ; nous serons quelques-uns, Monsieur GARY à croire, nous serons quelques-uns à croire encore en la "Promesse de l'aube".

P.: B.:
LV 17.05.2017


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