CULTURE  

Les rapports Science - Société
- S.D -
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La recherche scientifique est une activité centrale de nos sociétés modernes. Son développement, au même titre que la production artistique, est considéré comme un élément fondamental de l’identité culturelle et de développement de civilisation. Aristote disait d’ailleurs : « c’est par l’expérience que les sciences et l’art font leur progrès chez les hommes ». La notion de progrès – si chère en maçonnerie - est naturellement la pierre angulaire de toute démarche scientifique. Les innovations technologiques qui en découlent sont de nos jours par ailleurs un enjeu politique et économique dans la compétition directe entre les nations (ou les grandes entreprises), comme dans le déploiement du «soft power »,ou stratégie d’influence collective.

La science est aussi source de grande controverse, oppositions parfois violentes sur la dimension morale,éthique, ou les contradictions qu’elle affirme – preuves scientifiques à l’appui – avec les dogmes religieux. L’augmentation de la connaissance est une valeur louable en soi, et est d’ailleurs par exemple – avec la réduction de la souffrance –  un élément central de la vertu bouddhique. Mais souvent, certaines questions morales soulevées par une recherche nécessitent des justifications solides pour trouver une légitimité. Et même parmi les chercheurs toutes les pratiques scientifiques ne font pas l’unanimité. Il devient de plus en plus nécessaire d’encadrer l’expérimentation par des textes plus ou moins contraignants. La société cherche donc des compromis entre les opinions pour offrir le maximum de bénéfices du développement technologique tout en prenant en compte certains des avis et valeurs publiques de l’époque.  

Deux intérêts fondamentaux semblent donc s’affronter : la société qui dépends de la recherche scientifique pour son développement, et la science qui n’est pérenne qu’avec le soutien des états et/ou du public.

La majorité des scientifiques actuels ne sont pas formés à la vulgarisation au grand public ou à la communication médiatique. De puissants lobbies sont souvent les intermédiaires entre la science et le public ou la science et les décideurs : parfois pour en soutenir les activités, souvent pour dénoncer certaines recherches, à tort ou à raison. Néanmoins, on observe dans l’ensemble du monde occidental une ouverture scientifique de plus en plus organisée et une sensibilisation des chercheurs à la communication.

D’un point de vue historique et même géographique, on observe un spectre extrêmement large de cas de figures dans les interactions entre science et société. Elles vont de l’extrême suspicion des scientifiques, mis au banc de la société, à une intégration presque complice où l’activité scientifique est perçue comme une source de fierté nationale. Le sujet de cette planche est extrêmement vaste. L’objectif se limite à garder une idée d’ensemble et à aborder un certain nombre d’évènements ou de périodes charnières dans les rapports entre le monde scientifique et la société qui l’abrite ; des premières civilisations à nos jours.

Notre tradition scientifique occidentale prend ses origines dans la Grèce ancienne. Nous y avons puisé notre « méthode scientifique ». Selon Aristote : « la science accroit la sagesse des hommes en prenant en compte ce qui les précède ». La science a été très tôt acceptée comme un aspect central de développement des civilisations et comme un moyen de faire bénéficier la communauté. Cela est valable dans la Grèce ancienne et l’empire Romain, autant que dans les civilisations Arabe, Perse, ou particulièrement chinoise (qui avait déjà il y a des milliers d’années des organismes de recherche – principalement fondamentale – étatisé).

Revenons à la civilisation gréco-romaine, où l’architecture et l’ingénierie en particulier laissent de nombreux témoignages du bénéfice sociétal de l’application des technologies. Cela concerne toutes les activités humaines, civiles mais aussi militaires comme en témoigne par exemple la défense de Syracuse par Archimède en 212 avant notre ère.

La chute de l’empire romain fait entrer l’Europe dans une période de plusieurs siècles qui freine les développements scientifiques. Instabilité et insécurité rendent les échanges complexes et les savants deviennent quasi-exclusivement des membres de sociétés ecclésiastiques plus ou moins autarciques et fortifiées. Le monde religieux reste longtemps l’unique terreau possible du développement scientifique avec toutes les contraintes de dogme qui pèsent sur ses membres. L’ingénierie (au service de la guerre en particulier) et l’architecture (au service de la guerre comme du religieux) sont néanmoins concentrés dans des guildes de plus en plus organisées et indépendantes. Nous en tirons en franc-maçonnerie énormément de symboles et un ancrage, presqu’un héritage, profond dans notre civilisation.

Globalement néanmoins on observe une très forte suspicion se développer au moyen âge entre la religion (catholique) et la science. Les trafics de cadavres servant à étudier la médecine et l’atrocité des peines encourues pour de telles pratiques est un bon exemple du carcan emprisonnant la connaissance. Dans le même temps, la civilisation arabe connaît un âge de lumière, de connaissance, d’échanges et de développement scientifique. La première université arabe voit le jour (selon certaines estimations) en 877 : Université Al Quaraouiyine à Fès au Maroc. En Europe chrétienne et à la même époque apparaît l’école de médecine de Salerne dans le Mezzogiorno en Italie, puis 2 siècles plus tard l’université de Bologne suivie d’autres centres de savoir à partir du 12è siècle.

Dans la péninsule ibérique en pleine « reconquista », le cas unique de Tolède est particulièrement intéressant puisqu’après sa reconquête par les chrétiens, les trois religions présentes (juive, chrétienne et musulmane) continuent de coexister et de partager des connaissances académiques. Cela nous renvoie à la notion de concorde – si importante en maçonnerie – où se confronter sur les idées tout en se respectant est une condition fondamentale du progrès.

Malgré ce fleurissement de penseurs en Europe, l’intégrisme extrême, cristallisé dans l’inquisition (en particulier en pays cathare, puis largement diffusé ailleurs en Europe) reste extrêmement contraignant pour le développement scientifique. La « croyance alternative »– même si la logique et l’expérimentation prouvent sa  véracité – reste inacceptable si elle contredit l’interprétation officielle d’un texte sacré. Occasionnellement (et plus tard), l’alchimie a été acceptée comme une pratique compatible avec la foi chrétienne.Mais les avancées scientifiques des Européens avant la renaissance restent principalement l’oeuvre des « infidèles », juifs ou musulmans, et principalement ceux installés au delà de l’emprise politique des papes. La renaissance offre progressivement à la science plus de liberté pour se développer, même si on voit en 1633 avec le procès de Galilée que l’Europe catholique des lumières reste violemment réfractaire à toute découverte scientifique qui change radicalement notre conception du monde et de son fonctionnement.

A la fin de la renaissance, l’Europe commence à se scinder du point de vue de la religion, avec la traduction de la bible en langue vivante (début du 16è siècle par Martin Luther) et la remise en cause des incohérences entre le dogme religieux et le mode de vie des prélats. Soudainement, des états rejettent le catholicisme sans être éradiqués (comme l’ont été les hérésies – cathares ou autres – dans le passé). Il faut donc se résoudre à interagir avec des « infidèles », accepter des échanges avec eux – commerciaux ou autres – et de fait la pensée autorisée n’est plus une pensée universelle et unique. La vérité alternative existe. D’ailleurs les états protestants (qui s’empressent de recréer une hiérarchie religieuse si combattue par Luther) se montrent dans l’ensemble beaucoup plus modernes dans leur organisation sociale. Les nobles fréquentent beaucoup plus les bourgeois, et la relation aux découvertes scientifiques y est moins intrusive. Cela nous renvoie aux mélanges sociaux possibles en loge ! La propriété intellectuelle et la brevetabilité s’y développe de façon plus juste que – par exemple – les privilèges royaux octroyés de façon subjective par le roi de France au travers de l’académie des sciences. Les découvertes se succèdent (imprimerie, microscopes, etc) ainsi qu’une volonté d’avancer vers des nomenclatures communes : les unités de mesure, ou la transcription par Lavoisier des symboles alchimiques en éléments chimiques unifiés, qui est déjà très proches de ce que fera bien plus tard Mendeleïev avec son tableau périodique des éléments.

Nous arrivons progressivement à ce que j’appellerai un âge « romantique » de la recherche scientifique. Les chercheurs sont relativement libres dans leurs travaux – qui sont principalement jugés par leurs pairs au niveau international (sur la base de présentations publiques et d’ouvrages écrits) et très peu contraints par les pouvoirs politiques ou religieux. Je précise que le jugement académique par les pairs se veut être un accompagnement constructif dans la quête de connaissance. Le parallèle avec la liberté maçonnique (de conscience et de pensée) et mon expérience d’apprenti-maçon (on le reste toujours) me semble appartenir à une même logique. La science du 19è et du début du 20è siècle se donne comme finalité le bien être de l’humanité, son progrès. Le testament d’Alfred Nobel (une personnalité par ailleurs très décriée de son vivant) semble en être l’apogée.

La première guerre mondiale montre une rupture profonde avec l’époque précédente. Les grandes puissances, empêtrées dans une guerre durable qui épuise leurs ressources se mettent à chercher des solutions scientifiques à des problèmes de stratégie militaires. Fritz Haber est un exemple terrible de ce changement de paradigme. Par patriotisme, ce chimiste juif développe la chimie du chlore jusqu’à obtenir les premiers gaz de combat. Il est félicité par le Kaiser et obtient un an de salaire supplémentaire en remerciement de son invention. En 1918, c’est scandaleusement un prix Nobel qui lui est octroyé pour son travail scientifique sur les gaz chlorés. On oublie trop souvent son épouse, Clara Immerwahr, également chimiste, qui se suicide faute de pouvoir convaincre son mari de pratiquer la science dans le but d’aider l’humanité ; information occultée par la propagande de guerre. Depuis lors, aucune guerre n’a été concevable sans un effort scientifique et technologique. Armes et science sont intimement liées aujourd’hui.

Globalement, les deux guerres mondiales ont retiré le contrôle éthique et moral à la communauté scientifique. Les scientifiques allemands en 1945 deviennent une sorte de trophée de guerre dont le partage est âprement négocié entre les vainqueurs. Beaucoup de ceux dont un rôle inacceptable dans les camps de concentration est avéré sont intégrés aux communautés scientifiques des super-puissances ; le silence de leurs sociétés tutrices en échange de services scientifiques loyaux. Les scientifiques deviennent – souvent malgré eux – des outils idéologiques de la guerre froide. La politique a donc repris au 20è siècle une forme de contrôle sur la science. La recherche fondamentale est souvent reléguée à une place secondaire (la France d’une certaine façon est un contre-exemple intéressant). La dimension économique prend aussi une importance extrême, même si les premiers brevets en hollande ou en Italie de la renaissance favorisaient déjà ces enjeux. Le politique et l’économique décident seuls des domaines de recherche prioritaires. On a vu avec la récente épidémie d’Ébola à quel point cette maladie dont on connaît le danger depuis longtemps a été mal anticipée ! Nous avons   soudainement décidé de mettre en urgence des moyens de recherche pour sauver quelques infirmiers et médecins infectés… Nous avons pris conscience que le laboratoire P4 à Lyon est une structure unique sur notre continent (en dehors des laboratoires militaires). Nous avions des dizaines d’années pour nous pencher sur le problème – depuis Marbourg (1967) en RFA et les récurrentes émergences d’épidémies de fièvres hémorragiques en Afrique – et il fallait soudainement trouver un traitement en quelques mois. L’investissement suffisant et de longue haleine nécessaire à garantir le progrès et à répondre aux enjeux de bon sens peine malheureusement à exister face à la recherche de bénéfices immédiats dans la marchandalisation des progrès. La solvabilité des populations que l’on choisi de soutenir, ou leur nombre (dans le cas de maladies rares par exemple) prend le pas sur la recherche du bien commun, de progrès partagé, de sécurité pérenne ou de solidarité.

Les années de guerre froide montrent aussi une tentative par la société civile de reprendre la main sur des enjeux scientifiques et environnementaux.
  L’émergence de la bioéthique comme discipline académique dans les années 70 ou la création d’immenses lobbies comme Greenpeace en sont la cristallisation. L’époque où la science – sous contrôle de la politique – était imposée à la société est révolue, et les citoyens des pays occidentaux se retrouvent de plus en plus à rechercher des solutions scientifiques à leurs problèmes. L’explosion des biotechnologies depuis les années 90 donne un climat ambigu qui mélange une certaine captivation pour les avancées médicales ou environnementales, autant qu’une méfiance des abus (tel le débat sur les OGMs). La technologie avance bien plus vite que la loi, et même que la capacité d’intégration des citoyens. Elle engendre des clivages générationnels. En parallèle, certains des lobbies les plus puissants sont en mal de causes à défendre puisqu’ils ont déjà gagné sur leurs revendications originelles. La suspicion qui va de pair avec le rythme effréné des découvertes scientifiques est un terrain favorable pour galvaniser un certain public et préserver un pouvoir d’influence qui est devenue la raison d’être de ces lobbies. Dans mon expérience personnelle sur la recherche sur les cellules souches embryonnaires, les deux opposants les plus virulents et les plus puissants aux développements médicaux dont j’étais l’avocat étaient le Vatican (fidèle à son dogme sur le respect de la vie humaine à tout stade de développement) et Greenpeace – Allemagne (qui était opportuniste sur la sensibilité du public allemand – hérité de la seconde guerre mondiale – concernant toute recherche sur l’homme).

 Les choses avancent vite, et nombreuses ont été les planches dans ma loge mère et probablement tout autant dans cet atelier, qui parlaient des problèmes climatiques. La sphère politique – trainée par la pression associative et citoyenne – commence progressivement à vouloir s’approprier le sujet.

On a observé également plusieurs cas intéressants où la recherche prenait le premier rôle, avec plus ou moins de succès. Le mouvement français « sauvons la recherche » en 2003, suivi par 2/3 du personnel scientifique du pays (soit 74.000 chercheurs) et plus de 230.000 citoyens est une formidable illustration de ce phénomène. Des actions similaires, bien que moins spectaculaires se sont déroulés par exemple dans l’Italie de Berlusconi.
La campagne présidentielle Française de 2007 a vu un candidat indépendant (à l’époque) regrouper beaucoup de scientifiques autour de sa candidature et imposer aux autres de souscrire à une charte environnementale : Nicolas Hulot. L’union Européenne a de nombreuses fois relevées une explosion de l’intérêt de ses citoyens pour des enjeux scientifiques (et pas seulement le climat).

Il est impossible aujourd’hui de savoir comment va évoluer les rapports entre science et société dans le monde occidental, mais il semble évident que la science – longtemps mise sous la tutelle du politique – gagne en indépendance et en soutien populaire. Devenir un citoyen averti impose aujourd’hui de s’intéresser à de nombreux sujets en particuliers scientifiques, comme en témoigne les révisions des lois françaises de bioéthique en 2011 et 2013. Ce sont encore une minorité des citoyens qui s’équipent des outils et des connaissances nécessaires pour exercer ce rôle citoyen, mais c’est loin d’être une quantité négligeable. La diversité et les thèmes d’étude des commissions maçonniques montrent que ces questions nous interpellent tout autant en temps que maçon. Les abus, plus choquants les uns que les autres – mentionnons pour exemple la biopiraterie (ou le fait de s’approprier par brevet des connaissances pharmacologiques ancestrales de peuples de tradition orale) – nous rappellent autant d’aspects de la société actuelle où la maçonnerie peut jouer un rôle : c’est-à-dire remettre des valeurs morales dans des pratiques aujourd’hui déshumanisées.

Ce qui est certain – et pour conclure – c’est qu’un cadre précis est nécessaire à l’expérimentation scientifique (et en général demandé par les chercheurs), et qu’un contrôle exclusif de ces limites par le politique, par la société civile ou par les chercheurs exclusivement est un point de départ aux abus les plus graves. Le contrôle doit à mon avis être partagé, et capable d’évoluer. Figer les pratiques dans un cadre immuable et déconnecté de l’évolution de la société serait la mort du progrès.

  S.D
 LPT. 7.04.2017

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