LES GRANDS CHEFS EWE


Les rois de Notsé |Agokoli | Mlapa


 

LE REGNE D'AGOKOLI

L'épisode Agokoli est l'un de ces événements qui revêtent, avec le recul du temps, une portée considérable à cause des conséquences engendrées par eux. Les péripéties de ce règne ne furent certes pas banales, mais elles ont été par la suite exagérément grossies, et surtout déformées par les traditions, tant et si bien que les passions et polémiques soulevées par ce souverain sont loin de s'apaiser.

Agokoli : un héros culturel, craint et respecté

Agokoli succéda à son père Ago. lui-même se prénommait Koli. Au nom de son père, il ajouta le sien et se fit appeler Agokoli. Tel que le dépeignent les traditions, Agokoli fut avant tout un souverain énergique et dynamique, qui sut réellement s'imposer en faisant fi de certains interdits et coutumes qui devaient le gêner dans l'exercice de sa fonction, du moins telle qu'il le concevait lui-même, et non à travers les arguties de ses notables.
Son arrivée au pouvoir sonna, semble t-il, le glas de l'âge d'or dans lequel auraient vécu les Ewés sous ses prédécesseurs. Cette assertion mérite discussion. L'avènement d'Agokoli coïncidait-t-il en effet simplement avec une période de troubles et d'insécurité qui l'auraient poussé à faire entourer la ville de remparts, ou bien est-ce sa tyrannie fit régner l'insécurité dans la ville ? Certains optent pour cette seconde hypothèse, tandis que d'autres pensent que l'une étant le corollaire de l'autre, ces deux thèses sont complémentaires et donc inséparables. Cette concession, si minime soit-elle, constitue déjà un pas franchi vers la réhabilitation de la mémoire d'Agokoli, car elle exclut l'hypothèse fantaisiste du personnage sadique, accomplissant des actes gratuits de cruauté sur ses sujets, image par laquelle la majorité des traditions éwé présentent ce roi.

Agokoli, roi révolutionnaire ou tyran sadique ?

Il est pourtant indéniable que le règne d'Agokoli se déroula sous le signe du conflit :
* Conflit d'autorité à l'intérieur de la ville, où Agokoli voulut sortir du cadre traditionnel dans lequel restait confinée la royauté, en intervenant personnellement dans la conduite des affaires de la cité, contre l'avis de ses conseillers ; de là une levée de bouclier unanime, qui contribua à son isolement vis-à-vis de la population.
* Conflit aggravé par la décision du roi d'imposer la construction des fortifications, de dimensions phénoménales en raison des conditions techniques pour l'époque. La population, mobilisée pour accomplir ces travaux dans des conditions extrêment pénibles, soumise à rude épreuve, dut manifester ouvertement son hostilité, soutenue par les chefs de clans, déjà en fronde ouverte contre le roi.
Ce fut justement la construction de cette enceinte qui poussa Agokoli à sortir de sa réserve, du rôle qui lui était imparti par la coutume. Il semble en effet que les gérontes de la ville se soient farouchement opposés dès le début à ce projet, craignant que l'érection d'un tel ouvrage n'aboutisse à un contrôle plus sévère du roi sur la cité. Ils durent alors invoquer toutes sortes d'interdits religieux pour l'en dissuader. Mais rien n'y fit : Agokoli décida de faire fi de ces objections, et le conflit empira.
Devant l'opposition systématique et stérile de ses conseillers, Agokoli prit les mesures énergiques qui s'imposaient. Il évinça tous les notables hostiles à sa politique et s'entoura de personnalités plus jeunes, plus dynamiques, mais aussi plus dociles et favorables à son projet. Agokoli brisait du même coup tous les interdits liés à sa fonction, en donnant une tournure résolument nouvelle à son règne. De ce sacrilège, de ce refus de se conformer à la tradition de ses ancêtres, naquirent toutes sortes de récits désobligeants à son endroit, le noircissant à souhait et le présentant aux générations futures comme un exemple pernicieux à ne pas suivre. Aussi les récits se rapportant à Agokoli ont-ils pris, la plupart du temps, un caractère de légende noire. Le personnage légendaire d'Agokoli y est dépeint comme un roi singulier, violent, tyrannique et cruel(1).
Cette légende, initialement en vigueur chez les Ewé de l'ouest, fut transcrite au début du siècle par les pasteurs allemands (Spieth 1906 ; Däuble et al. 1906 :63), et popularisée par la traduction française du RP Kwakumé en 1948. Elle a, depuis lors, été reçue comme tradition irréfutable par tous les Ewé (et certains peuples voisins), qui ont retrouvé - ou trouvé - en elle leur indentité.

Quoiqu'il en soit, le règne d'Agokoli marqua profondément son temps, et son souvenir perdue dans la mémoire collective des Ewé comme le premier responsable des différentes migrations qui prirent pour point de départ Notsé, et aboutirent à l'occupation du pays éwé actuel.

 



(1) il est évident que s'il avait réussi à imposer son pouvoir (comme le firent ses lointains cousins de la dynastie d'Agbomé), Agokoli serait vénéré aujourd'hui comme un glorieux fondateur. Son aventure est fondamentalement l'échec de la tentative d'une nouvelle forme politique, plus centralisée, dont les Ewé se détournèrent définitivement. L'exactitude des faits narrés par la tradition a beaucoup moins d'importance que leur signification historique : le rejet de l'Etat, qui fut la coupure majeure de l'histoire éwé (et une différence essentielle avec le peuple fon, pourtant proche parent, qui, lui, accepta l'autorité autocratique de ses rois, qui firent de leur peuple une machine de guerre).

 



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